• À qui sert la nuit blanche ?

     

     

     

     

    Ma maxime personnelle :

    Si l’on mesure une société à la manière dont sont traités les faibles, les femmes, les enfants et l'environnement, on mesure aussi le projet d’un mouvement politique à la manière dont ce dernier traite les images.

    Et ma conclusion :

    La nouvelle société n’est pas pour demain…

     

     

    J’ai connu les premières fêtes de la musique, il y a trente ans. Je jouais moi-même beaucoup de l’harmonica dans le métro, plutôt bien. J’y accompagnais de multiples inconnus, spontanément, au hasard des rencontres, des affinités, il y avait des rendez-vous en certains points du centre de Paris. Percussionnistes antillais ou africains, berbères, guitaristes rock du feu de Dieu, américains géniaux (Philip de Los Angeles qui chantait tout le répertoire des Beatles avec une vibration divine dans la voix et un autre américain au son guitare démentiellement rock, que je retrouvais sur le parvis de la gare Montparnasse pour des duos d’un blues rude et farouche) ; il y avait Diabolo qui jouait de l’harmonica seul puis avec moi, avant de s’envoler par la suite, en déguisement de panthère, avec le groupe de Jacques Higelin. Quelques-uns étaient accros à la drogue dure, et parvenaient à s’en sortir ; une épopée… J’ai eu ainsi de vraies amitiés, à même la ville, le métro et la musique. J’avais vingt ans.

    Puis est arrivée cette « fête ». D’abord simple récupération et concentration évènementielle de la musique spontanée qui existait déjà tous les jours, cette fête en est arrivée à devenir une grosse machine, avec des grandes scènes, des sonos, des groupes programmés… Plus rien à voir avec la simplicité populaire de la musique qui se jouait partout, celle des musiciens et des bateleurs. À croire, avec le recul, que cette fête était finalement destinée à canaliser, à contrôler l’émergence de l’envie de jouer, à assécher la dimension incontrôlable, diffuse et permanente, rebelle, de cette musique parisienne. D’ailleurs à partir de ce moment, jouer de la musique dans le métro ou dans la rue est devenu interdit. Cela accompagnait une augmentation du trafic voyageur du métro, puisque la banlieue s’élargissait sans cesse. Et puis la pauvreté augmentant, l’aspect euphorique du musicien a été remplacé par une mendicité assez lancinante, de mauvais musiciens ont pris la place des autres. Cela devenait une nuisance. Là dessus, la fête de la musique a continué son essor, son règne. Désormais la fête de la musique est une énorme usine à sons, par laquelle le public, de musicien qu’il avait pu être auparavant, est devenu complètement consommateur de festivités organisées entièrement à sa place.

     

    Un phénomène similaire est survenu avec Nuit Blanche, il y a onze ans. Inutile de chercher à faire le rabat joie, le principe de Nuit Blanche a quelque chose de séduisant, d’excitant. Cette course d’un lieu à l’autre de Paris toute la nuit pour voir des choses étonnantes, des créations d’artistes contemporains, franchement, qui pourrait s’en plaindre ? J’ai même pu participer hors programme en 2007 avec mon Gymnase  (voir www.legymnase.biz )  devant le musée du Montparnasse et à la Heartgalerie rue de Charonne, il y a six ans.

    Toutefois, d’années en années, le programme donne l’impression de s’être énormément chargé, cela devient quelque chose de hors échelle. Bien sûr qu’il faut être en mesure de recevoir en divers points de la ville les dizaines de milliers de visiteurs que l’on a préalablement motivés. Et Paris est une des plus grandes et belles villes du monde : il faut donner le ton. Ce qui me frappe tout de même dans cette débauche programmatique, c’est le rôle attribué aux parisiens : Bon enfant par envie de distractions ou affuté pour l’art contemporain, ce public est une masse en déplacement. Mais est-il un peuple en action ? Là encore, tout est tellement prévu, programmé, professionnel, il y a tellement peu de surprises hors les attractions et les éventuels incidents périphériques, que l’on voit là une sorte de canalisation conduisant des flots de gens en divers endroits de la capitale ; certains branchés, d’autres moins.  Et qui est ce public de nuit blanche ? En a-t-on une idée sociologique ? Au prix où sont les consommations dans les bars, et les restaurants de Paris, au prix du m2 du logement (C’est le jeune chef de file communiste élu à la ville de Paris Ian Brossat qui a donné comme image « une feuille A4 rapportée au prix au mètre carré équivaut à 522 euros contre 218 euros il y a 10 ans »), les gens modestes ne vont pas trainer à Paris cette nuit. Ils ont en plus, lorsqu’ils ont un, ou des emplois (généralement précaires ou mal payés), un besoin physique de repos considérable. Et puis je sais comme enseignant d’arts plastiques en collège, que peu de gens sont au fait de l’intérêt de voir de l’art contemporain, de suivre des tables rondes avec des curateurs ou des critiques. On peut bien sûr le regretter, ce que je ne manque pas de faire, mais c’est un fait. Et cela réduit d’autant les chances de voir là une véritable « démocratisation de l’art ». Donc ce public vient d’ailleurs. Jeune en grande partie, éduqué, voir branché, ou bien en famille (j’ai vu cela), mais quelle famille ? Quel milieu social ? À voir l’élargissement de nuit Blanche aux galeries les plus pointues du marché de l’art, il s’agit peut-être d’une foire « by night », en tout cas c’est la continuation des affaires. Aussi lorsque la candidate socialiste Anne hidalgo a déclaré vouloir organiser après son élection les « 24 heures du périphérique », on peut se demander à quels parisiens s’adresse cette proposition alléchante. Comme quoi le vivier électoral sur lequel mise aujourd’hui un candidat socialiste est une mouvance suffisamment riche pour pouvoir vivre à Paris intra muros et suffisamment passionnée par ces surprises parties géantes pour en faire un but dans l’existence.

     

    Il y aurait moyen de penser une orientation des financements de la culture qui n’aille pas à ce point vers le divertissement. Le même argent pourrait aller à un autre usage, d’une autre manière, et impliquer autrement les gens modestes pour les sortir de leur télé. Cela reste justement à inventer ; une œuvre quoi !

     

    Donc ma sensation de plus en plus précise est que Nuit blanche ainsi que la Fête de la musique servent à endormir. Et les artistes là dedans ? Difficile de résister lorsque l’on cherche à tout prix à exister sur le devant de la scène, de ne pas chercher à obtenir une place sous les projecteurs lors de Nuit blanche. Mais à qui sert Nuit blanche, sinon aux politiciens ? 


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