• À quoi sert la vertu si elle laisse - délibérément - le champ libre aux fripons ?

     

     

    Lorsque la charité sert d’alibi pour s’interdire tout débat de fond.

     

    La course Odysséa rassemble chaque année des bénévoles pour courir et rassembler des fonds pour la lutte contre le cancer. Quelques centaines de milliers d’euros sont ainsi rassemblés chaque année. De nombreuses initiatives de ce type existent, dans divers domaines de solidarité, santé, aide, formation.

    Il y a une différence entre les associations, avec un bureau élu qui doit des comptes sur sa gestion et ses orientations, et les fondations, sans instances élues, qui fonctionnent fatalement avec plus d’opacité.

    Il a déjà été écrit ici combien la notion de fondation, pourtant souvent utile (et j’en sais quelque chose), présente l’inconvénient d’être une justification à des politiques d’optimisation face à l’impôt. Autrement dit, des grandes fortunes trouvent un intérêt stratégique, communicationnel ou financier supérieur à investir dans un fondation plutôt que de simplement payer leurs impôts d’une manière anonyme. « Je donne 3, et tout le monde le sait au lieu que je doive donner 10 et c’est simplement mon devoir. » Telle semble être la devise des décideurs de placements en fondation.

     

    Toutefois lorsque jour après jour, des nouvelles comme celle-ci tombent : « La contribution de 1% sur l'excédent brut d'exploitation des entreprises est donc enterrée. Cette mesure, assez technique, consistait à taxer d'avantage la marge que le résultat pour récolter quelque 2,5 milliards d'euros. » (France Info 6.10.2013), on peut craindre que le dévouement à courir à Odysséa pour rassembler 200 000 euros ou même davantage devienne finalement un exercice de style en vertu personnelle parfaitement inopérant eu égard aux sommes énormes qu’on laisse ainsi au même moment détourner d’un même usage. « Je me bats pour collecter 2, mais je m’interdis d’empêcher le détournement de 2000 » semble être la devise des participants à odysséa. Là est un peu la faiblesse de cette attitude strictement caritative refermée sur elle-même. Cette incroyable faiblesse des institutions de bienfaisance pour s’attaquer à la source des problèmes qu’elles entendaient traiter est une tradition qui remonte à longtemps, ne serait-ce qu’au XIXème siècle pour commencer, lorsque la violence des rapports d’exploitation sur la multitude par les détenteurs du capital s’exprimait sans frein à une échelle totalisante (il ne s’agissait pas alors de parler en cela de totalitarisme pour des raisons que j’attends). Les mêmes associations de bienfaisance, le plus souvent fondées et tenues par des membres des familles des dominants, ou par le clergé qui en était un rouage efficace (« La religion est l’opium du peuple » n’est pas une vue de l’esprit de Marx), regardaient avec la plus grande hostilité les associations ouvrières qui se montaient laborieusement pour se défendre d’une exploitation féroce. La charité servait donc bien, par delà les aides concrètes apportées, d’alibi pour justifier l’intensification juridique et politique de l’exploitation économique la plus violente. Elle servait de dérivatif à l’envie de bien faire de bonnes âmes. Elle contribuait à désactiver chez beaucoup de gens honnêtes le sens de l’injustice.

     

    J’ai pu faire dernièrement l’expérience sociologique test auprès de voisins de ma résidence dont plusieurs informaient et invitaient à cette course en joignant le lien Internet. Après une première remarque critique il y a un an qui m’avait valu l’interdiction par dénonciation publique par quelques voisins bien élevés de mes « mails politiques », j’ai renouvelé ma tentative d’exprimer un son de cloche moins consensuel. J’ai écrit ceci : 

    « En courant, gardez en tête que le montant des sommes soustraites chaque année par les grandes fortunes à la contribution nationale s’élève à plusieurs centaines de milliards d’euros*1, largement de quoi combler le trou de la sécu (18 milliards), des retraites (6 milliards) et financer une recherche*2 de pointe dans tous les domaines.

     

    (*1 exemples: exonérations de cotisations sociales patronales 30 milliards, non déclarations des accidents du travail 350-750 millions, Crédit Impôt Recherche 6,4 milliards, dividendes du CAC 40 taxés à moins de 8% (contre 33% pour les PME), évasion fiscale 60 à 80  milliards, optimisation 170 milliards de niches fiscales, et dès 2014, le CICE “sans aucun contrôle” (sic ! dixit Moscovici) 20 milliards... Ces sommes créent la dette, que l’État souscrit... à ceux qui n’ont pas payé leurs impôts et en font une rente au détriment de la population)

    ( *2 recherche médicale que les grands labos délaissent pour des placements financiers avec les aides de l’État, et avec sa bénédiction).

    Lecture recommandée: Alexis Spire, Faibles et puissants face à l’impôt, collection Raison d’agir 2012, à la médiathèque de Montrouge...

    Aussi je suggèrerais volontiers à la course Odysséa l’an prochain de proposer à ses participants d’arborer massivement des tee shirts marqués de “ MILLIARDAIRES, PAYEZ VOS IMPÔTS !”. Alors, j’en serai !!

    Amicalement, »

    Et j’avais ajouté aussitôt :

    « J’oubliais !!
     
    Pour la 3e année consécutive, les collaborateurs de Natixis participent à la course Odysséa !! Évidemment ! »

    C’est à dire qu’après recherches sur Internet, je dévoilais que les requins de la finance envoient chaque année sur la course caritative apolitique leurs « collaborateurs » faire de la propagande marketing pour les marchés financiers, comme si ceux-ci n’étaient pas responsables en grande partie de l’assèchement des budgets publics dédiés à la recherche et à la santé …(http://www.humanite.fr/social-eco/trading-hautes-frequences-la-guerre-des-millisecon-550493 ) 

     

    Cette initiative formulée avec des éléments chiffrés, m’a valu plusieurs réponses hostiles, dont pour certaines la grossièreté le disputait à l’hystérie haineuse. Comme quoi, la charité, et la vertu séparées du politique, ne servent à la petite bourgeoisie qu’à montrer les crocs dès que le saint système est critiqué dans son mécanisme de production des misères de masse.

     Par exemple, comment peut-on lutter efficacement contre le cancer si dans le même temps où l’on rassemble des fonds pour la recherche, on reste indifférent, passif ou violemment hostile lorsque  quelqu’un apporte des informations concrètes sur les multinationales agro alimentaires et leur profits ahurissants effectués en empoisonnant massivement l’environnement, les salariés et les consommateurs. « Malheur à quiconque ose éclairer ses concitoyens ! » (Robespierre, L’affaire du paratonnerre de saint Omer 1783, cité dans Georges Labica, Robespierre, une politique de la philosophie, La Fabrique éditions 2013). Là encore, le crédo est «  je contribue à aider pour 2 mais j’interdis violemment que l’on empêche une dégradation de la situation pour - 2000 ». Rappelons que concernant la santé publique, une enquête de Bruxelles a démontré que le coût supporté par la société civile européenne des usages massifs et répétés de poisons perpétrés par les multinationales de l’agro business sur les sols, les animaux, les aliments et les espaces, s’élevait à 26 milliards annuels. 26 Milliards payés par la collectivité, détournés d’autres destinations utiles (d’ailleurs dépensés en grande partie auprès des mêmes labos privés pour les médicaments) et qui ne sont pas répercutés sur le prix de vente des produits issus de cette agriculture chimique. Autant dire qu’il s’agit d’un double pillage de la société civile : 1 ; dans la falsification du prix et donc dans la tromperie sur la viabilité effective de cette économie 2 ; dans les conséquences sanitaires, environnementales et sociales  de ces produits, conséquences pour lesquels les responsables (pollueurs industriels de l’agro alimentaire) ne contribuent pas du tout à hauteur de leur impact de nuisance réel.

    Donc cette expérience, avec ses agréments et désagréments (s’exprimer malgré un interdit est toujours jouissif, mais recevoir en retour les crachats attendus ou moins attendus est moins plaisant), révèle un peu plus encore la maladie, le cancer, dont souffre le politique. Il n’est plus possible aujourd’hui sans se faire incendier et livrer au pilori, de s’exprimer clairement entre voisins, collègues ou même dans la rue, sur une critique nécessaire des aberrations du système économique en place.

    Ce qui nous rappelle à l’article précédent « Auxiliaires avoir, auxiliaires être ». Les auxiliaires du systèmes, travaillant (car il faut bien gagner sa vie) dans différentes instances représentatives du pouvoir décisionnel, de contrôle, de l’économie et de la finance (organisme financier privé, média privé, sociétés privées de  construction et spéculation, labo privé, …), se croient obligés d’être les défenseurs du maître dont ils sont devenus, à l’insu de leur plein gré, les serviteurs consentants, voire les farouche militants (sans aucune justification objective correspondant à leur situation sociale réelle, étant simples salariés corvéables et jetables).

    Ceci appelle une conclusion : Lorsqu’un faible, dans sa misère, est conduit à voler, c’est mal, mais logique et compréhensible. Lorsqu’un puissant, dans son immense puissance, s’arroge le droit de voler, c’est mal, mais c’est logique et attendu, vérifié tout au long de l’histoire. Mais lorsqu’un « moyen » s’acharne à défendre le puissant et à écraser le faible, pensant trouver là le salut pour lui-même et en plus sauver quelques miettes, alors c’est là l’une des choses les plus méprisables qui soient. Compréhensible aussi (presque tout peut  se comprendre si on accepte de s’y intéresser honnêtement et sérieusement), certes, mais méprisable tout de même. 

    Un dernier point pour rester positif:  

    La charité fait passer quelque chose qui relève du droit pour le fruit d'une bienveillance et d'une grandeur d'âme d'heureux élus généreux, ce qui camoufle en fait une injustice sociale par du capital symbolique pour "cette société où l'on aide les pauvres", alors que dans le même temps on les prive de leurs droits (ici à être bien soignés avec de la recherche bien financée). Et puis soyons sérieux, échanger, parler, n'est pas nécessairement incompatible avec l'action concrète. Au contraire, on éclaire l'action, on l'oriente,... on la réfléchit !! Donc stop à ce mur du silence petit bourgeois contre la politique !

     


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