• "La contribution du dominé au maintien de domination"

     

    Joël Auxenfans. Peinture affiche. 2017.

     

     

     

     

     

    « La contribution du dominé au maintien de sa domination » (Bernard Lahire)

     

    On n’en croit pas ses yeux et ses oreilles de tant de bêtise : quoi, des femmes, qui n’ont plus de quoi, de part leur âge, à s’exposer tant que cela aux risques de la prédation et des violences sexuelles en tout genre, des femmes qui appartiennent toutes sans exception à l’establishment, qui n’ont pas à devoir trimer ou subir quotidiennement des situations d’une guerre sexiste larvée ou accomplie où les agresseurs ne sont pas par principe punis ou dissuadés, ces femmes, ivres de leur propre égo, de leur réussite sociale, abusant de leur pouvoir et du poids de leur parole publique en oblitérant celles de millions de victimes, ces femmes-là, dis-je, devraient donner le ton ?

    Est-ce leur ton, d’ailleurs ?  Ou plutôt celui des dominants, à savoir l’idéologie patriarcale millénaire, dont elles ne sont en définitive que les porte paroles dénaturées.

    https://www.francetvinfo.fr/culture/cinema/affaire-harvey-weinstein/laetitia-casta-pas-d-accord-avec-balancetonporc-apres-ca-va-etre-quoi-balance-ta-salope_2557023.html

    https://www.francetvinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/cent-femmes-dont-catherine-deneuve-et-catherine-millet-defendent-la-liberte-d-importuner-des-dragueurs-dans-une-tribune_2552731.html

    https://www.francetvinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/c-est-malheureusement-une-verite-brigitte-lahaie-s-excuse-mais-ne-retire-pas-son-affirmation-que-l-on-peut-jouir-lors-d-un-viol_2557949.html

    C’est l’escalade dans la hideur et l’inhumanité !

     

    Bernard Lahire, dans son superbe ouvrage  « Kafka, éléments pour une théorie de la création littéraire », La Découverte 2010, place un intertitre en page 479, pour développer la prise de position fondamentale de Kafka, qui s’est toujours placé du côté des victimes de la domination des chefs, des patrons, des autoritaires, des tyrans autoproclamés ou placés là par d’autres. Il écrit cela ainsi : « La contribution du dominé au maintien de sa domination ».

    Ces bourgeoises sont l’exacte expression - la quintessence - de cette définition du mécanisme de perpétuation des dominations, qu’elles soient socio-économiques ou sociale, de genre, raciale, etc.

    Casta, Deneuve, Millet, Lahaie, toutes ces femmes arrivées à la « notoriété » et qui vivent de ses prébendes, expriment une position qui reflètent tellement, prioritairement à tout autre, celle des porcs machistes et mysogynes, celle de la perpétuation et du statu quo, de l’inaction, du frein au mouvement des mentalités, au nom de leur petite histoire personnelle qui n’intéresse personne, au nom de leurs amitiés, de leurs complicités, et dans une totale incapacité à comprendre la situation réelle de la majorité statistique des autres femmes, des victimes et de toutes les autres, qui en ont marre et qui, surtout, souffrent.

    Cette indifférence à la souffrance, aux principes de justice et d'équité, au nom de leur pseudo philosophie hédoniste en vase clos, cette faculté à donner les leçons à la victime, alors qu’elles n’en sont pas ou s’arrangent pour incorporer le point de vue de ceux qui imposent ces violences, c’est bel et bien là une trahison.

    Trahison des femmes, mais aussi de ces hommes qui ne se rangent pas docilement du côté de l’héritage des temps obscurs, de l’esclavage, des rapts, des viols, du silence, de la terreur, du droit de cuissage, de l’abus, de la discrimnation systématique, des préjugés lourds et stupides, du langage taillé sur mesure pour les violents, qui, dans la langue commune, passent alors, par magie des mots, pour ne jamais l’être vraiment.

    Ces femmes, qui ont participé quelque fois jadis à des belles œuvres d’art, à des inventions libératrices, à des audaces, sont restées figées dans ce temps de leur vie. Elle lancent dans cette polémique lamentablement obscène, leur dernier sursaut de velléité à exister. C’est souvent le vice de la réussite et du mérite ancien : il aveugle et fait croire à la facilité de ses propres mérites. Comme ce chanteur célèbre, Aznavour, qui propose de faire le tri entre migrants pour se garder de côté les « génies » à toutes fins utiles, sans aucune considération pour la situation insoutenable de ces milliers de gens. Cette mentalité est celle des chanceux gagnants, qui ont oublié, enivrés par la foi en leur seul talent, la dureté du chemin pour ceux qui aspirent à vivre  leur vie dignement ou simplement survivre...

    Cette ignominie, n’est certes pas la seule violence qui existe actuellement. Elle est seulement l’une des plus représentative : dès lors que ces personnes ont atteint un objectif personnel, elles transposent leur vision depuis les étoiles, abstraitement, en refusant de voir avec les yeux de la condition humaine. Et la condition humaine s’en souviendra. Car ces gens se sont salis, pour toujours.

    L’une des grandes nouveautés de notre temps, c’est que la médiatisation universelle, par delà ses immenses défauts, facilite la décentralisation et la transversalité des sources, et par là, la possilité de savoir et découvrir ce qui a tendance à vouloir rester caché. Or cette omerta va avoir de plus en plus de mal à se perpétuer. Et l’immense mérite des révoltées de « balance ton porc »  et « Meetoo » est d’avoir, elles, mis sur les rails le mouvement de conscience et de débat public qui se répand à tous les niveaux de la société, à tous les âges, dans toutes les catégories socio professionnelles.

    Et pourtant, s'opposant à ces femmes qui ont eu le courage de dénoncer cette situation de violence intolérable, d’autres femmes bien dotées en prestige et en notabilité viendraient saper ce mouvement historique d’émancipation ? Quelle honte !  Quelle honte !...

    Heureusement, il y a d’autres femmes de talent d’aujourd’hui et non plus du passé, qui, à leur tour, portent l’étendard de la libération en y mettant leur génie. Comme Leila Slimani qui, dans cet article divin http://www.liberation.fr/france/2018/01/12/un-porc-tu-nais_1621913?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook , répond aux quelques imbéciles m’as-tu-vue qui répètent les mantras des machistes avec une totale inconséquence. Heureusement que des femmes comme Leila Slimani existent et se développent, car elles vont faire triompher cette cause essentielle, véritable pierre angulaire de toute autre libération et de toute vérité humaine, véritable passage pour la libération économique et sociale et environnementale à venir.   

    Heureusement qu’il y a des hommes comme Steven Spielberg ou d’autres, qui ne reprennent pas les idées ordurières des argumentations de ces femmes du parti du déni de justice ! https://www.francetvinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/video-je-n-y-vois-pas-une-chasse-aux-sorcieres-spielberg-repond-a-la-tribune-signee-par-deneuve_2558349.html

    Si l’on reprenait la théorie de la dialectique du maître et de l’esclave (Angela Davis d’après Hégel), on pourrait dire que si la violence faite aux femmes est d’abord insoutenable par celles-ci, il est certain aussi, qu’à part l’aveuglement ambiant distillé par une société violente, un homme qui croit s’accomplir en ne faisant qu’assouvir ses pusions sexuelles ou de domination sur la misère et la souffrance d’un autre être humain, ne peut pas être considéré comme heureux.

    Il est même très malheureux, et tout le bagage de traditions, religions et coutumes qui corrobore cette injustice n’y fera rien. Car la personne qui en sait plus sur la situation réelle que le tyran, si elle n’a toutefois pas totalement et définitivement incorporé les critères de celui-ci (comme le dit si bien Étienne de La Boétie), c’est précisément celle à qui sont imposées ici soumission, violence et servitude : la femme.

    Moins la femme est considérée comme un objet, un accessoire, un être inférieur ou un instrument, et plus la possibilité pour un homme de pouvoir partager pleinement avec elle, avec son accord, les joies et les plaisirs, constitue un accomplissement entier, une joie et un honneur. Tout autre chemin n’est que misère.

    Et c’est collectivement que ces femmes-ci s’organisent avec des hommes honnêtes (qui n’aspirent pas qu’à perpétuer ces monstruosités d’un autre âge), alors elles et ils gagneront ensemble la liberté et le bonheur partagés.   

     


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  • Nous vivons des temps de blocages.

    Joël Auxenfans. Peinture affiche. 2017.

     

     

    Nous vivons des temps de blocages.

    Temps des censures d’abord. Une tendance lourde à priver les citoyens de leur liberté de choix, d’interprétation, de débat et de création. Cette pression s’exerce au fond de la part d’une composante de la société qui relève d’une forme de remarquable « mixité » sociale : les milieux religieux et les milieux traditionnalistes, fervent militants du modèle patriarcal, trouveront toujours une occasion pour empêcher la liberté d’expression, pour condamner, avant même d’avoir commencé à réfléchir, pour culpabiliser et calomnier.

    Ce climat, qui n’est certes pas celui d’un « réchauffement », se manifeste régulièrement, mais semble-t-il en mode d’expansion. Ce fut par exemple à Clichy il y a quelques années, une étape franchie par le recul incroyable d’une mairie (socialiste), censée être protectice du principe laïque et de la liberté de création, face à la pression d’une petite association musulmanne. Cela visait une œuvre exposée par une artiste, Zoulikha Bouabdellah, elle-même musulmanne et donc aucunement dans une volonté d’injurier qui que ce soit, mais dans la visée de poser la situation critique des femmes aujourd’hui, prises entre un héritage (ici musulman) et une exigence contemporaine qui les entraine vers d’autres formes de vie et de contraintes.  http://loeildelaphotographie.com/fr/2015/01/28/article/27115/clichy-une-oeuvre-de-zoulikha-bouabdellah-retiree-quand-la-peur-devient-censure/

    En dépit de l’expression de solidarité d’autres artistes et des commissaires de l’exposition, ce fut là une étape franchie qui n’aurait jamais dû l’être.

    Cette situation s’est maintes fois répétées ces dernières années, chaque fois venant de milieux soit d’extrême droite intégriste religieuse, comme à Versailles pour l’affiche d’un film  http://www.europe1.fr/france/versailles-censure-une-affiche-de-film-trop-gay-1548111  et auparavant pour une œuvre d’un artiste d’art contemporain Anish Kapoor http://next.liberation.fr/culture/2015/09/09/physique-ou-insidieuse-jusqu-ou-ira-la-censure-dans-l-art_1378956  ou bien de milieux intégristes et traditionnalistes d’autres religions.

    Ce phénomène en arrive à toucher l’école publique dans laquelle des professeurs de différentes disciplines sont régulièrement victimes d’ingérences sur leur manière de conduire leur pédagogie qui, rappellons-le est inscrite dans la loi comme relevant de leur liberté pédagogique dans le respect des programmes. Ces attaques mettent en cause la qualification et les missions des personnels de l’éducation nationale.

    Elles sous tendent une remise en cause le l’unicité du cadre des contenus scolaire, leur caractère laïc, et le fait que l’école soit le sanctuaire dans lequel chaque élève se voit offrir la possibilité de découvrir et partager des notions que son milieu et son héritage familiaux ne lui fournissent pas dans tout un caractère d’universalité nécessaire pour devenir des citoyens autonomes,  libres et souverains de leurs corps, de leurs pensées, de leurs dires et de leurs actions. Cette remise en cause, encouragée par le laissé-faire de certaines hiérarchies saturées de problèmes multiples à résoudre par ailleurs, est d’une grande gravité.

    On voit aller de pair les menaces sur les idées, sur les principes, sur les pratiques, de la république et de la civilisation : Ce n’est pourtant pas en reconduisant telles quelles, les idées des anciens et les dogmes religieux imposés par des rapports de domination, que la société a avancé. Si n’avaient pas existé à chaque génération depuis l’origine des temps humains, des personnes qui avaient décidé d’assumer courageusement leur intelligence créatrice et d’affronter les archaïsmes ou les automatismes de pensée et de technique de leurs ainés ou de leurs contemporains, nous en serions encore tous à tailler les silex.

     

    À l’autre extrême de cette situation, on trouve la disruption, permanente désormais, au gré des intérêts exlusifs et des critères des milieux d’affaires, qui précipite la société et la terre vers la catastrophe avec une grande violence. Toute nouveauté ne sera pas jugée à la mesure du service qu’elle peut rendre en évaluant les effets secondaires que son emploi massif pourrait induire. Toute nouveauté sera mise en œuvre avec tous les moyens d’imposition possible le plus vite possible, à l’échelle la plus massive possible dans le seul et unique but de faire du profit pour quelques personnes tirant un avantage de leur position sociale ou économique. 

    On découvre dans le travail scientifique des psychosociologues Robert- Vincent Joule et Jean Léon Beauvois, par exemple dans l’ouvrage « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » (Presses universitaires de grenoble 2002), une foule d’éléments troublants qui doivent être considérés.

    La question est de savoir jusqu’à quel point on peut considérer légitime et éthique d’employer des techniques facilitant des comportements d’autrui conformes à nos vœux ? À travers toutes ces techniques auxquelles ont été attribuées des appellations évocatrices, telles que « amorçage », « effet de gel », « pied dans la porte », « porte au nez », « mais vous êtes libres de », « pied dans la bouche », « pied dans la mémoire », etc, on découvre un éventail de moyens astucieusement mis en œuvre par les expérimentateurs pour conduire leurs recherches scientifiques sur les comportements sociaux.

    Et l’on découvre que plus la réponse à la sollicitation de l’expérimateur aura été prise dans l’illusion de liberté, plus la personne sera amenée à persister dans des choix qui ne sont plus les siens, au travers de ce qui est nommé une  « escalade d’engagements ». Les manipulateurs font flores dans les milieux qui gouvernent la société selon leurs visées : marketting, média, politique, management… Et ce sont eux qui détiennent ces techniques dont nous sommes les cibles.

    Il est donc très difficile d’être soi-même suffisamment au fait de ces techniques pour les discerner au cœur de situations qui semblent inoffensives ou interchangeables, alors qu’elles nous déterminent au plus haut point avec une probalité de réussite démultipliée, presque toujours à notre insu et à notre détriment ; aussi bien les individus que le corps social tout entier. Les connaître, c’est déjà s’en défendre un peu et éventuellement en faire soi-même un usage à bon escient autour de nous.

    Ailleurs, Robert-Vincent Joule répond dans cet article à des questions venant du milieu du commerce, et avec une ironie savoureuse, nous donne un cap d’exigence à tenir : http://www.technique-de-vente.com/decouvrez-linterview-de-robert-vincent-joule-chercheur-en-psychologie-sociale/

    Jean Léon Beauvois, lui, montre comment ces techniques, généralisées par les pouvoirs des dominants à l’ensemble du corps social, contreviennent finalement largement aux principes et aux visée d’une véritable démocratie. https://questionsdecommunication.revues.org/6749 Jean-Léon Beauvois, « Les influences sournoises. Précis des manipulations ordinaires » Paris, Bourin, coll. Sociétés, 2011.

     

    Le tableau ne serait pas complet si l’on oubliait le rôle incroyablement nuisible des écrans. Selon Michel Desmurger, chercheur à l’INSERM et auteur de « TV Lobotomie, la vérité scientifique sur les effets de la télévision » (Max Milo 2012), ceux-ci sont consommés de manière statistiquement cumulative par les gens et en particulier les enfants; avec des ravages inouïs sur les facultés de concentration, l’indifférence aux souffrances d’autrui, le goût pour la violence, les conduites à risques, la sédentarité, le tabagisme, le consumérisme des produits prédateurs du marché mondialisé, la reconduction des comportements sexistes et misogynes, etc : https://www.youtube.com/watch?v=5miCBg-fW4g . Ici ce sont des pédiatres qui tirent la sonnette d’alarme :  https://www.youtube.com/watch?v=9-eIdSE57Jw .

     

    Tout cela produit, de l’autre côté, des victimes en masse, souvent en grande difficulté pour se défendre et renverser la tendance. Et il est remarquable de constater à quel point ce sont bien les idées néolibérales qui tirent parti le mieux de ces techniques et de ces médias dominants, pour piloter la société selon les visées des hommes d’affaires. En face, dans l’absence de réaction collective suffisante, ce sont les femmes les premières victimes : http://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/reforme-du-code-du-travail/reforme-du-code-de-travail-des-associations-feministes-denoncent-les-consequences-pour-les-femmes-des-ordonnances_2360353.html 

    On a l’impression que l’inaction et l’hébétude de la société face à ces attaques historiquement graves, est l’exacte photographie des effets de manipulation et de conditionnement des puissances politiques et économiques dominantes.

    Et il y a bien de l’autre côté des avantagés à cette situation : « Selon un rapport publié par l'ONG Oxfam, les 10% des ménages français les plus riches bénéficieront "d'une hausse de revenus au moins 18 fois plus importante que les 10% les plus pauvres", avec le projet de loi de finances 2018. » (France info).

    Ou bien ici, cette « perle » d’évidence quant à la dissociation complète entre objectifs et pratiques capitalistes d’un côté et besoins humains de l’autre , avec ces laboratoires privés subventionnés par l’État, qui ne veulent pas produire  des médicaments utiles : http://www.francetvinfo.fr/sante/medicament/manque-d-antibiotiques-il-faut-creer-des-laboratoires-pharmaceutiques-publics-pour-les-medicaments-pas-assez-rentables_2380941.html

     

    Ou encore ici sur le rôle de la Commission européenne, entièrement dédiée aux intérêts des multinationales pollueuses et responsables de l’écocide, telles que Monsanto. http://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/pesticides/glyphosate-le-rapport-d-une-agence-europeenne-copie-de-celui-de-monsanto_2373604.html

     

    Donc, il y a blocage : les milieux réactionnaires et traditionnalistes se sentent incités à envahir la société républicaine et imposer des vues de soumission des consciences avec une grande violence. Les milieux d’affaires, eux, ne rencontrent pas l’opposition que mériteraient les mesures incroyablement rétrogrades qu’ils imposent avec leur personnel politique dévoué. Seuls certains milieux (fermiers bio en circuits courts, agriculteurs bio, militant(e)s féministes, France Insoumise avec son programme l’avenir en commun, etc.) osent s’activer hors des dogmes, des blocages et ouvrent des perspectives en phase avec une idée d’avenir de l’humain et de sa place sur terre. Mais il faut reconnaître que la prise de conscience des autres composantes de la société est tardive, lente et bien peu dynamique. Et l’effet devient ici la cause…

     

    Nous vivons des temps de blocages.

     

    Joël Auxenfans. Dessin d'un projet de verger participatif. Normandie. 2017.

     

     

     

     


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    Trouver des formes de vie, de lutte et d’expression émancipatrices adéquates.

     

    Joël Auxenfans. Portrait politique. Peinture affiche. 2017

     

     

    Comme on pouvait le prédire avec une sûreté sans mérite, le « nouveau » pouvoir de Macron n’est donc au final que la continuation et le durcissement des politiques précédentes, celles de Hollande (dans le gouvernement duquel Macron fut tout de même conseiller personnel de l'Élysée, puis ministre de l’économie et des finances !), celles de Sarkozy, et avant cela celles des précédents, hormis, pour une part, la première année du septennat Mitterrand, avant que cernier n’épouse la cause patronale et de la dérégulation (déjà)…

    Les mauvais coups pleuvent à présent et, des droits démocratiques aux droits sociaux, des injustices au creusement des inégalités, de l’emprise des multinationales aux cadeaux fiscaux aux plus riches, de l’indifférence aux peuples autochtonnes aux violences faites aux migrands, du lâchage de l’éducation et des services publics, à celui tout aussi brûtal des collectivités, on ne compte plus les confirmations malheureuses de ce qui était annoncé par Macron dans son imprécision volontaire pour berner les électeurs.

    Dans ce contexte, les trahisons récentes de la production agricole écologique, auxquelles on est déjà si habitués, sont une confirmation de la ligne tracée en haut lieu, en connivence permanente et complète avec les milieux d’affaires.

    Donc Zizek a raison, disant  que « Trier, manger bio, prendre son vélo… ce n’est pas comme ça qu’on sauvera la planète » http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20161229.OBS3181/trier-manger-bio-prendre-son-velo-ce-n-est-pas-comme-ca-qu-on-sauvera-la-planete.html

    Il n’a raison toutefois qu’en partie, pour la bonne raison qu’il semble méconnaître les différentes composantes qui structurent la mouvance bio. La qualité des engagements de vie en agrobiologie des circuits courts, et les incidences de ceux-ci sur la qualité de bonheur immédiat et quotidien des participants devraient être prises en compte. Ces gens, petits maraîchers de centaines de variétés anciennes, petits boulangers producteurs de farines de blés nourriciers, petits chevriers producteurs de merveilleux « crotins » brillent aussi par une vie lumineuse, déjà énoncée par Pierre Rabhi. Et c’est par ce chemin que des changements concrets voient le jour depuis quarante ans, et verront encore le jour, en dépit de toutes les trahisons politiciennes, progressivement, exponentiellement.

    Mais là où je partage l’idée de Zizek, c’est pour dire que malheureusement, seule, une soi-disante vertu consommatrice conditionnée par des règles de conduite bien pensantes et culpabilisantes, apolitiques, ne produira pas le rapport de force nécessaire pour barrer la route aux puissants intérêts des multinationales et aux moyens d’actions disproportionnés dont disposent les lobbies des intérêts financiers et leur capacité à pervertir tout, à contourner tout, à tourner tout à leur avantage au détriment de la survie sur terre.

    Je prend un exemple très urbain pour illustrer cette capacité de la finance privée à pervertir une belle idée pour en faire une pompe à fric : l’aquarium de Paris était autrefois géré par la ville de Paris. Heureux mélange de merveilleux et de pédagogie scientifique de haut niveau, pour un prix modique, il était accessible au plus grand nombre.

    La rénovation par des fonds privés de cet aquarium, laissé à l’abandon vingt ans durant faute de moyens publics, a donné lieu à ce qu’il faut bien appeler un racket et une escroquerie : une famille de deux adultes et deux enfants s’en tirera au guichet pour 64 euros minimum. Et tout, depuis l’accès, plus semblable à un bar disco qu’à un musée, aux ascenseurs délabrés, aux prestations pitoyables et dégradantes de petites animations, dignes d’un jeu télévisé ultra niais, affligeantes pour les personnes sans véritable choix obligées de s’y soumettre pour gagner leur vie, s’impose comme un rabaissement de la mission d’un musée comme des ambitions vis-à-vis des publics.

     

    S’il n’est par redirigé politiquement, par des lois, des mesures radicalement tournées vers un autre paradigme, vers une autre voie plus participative et inventive, le monde sera entrainé entièrement dans cette dérive mercantile, de la santé à la culture, de l’éducation à l’information, de l’alimentation à la recherche, du sport à l’espace, tout sera changé en fric au détriment de la vie possible sur terre.

    En cela, la citation ci-dessous de Zizek est juste :

     

    « La nécessité de civiliser les civilisations elles-mêmes, d’imposer une solidarité et une coopération universelles entre toutes les communautés humaines est rendue d’autant plus difficile par la montée de la violence sectaire et ethnique et par la volonté «héroïque» de se sacrifier (ainsi que le monde entier) au nom d’une cause. Surmonter l’expansionnisme capitaliste, établir une coopération et une solidarité internationales capables de générer un pouvoir exécutif qui transcende la souveraineté de l’État: n’est-ce pas ainsi que nous pourrons espérer protéger nos biens communs naturels et culturels? Si de telles mesures ne tendent pas vers le communisme, si elles n’impliquent pas un horizon communiste, alors le terme de «communisme» est vide de sens."

    Mais d’autre part, si les activistes militants politiques en restent quant à eux aux habitudes de confiscation du pouvoir d’antan, aux ambitions personnelles ou de clans, aux décisions opaques, verticales, à l’organisation pyramidale, au filtrage ou à la censure des informations dissidentes ou peu contrôlables, on n’avancera jamais. Si ce sont seulement des tâches militantes mécaniques qui se répartissent sans que soit cultivée une faculté de réinterprétation personnelle ou locale, sans laisser place à d’autres formes de vie et d’expression, d’initiatives qui ouvrent l’esprit et créent des situations inattendues, on va vers de nouvelles générations de dessèchements collectifs et individuels.

    Si d’autre part, les habitudes de consommation des militants qui veulent changer le monde, restent prises dans les rets des supermarchés et des produits de l’agrobusiness, si le mode de prise d’information reste celui fourni par les médias dominants et par les idées et modèles cyniques qu’ils véhiculent, on ne pourra structurellement rien changer durablement.

     

    Donc c’est à titre individuel que la conscience doit agir et se ressourcer, en se méfiant de la banalisation et de la résistance à l’inconnu et à l’insolite que celle-ci induit. C’est en étant audacieux et artistes à titre individuel, que les citoyens pourront alimenter le « front des luttes » collectives, et non en se limitant aux formes d’action imposées, usitées et non interrogées.

    Bernard Stiegler défend une idée proche, en l’élargissant, au delà des militants, à l’ensemble du corps social, dans cet autre article : https://www.monde-diplomatique.fr/2004/06/STIEGLER/11261

    « (…) Or une « conscience » est essentiellement une conscience de soi : une singularité. Je ne peux dire je que parce que je me donne mon propre temps. Enormes dispositifs de synchronisation, les industries culturelles, en particulier la télévision, sont des machines à liquider ce soi dont Michel Foucault étudiait les techniques à la fin de sa vie. Lorsque des dizaines, voire des centaines de millions de téléspectateurs regardent simultanément le même programme en direct, ces consciences du monde entier intériorisent les mêmes objets temporels. Et si, tous les jours, elles répètent, à la même heure et très régulièrement, le même comportement de consommation audiovisuelle parce que tout les y pousse, ces « consciences » finissent par devenir celle de la même personne – c’est-à-dire personne. (…) »

    Aussi je ne puis qu’encourager tous ceux qui me comprendront à entretenir une forme d’engagement qui maintienne une capacité à (s’)inventer. L’art est-il autre chose que cette faculté, entretenue sans cesse, cultivée et critiquée, réévaluée, de faire différemment, de sentir et voir la vie autrement, de la montrer et de la penser par d’autres moyens, d’expérimenter en revisitant son héritage mais en le vivifiant d’une constante insatisfaction actualisée, selon la sensibilité et le jugement, au gré du déroulement du temps écoulé et des situations changeantes.

    En quoi cette discipline devrait-elle se confiner au limites sociologiquement si étroites du dit « monde de l’art » ? Pourquoi les citoyens ne pourraient-ils pas expérimenter l’art en tant que recherche de soi et d’un regard sur le monde, dans la mesure du possible et dans les moindre aspects de leurs expériences qui leur sembleraient bons ? Et ainsi irriguer d’autres regards, points de vue et énergies, les autres, qui feraient de même de leur côté, individuellement ou collectivement ?

    Où peut s’arrêter cette appétit de créer tous azimuts à l’heure du rappel à l’ordre des intégrismes et des traditionnalismes ? À l’heure aussi des limites que nous opposent les ressources limitées de notre planète ?

    C’est ici que je pointerai une déception quant à la proposition d’Abdennour Bidar, dans son livre « Comment sortir de la religion ? », paru aux éditions La Découverte en 2012. Sur le respect qu’il réclame envers les époques religieuses historiques qui ont façonné le désir des hommes de se surpasser « vers dieu », en produisant un mouvement héroïque de connaisance, je répondrai que les matérialistes, depuis Démocrite, ont fourni un effort d’une qualité au moins égale sans en passer par une soumission à des dogmes religieux et à la hiérarchie sociale que ceux-ci entretenaient.

    Sans parler des centaines de milliers de penseurs ayant des capacités à découvrir des vérités neuves et à inventer, qui s’autocensurèrent pendant des millénaires, de peur d’être tués ou bannis : quel manque à gagner de connaissances et d’acquis scientifiques perdus à jamais nous a fait subir la religion, parce que ces connaissances ne sont pas par sa faute, advenues, ces dizaines de siècles de religiosité institutionnalisée aura coûté à l’humanité ? Je pense en particulier aux progrès médicaux qui n’ont pas pu voir le jour.

    D’autre part, Abdennous Bidar est persuadé que l’idée de homme « créateur » remplaçant le dieu créateur est présent en filigranne dans le Coran ou dans les autres textes monothéistes. Mais il donne à cet homme créateur une dimension exacerbée, inhumaine, quasi totalitaire, et qui ne répond pas à l’exigence de mesure qu’impose l’état de la planète et du climat. Imaginer des humains créateurs de toutes les dimensions de leur existance devient une oppression supplémentaire de laquelle on se passerait bien.

    Je sais combien la création à laquelle on se consacre professionnellement s’adosse en réalité à un ensemble de moyens matériels et de routines indispensables pour pouvoir disposer de la disponibilité d’esprit (relative) pour créer. Les conditions de la création sont entièrement régies par des modalités qui sont par ailleurs peu recrées : payer ses impôts ou faire ses courses, faire la vaisselle ou se laver ne peut chaque fois être l’objet d’une création ou d’une regénération absolues.

    Donc « l’homme créateur », invoqué à longueur d’ouvrage, comme un incantation, par Abdennour Bidar, même si elle est séduisante, est un concept hégémonique s’il impose ce cadre et cette forme unilatérale à tous les humains. Je ne justifie pas l’inégalité des humains envers l’accès à la création, inégalité qui doit disparaître (en respectant les choix et les rythmes de chacun tout de même). Je souhaite qu’elle se comble et j’y travaille, aussi, en tant qu’enseignant d’art en collège. Mais je ne crois pas à un concept d’homme créateur qui se développerait en tous sens jusqu’à la nausée, jusqu’à l’éclatement de l’humain en l’homme qui n’est certes pas constitué que de création continuelle et linéaire. Je crains que cette idée soit-là une exagération simplificatrice des idées de Nietszche.

    Ensuite, la création chez Abdennour bidar semble se porter vertigineusement vers le tout technologique. Il énumère un certain nombre de facteurs évolutifs technologiques susceptibles de transformer la conscience de l’homme, qui me paraissent plutôt inquiétants quant à la définition de l’humain et en particulier du politique, qui en sortirait. Je pense que dans l’humain, il y a aussi une demande de repos, de calme, de contemplation, de jouissance sereine et simple de la vie, qui est loin de cette disruption permanente et totalitaire, ultra soumise au technologique, qui est présentée comme la seule perspective de développement de l’humanité. Le monde a besoin de plus de diversité dans ses moyens de se penser et de proposer des solutions.

    L’agroécologie, par exemple, dont il n’est nulle part fait mention dans ce livre, alors qu’elle est devenue un élément déterminant de la pensée des enjeux et du paysage mondial d’aujourd’hui et de demain, repose sur de toutes autres considérations que la fuite en avant technologisée. Elle repense une relation plus à l’écoute des attentes des divers intervenants entre l’homme, la société et la nature terrestre.

    De même, La pensée de Karl Marx est totalement évitée. Comment penser la sortie du religieux en se permettant ainsi d’omettre ce qu’a écrit de brillant et d’encore valable Marx sur cette question. C’est toute la question même du destin politique de l’humanité qui est ainsi évacuée. Voici un extrait de Marx d’une splendide clarté à propos de la religion :

    « Voici le fondement de la critique irréligieuse : c'est l'homme qui fait la religion et non la religion qui fait l'homme. A la vérité, la religion  est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore conquis, ou bien s'est déjà de nouveau perdu. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait recroquevillé hors du monde. L'homme c'est le monde de l'homme, c'est l'Etat, c'est la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde parce qu'ils sont eux-mêmes un monde renversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification. Elle est la réalisation chimérique de l'essence humaine, parce que l'essence humaine ne possède pas de réalité véritable. Lutter contre la religion, c'est donc, indirectement  lutter contre ce monde là, dont la religion est l'arôme spirituel.

       La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans coeur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple.

        Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c'est exiger son bonheur réel. Exiger qu'il abandonne toute illusion sur son état, c'est exiger qu'il renonce à un état qui a besoin d'illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l'auréole. [...] La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique."

    MARX, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel (1843)

     

    Idem pour l’absence troublante, chez Abdennous Bidar, de Pierre Bourdieu, qui déclare pourtant, parmi tant d’autres apports, « l’histoire sociale enseigne qu’il n’y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l’imposer. »

     

    Enfin tout le processus de pouvoir auquel participe le phénomène religieux au profit d’une hiérarchie sociale incontestée est absenté de l’analyse. Pourtant Bernard Lahire, dans son magnifique ouvrage « Ceci n’est pas qu’un tableau, essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré » éditions La Découverte 2015, expose bien comme la construction même de l’ordre divin n’est qu’une transposition imaginaire de l’ordre social en place :

    179 :

    « En Mésopotamie, les assyriologues observent le processus de transposition des réalités du pouvoir vers le monde des divinités. Les dieux apparaissent assez clairement comme des super-rois, des gouvernants qui n’auraient aucune limite à leur pouvoir. Ce sont en quelque sorte des souverains idéalisés, sublimés, absolutisés : « Les anciens Mésopotamiens, pour se figurer les dieux qui représentaient à leurs yeux le sacré, avaient donc simplement transposé l’image de ce qu’ils connaissaient ici-bas de plus haut : leur « classe dirigeante », comme nous dirions, mais en la mettant pour ainsi parler au superlatif. De même que leurs monarques étaient, de part leur fonction et le genre de vie auquel elle les vouait, plus puissants, plus lucides que leur peuple, et menaient une existence d’autant plus insoucieuse et opulente que leurs sujets peinaient et produisaient pour eux, les laissant de la sorte se consacrer sans partage à leur gouvernement, ainsi avaient-ils postulé, à un échelon surélevé, une élite encore plus souveraine, encore plus clairvoyante et dont la vie était d’autant plus sereine et béate que - pour souligner leur supériorité absolue - elle n’avait pas de fin. (J. Bottéro, Mésopotamie, p. 256). »

     

    Enfin, à lire Abdennour Bidar, les sciences sociales et l’art moderne et contemporain (rien de moins !), seraient la cause d’une vision négative et abaissante de l’homme, non conforme à son nouveau dogme de l’homme créateur remplaçant le dieu créateur. Il y a là une forme d’arraisonnement et d’inquisition envers la liberté et tout autant la compétence des milliers de scientifiques et d’artistes qui ont œuvré pendant le vingtième siècle.

    Abdennour bidar applique finalement envers son époque et celle qui le précède juste, la même injustice qu’il reproche à la modernité de la sortie du religieux envers l’héritage du religieux. Comme si il n’y avait rien de légitime et justifié, de simpement existant et fondé dans ce qui s’est produit au cours du vingtième siècle. C’est une position qui repose sur une énorme arrogance, elle-même reposant sur une ignorance simplificatrice de toute cette culture immense, de tout ce vécu humain. Et c’est en quoi, malgré tout le mérite que je reconnais à Abdennour Bidar, sa position me paraît inhumaine et porteuse de nouvelles formes à venir de pensée univoque, de dogme.

    Je pense à « La femme qui pisse » de Picasso, qui nous montre non pas une humanité abaissée, mais une humanité vivante, qui reconnait toutes ses facettes d’existance et qui ose les montrer dans leur simplicité . De même la critique péremptoire de Claude Lévi Strauss et des penseurs des sciences sociales et humaines est le signe d’une incroyable capacité à dénier par avance une légitimité à un moment historique dont Abdennour Bidar est pourtant lui-même le produit. C’est ce qui, logiquement, prive en partie cette démonstration un peu trop systématique d’une vraie pertinence opératoire pour l’humain et pour la terre.

     

     

     

    Trouver des formes de vie, de lutte et d’expression émancipatrices adéquates.

     

    Joël Auxenfans. Plantation artistique de haies avec des agriculteurs bio du Perche ( ici chez Xavier Boullier, boulanger paysan bio à Saint Cyr la Rosière). Projet réalisé avec le soutien de la DRAC de Normandie. 2017-2018-2019. Avec le soutien du Musée du vivant agroparistech http://www.agroparistech.fr/Musee-du-vivant-reseaux-ecologie-et-histoire-d-AgroParisTech.html  et de cittadellarte fondation Pistoletto http://www.cittadellarte.it/. parution du projet sur le site geographies of change http://www.geographiesofchange.net/ . Exposition personnelle sur "les haies", prévue à l'écomusée du Perche en 2018.

     

     

     

     


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  • « Tout le pouvoir aux frelons ! »

    Joël Auxenfans. "Tancrède". Peinture affiche. 2017

     

    C’est l’allusion au célèbre « tout le pouvoir aux soviets » de Lénine, mais ici il est retourné, un siècle plus tard. Une vraie contre- révolution en effet !! Mais cet article pourrait aussi s’intituler « Le MEDEF aux manettes » !

    Que dire en effet du pouvoir en place ? Que c’est le rêve accompli, pour les partisans du status quo capitaliste : on fait, avec tapage, mine de « changer tout », mais c’est pour continuer, autrement et plus durement, la même chose et les mêmes rapports sociaux de domination et de destruction écologique. C’est pourquoi Emmanuel Macron est notre « Tancrède » français.

    Rappelez-vous Tancrède, dans le film et le roman éponyme, « Le Guépard » qui se déroule dans l’Italie du « Risorgimento », la conquête de l’unité du pays qui lui permit de s’introduire pleinement dans la voie du capitalisme. Tancrède, … ce jeune homme vif, ambitieux, d’une ancienne famille aristocratique, mais libéral, qui sait tirer parti des situations nouvelles et remettre parfaitement sur son assise le parti de la richesse, que celle-ci soit roturière, comme son beau-père, ou de la haute noblesse, comme son oncle.

    Aussi Pierre Gattaz peut-il se frotter les mains. Il n’y a plus désormais aucun danger pour sa caste. Tout va se passer pour le mieux. Le FN a bien fonctionné dans son rôle de déclancheur du « précipité » espéré : il n’y avait plus le choix après le premier tour, il fallait voter pour la continuation et le renforcement du capitalisme.

    Les médias présentent d’ailleurs désormais ce gouvernement, constitué d’à peu près tout ce qui trainait auparavant dans des états peu présentables - socialistes, gens de droite -, sous des jours irréprochables .

    Le sens « critique » journalistique, déchaîné pour trainer Mélenchon dans la boue de part et d’autre du premier tour, s’est dissout d’un seul coup. On le peut voir dans cet incroyable copié collé de prose patronale, émanant d’une radio nationale mutée en « Radio Medef » : http://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-decryptage-eco/le-decryptage-eco-reforme-du-code-du-travail-macron-prend-il-le-risque-d-une-nouvelle-fronde-sociale_2181725.html

    Ou ici , où l’on ressert les clichés puérils des « chefs à poigne », dont toute la politique se concentre dans une mise en scène viriliste de la poignée de main, enjeu de pouvoir machiste que ne mettent pas un instant en distance critique les médias officiels: http://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/emmanuel-macron-resiste-a-la-poignee-de-main-de-donald-trump-et-impressionne-les-medias-americains_2206622.html

    Un Charlie Chaplin aurait certainement, à moins que ce soit Buster Keaton, trouvé une astuce pour ridiculiser ces effets de manche de gros bourrins : il aurait présenté à Trump, à la place de sa main, un gant en caoutchouc ou une protèse de main, ce qui aurait fait rire tout le monde. Mais ici on ne rit pas du ridicule, on se presse pour admirer les rugosités d’enfant gâté du milliardaire héritié qui désormais dirige le monde. On se prépare à se soumettre politiquement. Nos dirigeants de pays souverains semblent désormais littéralement boire les paroles du nouveau « Kaïd », lui que tous unanimement présentaient avant son élection, comme un personnage grossier et dangereux http://www.20minutes.fr/monde/2075691-20170527-pragmatique-ouvert-g7-macron-fait-assaut-amabilite-envers-trump

    Et pour nous faire passer la pillule, on présente l’épouse du président qui joue un rôle parfaitement convenu de mondaine sous un jour glamour http://www.rfi.fr/europe/20170526-sommet-g7-com-parallele-brigitte-macron

    Pourtant, les coups maintenant vont pleuvoir. Contre le code du travail d’abord. Contre l’école ensuite ; et c’est encore JL Mélenchon qui est rigoureusement le seul à l’annoncer à ce jour : http://www.liberation.fr/france/2017/05/24/melenchon-predit-la-destruction-de-l-ecole_1571906

    Aussi faudra-t-il que le plus grand nombre de députés de la France Insoumise soient élus à l’Assemblée Nationale, car ils seront bien les seuls à pouvoir faire obstacle à tous ces coups sur le pays, les populations et les écosystèmes, et c’est bien leur programme qui, après avoir influencé Hamon (mais cela a-t-il encore la moindre importance ?), pourra influer par la suite dans le bon sens sur le cours des choses.

     

    « Tout le pouvoir aux frelons ! »

    Joël Auxenfans. Alexis Corbière. Peinture affiche. 2017

     

     

     

     


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    Joël Auxenfans. Mélenchon 4. Peinture affiche. 2017

     

     

    C’est un jeu quasi mécanique dans lequel se complaisent efficacement nos élites : nier toute possibilité d’un vrai débat de fond, avec les citoyens, l’ensemble de la société civile, pour élucider et fixer les orientations d’avenir, les choses à préserver, les choses à redéfinir complètement. Créer en somme.

     

    À mille lieues de là, des députés font leur tambouille habituelle : ils mentent sur les promesses non tenues, ils dressent un portrait idéalisé de leur action et de celle de leur clan, ils surfent sur des possibilités d’accéder au pouvoir, ne serait-ce que pour que d’autres n’y accèdent pas qui risqueraient, eux, de changer les choses dans un sens utile au monde.

     

    Je reviens sur le livre de Valérie Cabanes, « Un nouveau droit pour la terre, en finir avec l’écocide », paru chez Seuil en 2016. C’est un ouvrage indispensable pour qui veut comprendre où nous sommes situé dans notre relation à la terre et aux possibilités d’y vivre. Elle dresse un constat détaillé, précis et terrifiant de l’état des dévastations organisées à vaste échelle et de leurs conséquences, dans l’ignorance générale le plus souvent, sur les populations, les enfants, les générations à venir.

    Mais aussi, elle dessine ce que pourrait être un droit de recours juridique de la nature et de ses habitants contre les pollueurs et ceux qui les ont aidé complaisemment à agir en toute impunité.

     

    Et que constate-t-on ? Qu’en effet, sans faute, c’est bien le candidat JL Mélenchon qui a le mieux intégré ce type d’analyse solide, dont de multiples chercheurs, praticiens, témoignages, relevés, concordent à préciser sans cesse le paysage apocalyptique que nous réservons dans notre ignorance à nous-mêmes et à la terre mère.

     

    Il apparaît d’ailleurs clairement ici https://blogs.mediapart.fr/georges-ledoux-lanvin/blog/160417/presidentielles-2017-revue-des-etudes-de-20-ong-et-experts-les-avis-sont-unanimes

    que JL Mélenchon avait de loin le meilleur programme, et que seul l’esprit partisant le plus obtus a pu pousser des partis et des médias dans un tel niveau de déni, sans parler des électeurs, ma foi bien peu en capacité d’avoir une vue qui dépassât leur petit point de vue individualiste.

     

    Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise ont réussi une chose qui est infiniment méritoire : ils ont remis la politique au sens noble au centre de nombreuses conversations, ils l’ont fait briller des feux de l’espoir, de l’intelligence, du désir et cela à soi seul ressemble, dans la terrible nuit intellectuelle de notre pauvre agora étiolée, à un vrai « printemps français ».

     

    Que les rassemblements de la FI aient pu réunir de manière récurrente parfois plus de cinq fois le nombre de participants dans les mêmes lieux que les rassemblements organisés par ses concurrents est en soi un signe. Et il faut toute la malhonnêteté de l’impuissance de M. Hamon pour tenir un discours de déni et de diversion à ce sujet.

     

    Mais voilà, il devient depuis longtemps déjà impossible de parler ou d’écrire politique dans ce pays. Par un tour de passe passe insidieux et revendiqué par ses victimes mêmes, recevoir un courriel politique spontané d’une personne, d’un voisin, d’un collègue, d’un parent ou de n’importe quelle personne environnante est perçu désormais par la plupart de mes contemporains comme un délit, un manque de savoir vivre et même comme une obscénité. Au mieux, on opposera un silence poli, ou bien une réponse dissuasive, voire agressive, en tout cas condamnant sans faute l’outrage à la vie privée ou à la vie professionnelle.

    Et voilà, le tour est joué, il n’y a plus d’agora ! Chose parfaitement analysée par Frédéric Lordon ici http://blog.mondediplo.net/2017-05-03-De-la-prise-d-otages. Car que faisaient jadis les ouvriers, les employés, les salariés, les travailleurs manuels ou intellectuels ou bien les gens dans la rue, les étages, les réunions de quartier ou d’entreprise, un peu partout ? Ils se parlaient politique, ils refaisaient le monde, ils se disputaient ou se comprenaient, s’unissaient enfin pour conquérir de nouveaux droits ou empêcher de nouveaux crimes.

     

    Et c’est ainsi et pas autrement que naquirent les lois sociales. Congés payés, retraite, sécurité sociale, droits syndicaux, droit de vote des femmes, tout cela est né non par la bienveillante condescendance des puissants, mais par l’action collective informée et consciente des gens ordinaires.

     

    Or on dirait que la seule chose que les gens ordinaires aient compris désormais de leur place sur terre est de devenir des être extraordinaires. Et cela (ça ne rate pas) en achetant précisément les produits de consommation que leur présentent les multinationnales et tout le réseau de professionnels du marketting, véritables maquereaux du consumérisme imbécile.

     

    Mais pour le reste, on en reste pudiquement sur son quant à soi ; on se retient de penser et on l’interdit aux autres, que ce soit à voix haute ou à voix basse, et même en sourdine ! Interdit de penser !! vous n’y pensez pas !!?... Penser !!

    Que reste-t-il alors ? et bien, c’est simple : il reste Macron. Ou Le Pen. Circulez, il n’y a rien à voir ! Ni à comprendre ! Et pourtant, qu’est-ce qui nous manque le plus : s’apprendre les uns les autres, et comprendre au mieux la situation pour y apporter les réponses les moins pires, mais les nôtres.

    Pour prendre un exemple de tragédie : en présence d'un génocide, ou dans le cas exposé brillamment par Valérie Cabanes, un « écocide », il faut ne pas détourner sans cesse le regard et la pensée. Il faut au contraire affronter la situation et tenter à son niveau de peser, modestement, même de manière infinitésimale, mais influer. En particulier, et c’est beaucoup plus efficace que l’on croit, en en parlant avec d’autres, beaucoup d'autres. Car rien ne s’est fait de bon autrement en ce monde.

     En en parlant.

    C’est pourquoi dans son livre génial publié chez Fayard en 2016, « L’ordre et le monde, critique de la cour pénale internationale », Juan Branco dit ici une chose fondamentale et énorme :

    « La question traitée s’approche de l’aporie : voir un crime, accepter d’avoir vu un crime, et à fortiori un crime contre l’humanité, c’est se condamner à agir, c’est déjà y participer et s’en rendre complice, même et peut-être surtout lorsque l’on choisit la passivité, le détournement du regard ou tout simplement le refus de l’interprétation[1]. Comment dès lors, seul, prendre le risque de s’exclure du contrat social, et détruire tout ce qui a été patiemment contruit par nous mais aussi par nos proches, en dénonçant ce qui pourrait plus simplement devenir invisible ? Les crimes de masse sont d’autant plus difficiles à assumer que le simple fait d’avoir été membre de la société à ce moment-là implique une participation active ou passive. Ils le sont d’autant plus pour le criminel direct qu’accepter sa responsabilité impliquerait d’accepter celle de dizaines, centaines, milliers d’autres personnes, voire d’une nation toute entière, qui ajouterait à sa honte personnelle celle qui, collective, se déverserait inévitablement en son corps. Et qu’il faut donc, pour s’en dissocier, pour accepter le travail de deuil de son innocence, non seulement rompre nos propres défenses, mais aussi, quand bien même nous ne serions que témoins indirects, témoins du silence, rompres celles qui, collectives, nous unissent à cette société, et prendre le risque ainsi du côté des victimes, des nouveaux barbares, sans pour autant être protégés par elles. Le tout, le plus souvent sans certitudes absolues quant à la justese du combat mené – l’invisibilité organisée empêchant de prouver, parfois de saisir, l’ampleur réelle des crimes – et encore moins son efficacité. »

     

    Par conséquent, ce n’est pas parce qu’à priori on doit se méfier de toute illusion d’être du bon côté même lorsque l’on croit avoir découvert et compris une injustice ou un crime, qu’il faut à priori également renoncer par avance à tout examen critique. Cette haine de la critique, de l’écrit, de l’analyse et de l’argumentation, qui s’est incrustée profondément même chez des catégories sociales formées à en faire un usage quotidien est quelque chose de violent, un vrai crime contre le politique. 

     

    À en croire l’ambiance du tout venant et du plus petit commun multiple des gens rencontrés, il ne faudrait plus nulle part s’exposer à dire ce que l’on pense en apportant des arguments, des éléments d’information, une culture qui se voudrait un tantinet construite et scrupuleuse. On serait condamnés collectivement, littéralement emmurés ou enterré vivants dans une masse de niaiseries et de préjugés fallacieux, épandue à longueur de média officiels sur nos cerveaux réduits à s’aligner comme des rangs de soja trangénique.

     

    Vision morbide s’il en est, que je conjure comme je peux avec cette image ironique (ci-dessous), qui trouverait assez bien sa place dans n'importe quelle salle de professeurs, salle d’atente, hall d’accueil, restaurant, tout lieu en somme où le « peuple » (oh le sale mot !!) se rencontre.

    Mot aussi énoncé par les grecs ainsi : « AGORA ».

     

    L’agora est morte, vive l’agora !!

     

     

     

    Joël Auxenfans. "Espace non politique merci". Affiche. 2017

     

     

    [1] Une expérience personnelle réelle de cet habillage de la réalité est rapportée par Pierre Legendre dans Sur la question dogmatique en occident, où il interroge la portée de ces consensus du silence successif sur les atrocités qui étaient données à voir dans la France de la moitié du Xxème siècle. Elle commence ainsi « Enfant durant la dernière guerre, éduqué dans un milieu familial hostile à Vichy, je me souviens du consensus social général pour ne pas voir ni savoir – un consensus sans mots – ce qui cependant crevait les yeux dans un coin de Normandie occupée : l’existence d’un chantier d’esclaves construisant le « Mur de l’Atlantique ». (p.342)

     

     


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