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    Ce que veut l’esprit de bourgeoisie      Ce que veut l’esprit de bourgeoisie      Ce que veut l’esprit de bourgeoisie

     

    Joël Auxenfans. Peintures affiches Mélenchon 1, 2 et 3 (respectivement 2011, 2015 et 2016)

     

     

    Le film « Fahrenheit 451 » (1966) de François Truffaut éclaire sur le degré de prémonition de l’auteur, cinquante ans à l’avance, quant à la dépendance, la vacuité, et la facilitation de la domination auxquelles l’apparition de la télévision dans tous les foyers allait mener les sociétés humaines.

    Il est inutile d’insister éternellement sur les potentialités positivement révolutionnaires de cette nouvelle technologie de communication (à sens unique), si c’est en définitive pour laisser au statu quo la lobotomie télévisuelle, partielle ou totale, qui entraine des masses si considérables, en particuliers d’enfants, dans les affres de l’imbécillité et du zapping permanent.

    Les interdits religieux de penser, agir et lire, des temps anciens à aujourd’hui, rejoignent paradoxalement ceux d’un système capitaliste ultra médiatisé, arque bouté sur la contention des consciences dans l’autocensure et la surveillance réciproque dans la superficialité non critique et non inventive d’autres pratiques et d’autres consommations, d’autres solidarités et d’autres institutions de démocratie directe, d’avance condamnées ou « omises ».

    Cette révulsion désormais bien installée dans de nombreuses têtes, opposée à tout approfondissement - y compris par ce que pourrait être une conflictualité pacifique et constructive -, étanche aux échanges intellectuels, à la documentation et à la pensée, à toute rencontre de connaissances sortant du bouillon quotidien des préjugés semble désormais en passe de « tenir » le monde.

    Que l’élection du président du pays le plus puissant et influant du monde se soit déroulée puis gagnée à partir de la récupération raciste et misogyne des angoisses de déclassement, de la diffusion éhontée de ragots, insultes, insinuations, mensonges, et coups bas, dans un des système les plus « arrosé » de poison télévisuel, confirme cette crainte. Les deux textes ci – dessous, de André Tosel et Slavoj Zizek, parus dans le journal L’Humanité, donnent un bon aperçu de la situation après l’élection.

     

    Ce que veut l’esprit de bourgeoisie

     

     

    Le rôle d’intervenants contribuant d’une manière ou d’une autre à polluer un débat qui n’en est déjà plus un, n’est rien d’autre, sans doute, que l’acmé du sentiment de la liberté individuelle poussé jusqu’à l’absurde. Ici, un affairiste du Web reconnaît trop tard avoir été surpris par l’imbécillité des électeurs réactionnaires qui, révélés majoritaires dans les analyses, ont repris sans le moindre esprit (critique) les canulars véhiculés par son site.

    Ce personnage regrette publiquement avoir contribué ainsi à porter au pouvoir cet affairiste grossier qui a bâti son pouvoir sur une fortune héritée et sur une cupidité plus forte encore que celle de son père : http://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/donald-trump-a-ete-elu-a-cause-de-moi-admet-un-createur-de-sites-de-fausses-informations_1925799.html

    http://www.francetvinfo.fr/monde/ameriques/video-13h15-trump-n-est-pas-du-tout-ce-qu-on-appelle-un-self-made-man_1916035.html  

     

    En France, voir que c’est sur le programme le plus régressif et violemment anti social que les électeurs des primaires de la droite se sont prononcés majoritairement montre bien que l’esprit de la bourgeoisie, qu’elle soit réactionnaire ou néo libérale, règne complètement sur les mentalités d’une grande part de l’opinion.

    Il faut avoir une haine de classe et une idéologie de grand patron vissée au corps et savoir ne pas avoir à en subir directement les conséquences, pour souhaiter en effet un recul supplémentaire de l’âge de départ à la retraite, une disparition des 35 h et la suppression de la durée légale du temps de travail, supprimer 500 000 emplois dans la fonction publique (mais comment allons-nous soigner, éduquer, juger et protéger les gens… ?), 40 milliards d’allégements d’impôts pour les entreprises, disparition de l’ISF, hausse de 2% de la TVA, l’impôt le plus inégalitaire puisqu’il taxe de la même manière les plus pauvres et les plus riches, etc, … http://www.francetvinfo.fr/politique/les-republicains/primaire-de-la-droite/quel-est-le-projet-choc-de-francois-fillon_1890961.html ou http://www.francetvinfo.fr/politique/les-republicains/primaire-de-la-droite/salarie-contribuable-si-francois-fillon-devient-president-voici-ce-que-ca-changera-pour-vous_1931293.html

    Comment peut-on comprendre que des gens puissent vouloir qu’il y ait plus d’élèves (encore) dans les classes de la maternelle à l’université, encore moins d’infirmières ou de médecins hospitaliers, encore moins de douaniers pour coincer les grands fraudeurs fiscaux, encore moins de jeunes chercheurs (qui partent au Etats-Unis qui récupèrent, eux, presque gratuitement, la crème du système scolaire français), moins de projets culturels, éducatifs, associatifs, d’insertion, de protection de l’enfance et de l’adolescence ?

    C’est qu’ils se sentent appartenir à une autre sphère sociale que celle des gens ordinaires (voyez ce cynisme), et veulent aussi, par vengeance idéologique, rabaisser les rêves de liberté de ceux qui ne sont pas des riches. Vaccinés très tôt contre toute velléité d’aspiration à changer le monde, ils pèsent pourtant, par inertie ou par violence conservatrice, d’un poids inouï sur les destinées de la planète.

    Ces idées de droite, issues des intérêts de la bourgeoisie, permettent de fausser les explications et déporter les colères vers des boucs émissaires, solutions simplistes et injustes, inefficaces, sources d’enchaînements de souffrances multiples, puisque ce sont les mêmes recettes appliquées depuis des décennies qui produisent la société que nous connaissons, injuste, de plus en plus violente, polluante, inhumaine… Le mot « social » n’existe pas pour ces gens-là - électeurs comme candidats de droite - , seule compte la « France d’en haut », les très hauts revenus.

    Les gens semblent programmés pour bénir les milliardaires comme des divinités, et protéger davantage ceux qui sont déjà les plus dotés, ceux qui prospèrent sur le délitement de la société, qui ne recourent, par leur richesse lucrative accumulée par fraude et abus de position dominante, qu’aux prestations de sociétés privées de luxe, et qui s’entourent des meilleurs conseillers pour gruger le budget de l’État.

    Il suffit de longer un lycée religieux privé de Neuilly pour comprendre qu’il s’agit d’un autre monde, avec des moyens luxueux, hors du commun, une sélection par l’argent phénoménale, pour réserver aux bonnes places de pouvoir une jeunesse dorée qui jamais n’aura rencontré le monde social divers et réel, ni la vérité des souffrances sociales.

    Cette jeunesse arrogante et insensible aux autres, portant en elle une haine viscérale du peuple, vivra toujours dans ses propres mythes de suprématie « naturelle » et son culte du privilège intouchable. Elle est composée d’héritiers de grandes fortunes, entièrement sauvegardés par l’ordre des choses de cette société fondamentalement inégalitaire, travaillant uniquement à sa reproduction occulte au cours des âges.

    Dévoiler cette prédation et cette imposture perpétuant un ordre immuable de violence sociale, subi par des millions de victimes silencieuses, transparentes, invisibles, et s’entre déchirant par les haines raciales et la division, voilà indirectement à quoi travaille la sociologie et l’économie politique. Voilà pourquoi elles sont pour cette raison si mal vues dans l’idéologie dominante.

    Le sociologue Bernard Lahire, auteur de « Ceci n’est pas qu’un tableau, essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré » (éditions La Découverte 2015), montre les mécanismes par lesquels se développent des sacralisations et des phénomènes de magie et de soumission aux dominants et aux règles en place. « État des lieux » hérité, transmis d’une génération à l’autre, difficile à identifier et à désamorcer, comme ici (p. 61) :

    « Lorsque nous agissons et pensons, nous nous cognons contre les barreaux d’une cage invisible constituée par tous les allants de soi que l’histoire nous impose sous la forme d’états de faits et de catégories de pensées impensées.

    Si la situation historique dans laquelle nous évoluons est comme une sorte de bocal dans les limites duquel les hommes inscrivent leurs actions, ce bocal n’est que le produit cristallisé, sédimenté de l’histoire. Commentant la démarche de M. Foucault, Paul Veyne affirmait : « Nous pensons sans arrêt à l’intérieur d’un bocal et ce bocal nous ne savons même pas qu’il existe. (…) On n’en perçoit pas les parois. (…) Quel est, à chaque époque, le bocal que les gens de cette époque ne voyaient pas et qui limitait leur pensée. » Le chercheur peut contribuer à mettre au jour cette histoire qui saisit le vif, sans même que les hommes du passé et du présent, qui en sont pourtant bien les producteurs réels, en soient toujours conscients. Même s’il n’est pas totalement atteignable, le but ultime de notre recherche consiste à tenter de sortir en imagination du bocal et à commencer à le décrire de l’extérieur. »

    (…)

    « Baruch Spinoza disait que le sentiment de liberté provenait du fait que les individus sont investis dans leurs actions et sont dans la conscience de leurs actions, de leurs désirs, de leurs objectifs immédiats, plutôt qu’ils ne soient dans la conscience de ce qui les détermine à faire ce qu’ils font et à le faire comme ils le font. Dans la scolie 35 de l’Éthique, Spinoza écrit : « Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; car cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent. Leur idée de la liberté consiste donc en ceci qu’ils ne connaissent aucune cause de leur action. Ils disent certes que les actions humaines dépendent de la volonté, mais ce sont là des mots et ils n’ont aucune idée qui leur corresponde. » »

    Ce qui interroge ici, dans le cas de l’esprit de la bourgeoisie, est le degré d’assentiment à l’ordre de domination en place auquel des citoyens ordinaires ne vivant pourtant pas dans un luxe éhonté, sont capable de souscrire sans rien remarquer, en se sentant comme un poisson dans l’eau, ou plutôt comme un poisson immunisé dans le poison de l’inhumanité.

    L’art, dans ce système de domination, joue un rôle structurel, à égalité avec le religieux et inscrit chacun à une place dans une hiérarchie économique et politique, administrative et culturelle. Il est en effet presque impossible, ayant passé par les expériences et les rencontres préparant cette admiration, de se soustraire ensuite au sentiment de vénération devant la grandeur des « œuvres » d’art.

    Pourtant, cette valeur provient d’un foisonnement d’interventions sociales complémentaires (du galeriste, au directeur de musée, à l’historien d’art, au journaliste, au cabinet d’expertise, au collectionneur, au commissaire priseur…) construisant, par sédimentations successives, par tensions et activations lors de phases ascensionnelles ou au contraire de baisse, la célébrité, l’importance relative de telle ou telle production.

    Parfois cette réputation se cristallise avec de brusques réajustements, comme avec ce tableau de Poussin « La fuite en Égypte », (sujet de départ du travail du sociologue), et dont le prix de vente, entre sa découverte chez des particuliers qui en ignoraient l’auteur et son acquisition par le musée des Beaux Arts de Lyon à grand renfort de publicité, de souscription et de mécénat, est passé en peu de temps de 12 000 à 23 000 000 d’euros (douze mille à vingt trois millions d’euros).

    Le détail du tableau reproduit sur la couverture me laisse en effet profondément admiratif. J’y scrute des effets de peintures superbes, un jeu savant, solide, et souple à la fois. J’y retrouve la facture modelée de Poussin, que j’ai étudiée tant de fois dans les musées et les livres, à la fois d’une incroyable subtilité et d’une rusticité particulière. Elle modèle avec une franchise, une hauteur, une noblesse inouïe, une construction des rapports entre les parties qui se répondent, les scènes et les chairs, les paysages et les architectures, les compositions et les allégories, les ciels et les drapés, les références antiques et la plasticité…

    Le même effet de supériorité est irrésistible pour moi devant un dessin ou un pastel de Jean-François Millet, pour des sujets autrement modestes, paysans, paysages de fermes et de champs, humbles au plus haut point et pourtant grands dans leur solidité picturale. La présence sensible du peintre au vécu intime de la scène représentée imprime au spectateur une sensation de profonde vérité, d’honnêteté désarmante.

    Mais en resterais-je à cette admiration béate, que cela me priverait de mon propre pouvoir d’avancer aujourd’hui dans ma propre vie. Le sentiment de nostalgie, d’impuissance à égaler les « anciens », provoque certes un moteur à la sublimation, mais il est indispensable, pour notre survie de personne comme pour toute création, de ne pas se référer mécaniquement et obsessionnellement à l’exemple illustre.

    Les classiques pourtant partaient faire leur « voyage à Rome » pour étudier d’après l’antique et d’après les maîtres de la Renaissance. Poussin lui-même séjourna très longtemps à Rome et son œuvre est très marquée par la lumière de cette ville. Cette dette envers les anciens va ainsi accompagner une grande partie de la destinée de la peinture européenne. Mais elle n’empêcha pas Poussin de produire une avancée coïncidant à son époque.

    Les impressionnistes surent casser ce mythe de la référence à l’antique qui déterminait la manière et la pensée des académistes, des peintres pompiers. Jean-Baptiste Camille Corot est peut-être, à ma connaissance, (et hormis Balthus au vingtième siècle, mais de manière plus maniériste), le dernier peintre pour qui l’influence de Rome a été bénéfique et lui est restée en sourdine dans son œuvre française ultérieure. Il devint évident que la société évoluait et appelait une ouverture à d’autres sources d’inspiration.

    Au stade précédant l’invention de l'écriture, il a été demandé aux centaines de générations qui se succédèrent pendant des milliers d’années, de reproduire oralement les idées et les gestes des anciens, de répéter les contes, les mythes, en les modifiant le moins possible, car cela était interdit par le système de croyance et de magie dans lequel se développait l’ensemble de la société humaine, en immersion dans un mélange de pouvoirs religieux et magiques, transmis de père en fils.

    Et c’est là peut-être une objection minime à faire au film de Truffaut Fahrenheit 451 : il fait reposer, dans sa critique de la télévision, l’avenir de la civilisation sur une capacité à mémoriser et reproduire des œuvres littéraires existantes. Il n’évoque pas la création et l’interprétation comme des ressources. Mais ma critique ne porte pas ici sur le film, qui me paraît parfaitement équilibré et pour lequel cette critique n’apporte rien, mais sur la logique philosophique qui le sous tend.

    Ce fonctionnement a été pendant de courtes (comparativement) périodes remis en cause, lorsque, par exemple, apparurent les religions monothéistes, périodes pendant lesquelles il fallut bien faire preuve chaque fois de construction de formes liturgiques, de pensée mystique, puis d’exégèse des multitudes de textes écrits et en coexistence, afin de construire un corpus dogmatique homogène et cohérant, ce que fit par exemple Saint Jérôme parmi d’autres pour la bible, ou d’autre chefs religieux pour le coran.

    Ils le firent chaque fois dans des conditions historiques précises et avec des intérêts et des vues claires sur les rapports existants entre des parties de la société en conflit à leur époque, avec une visée autant politique que spirituelle, l’un façonnant l’autre et réciproquement.

    Ali Mezghani, dans son ouvrage remarquable, L’État inachevé ; la question du droit dans les pays arabes. (NRF Gallimard 2011), explique comment d’un moment de recherche et de création du dogme, on en est arrivé rapidement à une phase de pétrification dans l’interdit et le caractère intangible et indiscutable de celui-ci. Ce phénomène est apparu dès le Xème siècle pour l’Islam, mais il exista puissamment aussi pour les chrétiens ou les juifs et tous ceux qui vivaient sous leur domination, à savoir une interdiction totale d’interroger, de soumettre à l’examen de la raison(Il suffit de se rappeler la "Dispute avec la Sorbonne" de Rabelais)  les grandes questions humaines et de la connaissance.

    P 93 :

    « Dans son rapport au social, la religion est en adéquation avec la société traditionnelle. L’une recoupe l’autre : « qui dit religion dit en dernier ressort un type bien déterminé de société, à base d’antériorité et de supériorité du principe d’ordre collectif sur la volonté des individus qu’il réunit (Gauchet). » La société traditionnelle, dite aussi aristocratique, est fondée sur le principe de l’inégalité des conditions, c’est-à-dire de la hiérarchie, de la dépendance, la communauté l’emportant sur l’individu, et de l’hétéronomie. Les lois ne sont pas perçues comme venant d’un pouvoir humain mais de plus haut, d’une puissance extérieure et supérieure. La hiérarchie ne se limite pas aux membres de la communauté. Elle est externe, et le pouvoir humain s’exerce au nom de Dieu ou de la nature. Une telle société se caractérise sur l’indissociabilité du naturel (ou du divin) et du normatif. Chacun de ses membres doit y devenir ce qu’il est de naissance, en raison de sa nature ou de ce que Dieu a décidé pour lui. Ce qui est naturel, ou voulu par Dieu, devient normatif, en ce qu’il est question de soumission à des normes, des fins, des modèles. Tout y est question de statut. Les êtres ne sont pas des individus indépendants. Ils n’ont pas de droits, mais des parts. L’essence de chacun est normative. L’ordre auquel chacun est soumis le précède et lui préexiste. Il lui appartient seulement de le perpétuer. Puisque la loi est d’origine suprahumaine, le monde des normes est immuable. « Dans la société traditionnelle, la voie de la normalité est toute tracée ; il ne reste que le choix de s’y conformer ou d’accepter d’être au ban », écrit justement Antoine Garapon. »

     

    Ce rapport de domination des censeurs et des religieux dogmatiques sur le reste de la société, et en particulier sur les savants de l’époque, valut à l’humanité de ne pouvoir développer, comme il aurait été pourtant possible intellectuellement, des connaissances précieuses dans tous les domaines, faisant prendre un retard immense au savoir humain. Les penseurs matérialistes depuis Démocrite, Lucrèce et Épicure, eurent à faire face à un acharnement haineux des tenants de la pensée magique et spiritualiste. Tous les savants du moyen âge au 18ème siècle, durent s’auto censurer ou se cacher s’ils ne voulaient pas périr, être bannis et voir leurs écrits brûlés.

    L’autodafé est le centre de Fahrenheit 451 de Truffaut, comme le symbole même de la tyrannie. Et ceux qui brûlent sont obéissants aux ordres de ceux qui veulent conserver jalousement une ignorance totalisante sur la société. Il est interdit d’ouvrir une brèche dans le dogme, oser dire qu’il pourrait en être autrement, que les choses pourraient être interprétées autrement, voilà le plus grand crime aux yeux des intégristes d’hier et d’aujourd’hui.

    Avec pour corolaire inséparable l’idée que la société est inégalitaire : il y a soit, dans les sociétés sans État, les anciens et les hommes dominants, opposés au jeunes et aux femmes dominés. Soit, dans les sociétés structurées en État, il y a des sociétés par classes, hiérarchie de statut social, dans lesquelles les religieux, le magique et le statut social se confortent réciproquement pour maintenir un état de domination indestructible.

    Or, comme l’écrivait Montesquieu, cité par Ali Mesgani, une société démocratique « ne consiste pas à faire en sorte que tout le monde commande ou que personne ne soit commandé, mais à obéir et à commander ses égaux ». Montesquieu ajoutait que le véritable esprit d’égalité » ne cherche pas à n’avoir point de maître, mais à n’avoir que des égaux pour maitres ».

    Je crois donc que les interdits de critiquer le système capitaliste et de penser des alternatives font jeu égal aujourd’hui, dans notre monde, avec l’interdit de se démarquer et de s’émanciper du dogme religieux quel qu’il soit. Il s’agit, contrairement aux apparences, de deux faces d’une même crispation sur le pouvoir des peuples et des gens de décider de leur avenir et de leur façon de vivre.

    Ainsi, Trump impose de continuer la course folle à la destruction planétaire pour le profit capitaliste de quelques-uns. La droite française est dans la même logique de déni et de régression autoritaire, au profit d’une minorité de rentiers milliardaires. Cela montre tous les aspects d’une tyrannie planétaire. L’autre face, l’intégrisme religieux, existe aussi bien avec les anti avortement, ceux qui prêchent pour la haine de l’autre, la soumission des femmes dans leur corps et leur esprit, qui interdisent à quiconque d’exprimer ou de penser sa manière de voir.

    Les violences multiformes et croissantes auxquelles donnent lieux ces dominations locales et mondiales, demandent que s’éveillent d’autres voix, plus nombreuses, ouvertes, réfléchies, pacifiques et non sectaires pour des choix diamétralement opposés à la prédation et à la destruction, à la fossilisation, à la fermeture, à la catéchèse et au matraquage des esprits.

     

     

     

     


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    Comparaison n’est pas raison, quoique…

    Joël Auxenfans. Peinture affiche. 2016.

     

     

    Pour cette troisième peinture de JL Mélenchon, je trouve intéressant de comparer l’image d’origine, puis le document de travail, et la peinture finale. Non pas que cela prouve quelque chose de définitif. Plutôt parce que cela ouvre la réflexion sur le processus et la nature de son engagement.

    Déjà en premier lieu, peindre un homme politique en 2016 semble le comble de l’anachronisme. Passe la peinture des rois, mais celle des « leaders » politiques frise l’indécence. Et nous voici pourtant avec une peinture de candidat à la présidentielle, qui présente d’ailleurs la pittoresque singularité de s’engager à convoquer une constituante une fois élu, pour, par là même, disparaître. Pour de l’ambition, disparaître, c’est là de l’ambition !

    Après le « président des riches », le « président normal », voici le président qui disparaîtra. Paradoxalement, il s’agit là d’un vrai programme et d’une vraie ambition politique au sens noble. Lorsque je lisais Heidegger passionnément, j’aimais cette idée qu’il développait, et partageait avec le philosophe espagnol Ortega Y Gasset, que « l’Être apparaît en cela précisément  qu’il se dérobe à notre regard, dans le mouvement par lequel il se dérobe à notre regard » (je cite de mémoire).

    Or là, étrangement, ce candidat JL Mélenchon ferait apparaître la puissance du processus de rénovation politique dont notre société a tant besoin par le fait même de se retirer dès lors qu’il aura convoqué une assemblée constituante pour définir et rédiger une nouvelle constitution. J’aime bien cette idée.  Je la trouve courageuse, non pas au sens de braver le danger, mais d’aller vers une finalité qui dépasse l’intérêt immédiat, qui transcende les appétits et les habitudes de confiscation du pouvoir de la caste de politiciens à laquelle nous sommes soumis depuis des décennies.

    Cette initiative unilatérale pose d’ailleurs la vraie question : puisque JL Mélenchon y invite la société, peut-on s’engager, différemment de lui, dans des responsabilités politiques en s’efforçant et en revendiquant de ne pas être un professionnel, en venant de la société civile, d’un vrai parcours d’expérience et de travail ? Tout cela, sommes toutes (et en particulier cette question lancée dans le débat), ne méritait-il pas un troisième portrait ? Je réponds « Oui ! »…

    Plus concrètement, il y a un plaisir, que je cherche à faire partager, de peindre un tel portrait, de différentes façons, selon l’occasion et l’envie. Je dirais qu’il y a un vrai manifeste de liberté d’entreprendre et de penser, surtout en ces temps d’arraisonnement généralisé. Car, et qui plus est au cœur d’une campagne électorale qui ne pardonne pas, se donner, en plein tocsin, la possibilité ainsi de poser ses jalons librement, paisiblement, sans objectifs de conquête ou de comptabilisation d’avantages, est une gageure, un défi (presque) sans pareil.

    Regardons maintenant le processus de travail de l’image. Qu’y a-t-il à perdre à faire cela : un peu de prestige et de mystère ? Raison de plus !!... J’ai dû trouver une image d’origine sur Internet, une interview. Elle ne me plaisait pas entièrement et j’ai décidé de tenter de la modifier selon mon désir. 

     

    Comparaison n’est pas raison, quoique…

    Image devenu un matériau d'inspiration et de travail. 

     

    J’en ai fait la version Photoshop que je montre ici (ci dessous), où beaucoup de choses sont résolues, au sens de décidées. Et l’on voit bien par là ce qu’apporte le fait de prendre ensuite sur cette base une image à bras le corps , de la façonner, de s’y aventurer corps et âme sans retour. 

     

     

    Comparaison n’est pas raison, quoique…

    Image initiale retouchée pour devenir l'image servant à peindre la peinture

     

     

    Car après cette préparation d’un matériau de travail, il reste l’un des plus beaux moments,  à mon impression, si ce n’est le plus beau ; celui qui manque à d’autres créations effectuées par délégation, ou juste accomplies d’après un programme mécanique : il manque la genèse surprenante, à l’instant près, d’une facture jouant au funambule avec les couleurs, les lignes, les contrastes et les touches de pinceau.

    Ce moment là, c’est comme l’expérience de la vie, on ne peut  l’acheter, on ne peut acheter cent grammes de ce moment à la quincaillerie du coin ou chez le marchand de fournitures électroniques. Ce moment-là est unique et irremplaçable (pour reprendre le titre du livre « Les irremplaçables » de Cynthia Fleury). Il est un morceau d’incarnation, de vécu transmis et véhiculé par le mariage de la main singulière et des sens, de la psyché avec la matière, dans l’instant direct ainsi inscrit sur une image.

     

    Je sais parfaitement qu’un tel discours présente l'énorme défaut de n’être potentiellement qu'un alibi et un argumentaire narcissique pour justifier un mauvais travail. On dit : « j’ai vécu quelque chose directement d’intense ou de relativement intense, donc c’est bien ! » Et bien non, cela peut être mauvais et même nul ! Et c’est même le principal risque !, de se monter la tête avec cette pseudo aventure subjective pour rien du tout en définitive. C’est le risque, et il existe, comme la mort et le néant existent au cœur de l’humain, de ses raisons et de ses passions.

    Mais voilà, on fait cela plutôt qu’autre chose. C’est un penchant. Et le penchant a aussi sa place, encore, n’est-ce pas, en ce monde ? Ou bien ne sommes-nous plus désormais décidément que programmés à « optimiser » l’efficience opératoire générale ? Poser la question c’est y répondre (dans quel sens ?, c’est une autre histoire et c’est selon les gens ).

    En tout cas, n’étant pas à un paradoxe près, je dis que JL Mélenchon est pour moi un sujet qui me convient pour peindre et m’amuser à peindre tout en étant artistiquement très sérieux. Je trouve que le programme dans ce cas est : je détermine un projet de travail et une forme de travail, mais ensuite, j’escompte beaucoup de ce qui peut advenir dans le moment de peindre. Et ce protocole-là, beaucoup d’artistes l’ont peut-être à bon escient abandonné, mais d’autres, dont je fais partie, le conservent précieusement et le cultivent.

    La vacuité d’un art en vase clos et pour une classe distincte, ou plutôt pour un  mariage de classes distinctes qui veulent à travers l’art se distinguer, ce n’est plus l’urgence significative pour moi; et je ne crois pas être seul. Cela ne prouve rien quant à ce qui compte, aussi et surtout, à savoir produire de l’art qui soit bon. C’est une hypothèse dont on ne peut pas apporter soi-même la certitude. Mais on ne peut pas faire l’ « économie » de cette confrontation à ce moment vécu. Il est unique.

     

    On y voit la qualité qu’à pris, en ce lieu (une toile), l’instant figé dans la matière par une sensibilité à ce moment précis, en cet état mixte de concentration et de semi relâchement, de routine et d’innovation, de présence à soi et d’abandon ou de distraction en ce que l’on fait, c’est tout cela qui me plaît par dessus tout, et que, citoyen pris comme les autres dans cet immense torrent de choses pratiques à faire quotidiennement, je soustrais à la contrainte générale, je vole, comme un minuscule Prométhée des temps modernes et post modernes…

    En tout cas, Jean-Luc Mélenchon ferait bien de dialoguer aussi avec ce projet. Je l’ai dit et redit à son staff de campagne : mettez sur votre site de campagne mes trois images. Laissez les militants ou d’autres lecteurs apprécier ou non, laissez-les commander ou non parmi ces images celle(s) qui leur plaî(sen)t et qui leur donne(nt) envie d’avoir du courage et d’aller de l’avant ou de simplement sourire.

    Mais c’est le silence, sans doute faute de temps et aussi parce que les coups seraient peut-être trop faciles pour l’adversaire. Vous pensez ! (je les entends, ces faucons), « des images du culte stalinien de la personnalité », un vrai « retour aux sources »!!...

    Alors que ma source, d’inspiration celle-là, est plutôt à chercher, pour cette image précise, du côté des icônes primitives, celles par lesquelles s’est départagée, au VIIIème siècle Byzantin, la question cruciale de savoir s’il était juste et autorisé de peindre des images ou si cela devait être prohibé. (je reprends là,  à ma façon, les thèses du superbe livre de Marie-José Mondzain, « Image, icône, économie : les sources byzantines de l'imaginaire contemporain » (1996)) 

    Et il fut alors départagé que ce n’était pas être idolâtre que de peindre et aimer regarder la peinture, même celle du « divin », même celle de tout être et toute chose. Que cela au contraire instaurait une économie du regard laissant à chacun la possibilité individuellement et collectivement, de se forger une idée sur un objet à regarder, et que cela fondait le conflit pacifique par lequel la société entière se regarde et s’écoute politiquement argumenter du beau et du bien pour la cité.  

    Alors je le redis : je ne fait aucun culte, je cultive un plaisir de peindre en en cherchant les occasions apparemment défendues. Cela tombe sur un candidat, je dis tant mieux ! ; car un candidat, étymologiquement, est quelqu’un de « blanc » (à cause de la couleur de la tunique des candidats aux fonctions publiques du temps des romains), et il y a peut-être cette possibilité offerte par une œuvre d’art d’être à nouveau innocent, candide, blanc.

    Pour un nouveau départ !

     

     

     

     


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  • Vivacité démocratique

    Joël Auxenfans, peinture affiche. 2016.

     

     

     Aux antipodes de la vivacité démocratique des principaux moments de conquêtes sociales de l’histoire, de nombreux concitoyens d’aujourd’hui s’accommodent d’une démocratie « coquille vide ». En lieu et place de la population, des politiciens professionnels, occultant tout et seuls autorisés à s’exprimer publiquement, déploient, avec leurs comparses médiatiques ou financiers, des tactiques systématiquement perdantes pour les gens ordinaires et gagnantes pour les possédants.

    On ne peut plus, de nos jours, sans passer pour inconvenant, proposer des informations non formatées et issues des rarissimes moyens d’information qui ne soient pas détenus par des milliardaires. En somme, lire, discuter, s’échanger des informations, des films ou de la bibliographie est déjà suspect, comme soumis à la domination tacitement admise d’un « État totalitaire apolitique ».

    Cela ravive l’incroyable pertinence et actualité d’un film tel que « Fahrenheit 451 » (1966) de François Truffaut. On y entend, dans une apathie collective et un silence social aussi étouffants que chez Huxley ou Orwell, un chef d’agents exécutant des autodafés aux ordres du pouvoir tyrannique dire qu’il faut « occuper les gens » avec le spectacle « du sport », ou d’autres choses qui les tiennent éloignés de la réflexion et de la lecture.

    L’anesthésie mondialement distillée aux consommateurs habitués dès leur plus jeune âge au lavage des cerveaux d’évènements sportifs se poursuit chaque semaine. Un événement chasse l’autre, sans arrêt. Il ne faut jamais - ô grand jamais !- que l’écume de l’évènementiel sportif ou people ne retombe ni ne se fissure, car il laisserait alors apparaître la réalité des rapports sociaux et laisserait naître l’envie d’approfondir et de poursuivre … la discussion !...

    Le sociologue Nikos Smyrnaios (voir son texte ci-dessous) parle d’un fossé dans la société entre d’un côté, de rares personnes qui ont cultivé l’habitude de chercher, confronter et comparer l’information et en débattre, et de l’autre, la majorité des « citoyens » (disons plutôt consommateurs de clichés), entièrement dans les rets de la pensée dominante réduite au minimum, ou carrément gavée de grossières contre vérités et autres préjugés.

     

    Vivacité démocratique

    Article paru dans l'Humanité le 16.06.2016

     

     

    Cela crée ensuite une impossibilité - artificiellement et professionnellement entretenue - de débattre et confronter les points de vue en des conflits pacifiques et respectueux, constructifs. Beaucoup de ces « chiens de garde décentralisés» se croient du bon côté de la casserole économique et sociale, telle une « catégorie supérieure » (naturellement ou par le mérite) menacée par l’invasion de tous les pauvres, qu’ils soient migrants ou ici depuis  "toujours".

    Le Livre de Raphaël Liogier « Le complexe de Suez, Le vrai déclin français (et du continent européen) » (éditions Le bord de l’eau 2015), démonte les mécanisme de pensée nostalgique et réactionnaire qui habitent aussi bien des gens de droite comme Zemmour et Finkelkraut que de gauche comme Jean-Claude Michéa (que j’avais pourtant apprécié).

    L’auteur montre comment se développe l’hystérie anti « autre » (musulman, migrant, minorité…) fondée sur une vision essentialisée et passéiste de la France et de l’occident, avec, pour corolaire, des mesures ou comportements discriminatoires alimentant la production de violence et de ressentiment contenus, prêts à trouver l’opportunité d’exploser à la face de toute la société.

    De son côté Ali Mezghani, professeur d’histoire du droit en pays d’Islam à la Sorbonne, a publié un livre très important, « L’État inachevé, la question du droit dans les pays arabes », paru chez NRF Gallimard en 2011. Ce travail approfondi fait comprendre les mécanismes qui structurent, eux, le blocage intrinsèque de la société dans les pays arabes.

    La démocratie ne peut pas s’y accomplir pleinement pour des raisons structurelles et historiques, qui tiennent au fait qu’en profondeur, la société se voit enjointe de ne pas penser par elle-même, de ne pas créer, de ne pas inventer, de ne pas faire confiance au processus historique, c’est-à-dire aux hommes, et singulièrement au peuple.

    Car tout y est déjà prédéterminé par l’écriture anticipée du futur, entièrement comprise dans Le Livre, ses interprétations anciennes non critiquables et indépassables, normalisant pour toujours les comportements, les idées et les possibles d’un avenir dans un cadre religieux, c’est-à-dire fondamentalement antirationnel, anti Lumières et anti démocratique.

    Aussi, la finalité de toute personne s’inscrivant dans l’esprit inculqué du comportement conforme aux prescriptions religieuses, est de viser, au mieux, à reproduire l’ancien règne et retourner à un âge d’or ancestral. Car celui-ci, situé à la fin du premier millénaire, est par essence parfait. Hors de lui, toute initiative sort du giron de la respectabilité, des attendus et des convenances, et à ce titre peut faire l’objet de sanctions sociales ou physiques.

    L’auteur développe ainsi son exposé :

    P 93 :

    « Dans son rapport au social, la religion est en adéquation avec la société traditionnelle. L’une recoupe l’autre : « qui dit religion dit en dernier ressort un type bien déterminé de société, à base d’antériorité et de supériorité du principe d’ordre collectif sur la volonté des individus qu’il réunit (Gauchet). » La société traditionnelle, dite aussi aristocratique, est fondée sur le principe de l’inégalité des conditions, c’est-à-dire de la hiérarchie, de la dépendance, la communauté l’emportant sur l’individu, et de l’hétéronomie. Les lois ne sont pas perçues comme venant d’un pouvoir humain mais de plus haut, d’une puissance extérieure et supérieure. La hiérarchie ne se limite pas aux membres de la communauté. Elle est externe, et le pouvoir humain s’exerce au nom de Dieu ou de la nature. Une telle société se caractérise sur l’indissociabilité du naturel (ou du divin) et du normatif. Chacun de ses membres doit y devenir ce qu’il est de naissance, en raison de sa nature ou de ce que Dieu a décidé pour lui. Ce qui est naturel, ou voulu par Dieu, devient normatif, en ce qu’il est question de soumission à  des normes, des fins, des modèles. Tout y est question de statut. Les êtres ne sont pas des individus indépendants. Ils n’ont pas de droits, mais des parts. L’essence de chacun est normative. L’ordre auquel chacun est soumis le précède et lui préexiste. Il lui appartient seulement de le perpétuer. Puisque la loi est d’origine suprahumaine, le monde des normes est immuable. « Dans la société traditionnelle, la voie de la normalité est toute tracée ; il ne reste que le choix de s’y conformer ou d’accepter d’être au ban », écrit justement Antoine Garapon.

    Contre le holisme de la société traditionnelle, c’est sur la base de principes opposés qu’est organisée la société moderne et démocratique. L’égalisation des conditions implique le rejet du principe hiérarchique. Les inégalités ne sont plus prédéterminées mais le résultat de l’activité humaine. C’est la raison pour laquelle elles peuvent faire l’objet de contestation. S’affirme, dans la modernité, l’autonomie individuelle. La société est à base conventionnelle ; elle n’est ni naturelle ni instituée par Dieu. C’est alors que l’espace du juridique et du politique se donne à voir comme autonome. Le vivre-ensemble exige l’intervention permanente des hommes. Il y est mis fin au rôle normatif de la nature et à celui de la transcendance. La coutume cesse à son tour d’être perçue comme extérieure ; elle est appréhendée comme le résultat de l’activité humaine. C’est dire que le refus de l’identification du droit en réfère à une société obsolète. C’est dire que le refus est dans l’occultation du réel. Il se veut antimoderne parce qu’il n’admet pas l’unité de l’expérience humaine et de son savoir. »

     

    P. 140 :

    « Dès lors que la société n’existe et ne vit que par décret divin, l’action des hommes n’est pas en mesure de la modifier. C’est ce qui explique que la pratique sociale du droit et de la politique soit inchangée et que n’ait pu voir le jour une expérience d’organisation sociale similaire à celle des communes  permettant de libérer l’individu. »

    P. 141 :

    « Le discours n’est pas fondateur puisqu’il ne cherche pas à convaincre. Il requiert l’obéissance comme seul type de relation. »

     

     

     

    Mais, il me faut dire que, toutes proportions gardées, les peurs et interdits  de s’exprimer aujourd’hui en France, ou même d’oser penser avec des outils non homologués par la pensée dominante du libéralisme d’État (idées militantes, critiques ou créatives traitées  comme des hérésies), conduisent à  un climat lourd de sanctions : hostilité et méfiance, refus de dialoguer, quarantaine, « fatwa » lancées publiquement puis à terme, violences morales ou physiques.

    Ce silence imposé par la bienséance petite bourgeoise et cet arsenal de mesures de rétorsion subtiles ou frontales, paraissant, eux, tout à fait normaux et convenables, comparés à l’aberration du comportement de citoyen qui souhaite lire, parler, penser, créer politiquement.

    Ainsi, il faut tout le poids de travail, de rigueur et de synthèse du sociologue Bernard  Lahire, dans son dernier livre « Pour la sociologie, pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » (La Découverte 2016), pour énoncer l’explication de base de laquelle la majorité de nos concitoyens sont soigneusement privés :

     « La sociologie rappelle que l’individu n’est pas une entité close sur elle-même, qui porterait en elle tous les principes et toutes les raisons de son comportement. Par là, elle vient contrarier toutes les visions enchantées de l’Homme libre, autodéterminé et responsable. Elle met aussi en lumière la réalité des dissymétries, des inégalités, des rapports de domination et d’exploitation, de l’exercice du pouvoir et des processus de stigmatisation. Ce faisant, elle agace forcément tous ceux qui, détenteurs de privilèges ou exerçant un pouvoir quelle qu’en soit la nature, voudraient pouvoir profiter des avantages de leur position dans l’ignorance générale. Elle provoque donc la colère de ceux qui ont intérêt à faire passer des vessies pour des lanternes : des rapports de force et des inégalités historiques pour des états de fait naturels, et des situations de domination pour des réalités librement consenties. »

     

    Pour revenir à l’image peinte placée en tête de cet article, elle est inspirée librement d’une ancienne photographie d’un des correspondants du journal L’Humanité http://acp-regardcollectif.univ-mlv.fr/  et ici http://www.freelens.fr/exposition-regard-collectif-photographies-des-correspondants-de-lhumanite/ . Ces correspondants étaient des ouvriers d’usines, que formaient de grands photographes partenaires, Capa ou Depardon entre autres (si je me rappelle les explications reçues), afin que le quotidien L'Humanité dispose de photographies des évènements sociaux prises depuis les luttes aux moments où elles survenaient, à l’intérieur et extérieur des usines.

    Ce travail évènementiel citoyen, d’une richesse inouïe et unique, car aucun autre quotidien national n’en dispose, est archivé aux archives départementales de la Seine Saint-Denis http://archives.seine-saint-denis.fr/ ethttps://archives.seine-saint-denis.fr/spip.php?page=imprimer&id_article=47 . Il paraît, m’a dit un conservateur, qu’en mettant toutes les photographies papier ainsi conservées empilées les unes sur les autres, on obtient la hauteur de la Tour Eiffel. Pas mal comme symbole !...

     

    Il y a peut-être corrélation entre d'une part l’interdiction de penser et agir politiquement (voir la répression policière, les discriminations dans les quartiers populaires et les contrôles aux faciès, la haine anti syndicale, les suspicions et mépris ou black out médiatiques à l'encontre des idées critiques, les sanctions pénales contre des manifestants, les manifestants morts ou blessés par la violence policière orchestrée par le(s) gouvernement(s), etc...) et d'autre part l’interdiction de déroger du dogme qui s’impose et se répand dans certaines sphères sociales reléguées et non inscrites dans la vie politique et sociale de la cité, blessés de la course au désordre socio économique qu’engendre les socialistes ou la droite en France et en Europe.

    La cristallisation des essentialismes archaïques pseudo patriotiques (type national-français, ou type national britannique, ou national-ukrainien, ou national italien, ou national-polonais, etc…) fabriquent des histoires de haine et des clivages intentionnellement afin que soient évacuées des esprits les causes structurelles du creusement des injustices, des désastres écologiques, des souffrances sociales et des inégalités. De là un débat tronqué, dévoyé, glissant, aussitôt expérimenté, dans l’hostilité viscérale et physique, et dans la violence.

    Le spectacle ou l’expérience de la stigmatisation du politique font penser que la démocratie d’aujourd’hui est autant menacée par les salafistes et autres intégristes de toutes religions, que par les tenant tout aussi hystériques et schizophrènes du « dogme Gattazien mondialisé » de la dérégulation tous azimuts, champ de ruines à la fois intellectuelles, spirituelles, sensibles, et … politiques.

    C’est une course de vitesse vers le chaos généralisé que l’on ne peut espérer ralentir et empêcher qu’en se documentant scrupuleusement, en progressant vers les autres lentement, patiemment et avec des précautions.

    Cela n’empêche pas de pouvoir trouver parfois des fulgurances utiles et éclairantes, apportant la clairvoyance comme des fusées de détresse, pacifiquement lancées dans l’espace public et privé.

    Cela peut même tendre à y contribuer.  

     

     

     


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    Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Joël Auxenfans. Une soutien de l'affiche. Le 5 juin 2016. 

     

    Merveilleuses, ces foules de militants éduqués, vigilants, avides de nouveaux temps pour le développement de l’humanité. Car cette dernière, reconnaissons-le, est bien mal en point : dévastations de tous ordres, inhumanité généralisée, robotisation et surveillance, consommation imbécile, abrutissement de masse orchestré scientifiquement par de grands professionnels, marchandisation de toute chose, perte de dignité et déshonneur pour les services de sécurité appliquant des consignes criminelles…

    Sans être si haut placés que le gouvernement actuel, il existe des gens « ordinaires » qui participent à ce processus de violence, en se taisant, en se refusant à discuter contradictoirement mais pacifiquement, en soutenant les violents sans prendre de nouvelles des victimes, en apportant soutien aux menteurs, leur faisant fête, en couvrant les injustices… Ils relaient en fait un état de la société : durs avec les faibles, les « critiques » et les non conformes, et complaisants avec ceux qui imposent leur loi, celle du silence et de la violence.

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Joël Auxenfans. Affiche peinture diffusée sur des médias. 5 juin 2016.

     

    C’est d’ailleurs ce que décrit Bernard Stiegler dans son livre de 2007 « Télécratie contre démocratie », cette « philia », relation qui permet à la société de vivre ensemble, est irrémédiablement détruite par la fabrication télévisuelle et politicienne des pulsions, des replis sur soi et des haines interdisant le débat, cantonnant les gens dans leur quant à soi auto- satisfait.

    On retrouve à présent un peu partout des réflexes claniques, des comportements collectifs de horde, les individus en régression anti politique, se cherchant un chef, se rangeant derrière un dominant, faisant concomitamment le culte du silence en face des injustices sociales ou autres et celui de bruyants éclats d’appartenance au groupe ainsi « organisé » sur le mode de la domination et de collaboration zélée à celle-ci.

    Ainsi se reproduit à petite échelle l’enchaînement de compromissions et d’arrangements avec l’ordre en place qui se trouve établi à plus grande échelle, dans l’ordre social global jamais contesté, jamais critiqué, en une sorte de bal local et mondial des faucons et des faux-culs. Gens qui vivent dans la perpétuation irresponsable de mensonges.

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Joël Auxenfans. Diffusion de l'affiche peinture dans les médias. 5 Juin 2016.

     

    C’est dire le contraste qu’opère dans ce climat le discours de Jean-Luc Mélenchon ! http://www.jlm2017.fr/live_5_juin?utm_campaign=5juin_live3&utm_medium=email&utm_source=jlm2017

    Cet homme politique présente vraiment la particularité de formuler une pensée politique en même temps qu’il crée des situations inédites, telles que ce commencement de campagne sur des chapeaux de roues, hors de tous les appareils de partis, pour générer un enthousiasme populaire par delà les tractations d’état majors.

    Alors que je traversais le quartier de l’Ourcq pour rallier la place Stalingrad, je croisai des personnes d’un certain âge, d’origine algérienne me semblait-il. L’une d’elle m’a abordé dans la rue en faisant allusion à mon grand écriteau encore vierge que je portais sur l’épaule. Lorsqu’il a su que j’allais au rassemblement de Jean-Luc Mélenchon, il s’est exclamé : « C’est le seul qui me plaise, c’est pour lui que je dis toujours à mes enfants de voter ! ». On s’est quitté sur un grand signe de complicité et de sympathie enthousiaste, qui faisait chaud au cœur, dans ce monde si froid et si rempli de faux amis.

    Une fois au « défilé », appelé ainsi parce qu’on y vit défiler de nombreuses catégories d’insoumis, provenant de divers métiers en lutte, de divers pays, de divers engagements (féministes, écologiste, agro écologique, anti fasciste, …), j’ai reçu de nombreux compliments pour ma peinture affiche Mélenchon 2, dont quelques complimenteurs m’en achetèrent un exemplaire. Mais je reçus aussi, avec désagrément je l’avoue, trois ou quatre réflexions, toujours les mêmes, me reprochant un « culte de la personnalité » envers Jean-Luc Mélenchon.

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Joël Auxenfans. Parution dans Libération le 14 juin 2016.

     

    Il me faut faire une énième mise au point, même si la plupart des gens ont manifesté un plaisir visible à découvrir cette nouvelle image.

    Cette image ne défend pas une « ligne politique officielle ». Elle ne se trouve donc liée par aucun contrat de conformité avec une thèse orthodoxe. Elle se veut précisément paradoxale, c’est-à-dire « à côté », différente, particulière, y compris en courant le risque d’être à contre sens. Elle est anti unanimiste. C’est-à-dire qu’elle se donne à elle-même d’autres résonnances que l’espace, le temps et les interlocuteurs limités (même si on peut les souhaiter les plus nombreux possible) de la campagne de Jean-Luc Mélenchon.

     

    Je ne cache pas être par ailleurs un soutien sincère de Monsieur Mélenchon. Mais je fais exister une dissonance. Tant pis si cela ne plaît pas à certains, prompts à endosser, sans s’en rendre compte, le rôle peu glorieux de commissaire politique et de commissaire à la propagande. Les démons que Milan Kundera affrontait dans son roman « La plaisanterie » ne sont décidément pas tout à fait morts. Ils ressurgissent parfois là où on croirait ne plus devoir les rencontrer. Or c’est cette disparité, cette diversité que je défends qui fait pourtant la richesse d’un rassemblement quel qu’il soit.

    Mes images sont en ce sens des tests, un peu comme ces timbres que l’on apposait sur la poitrine autrefois, pour vérifier que le corps réagissait bien et produisait bien ses anti corps après une vaccination. Pour certains, l’absolue liberté de ton, de méthode, de dispositif et de références – y compris au risque de malentendus – que se donne une œuvre d’art, pose problème, surtout au sein d’un rassemblement militant. Cela révèle que l’accueil de postures décalées, qui interrogent, n’est pas encore au goût du jour pour certains militants pourtant très pointilleux sur les libertés.

    Or, premier point, même si l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon essaie à juste titre de limiter la célébration du « nom » ou « la personne » du candidat, pour lui préférer l’idée de « résistance » ou d’insoumission, il est inévitable que des visuels, des vidéos, des livres montrant le visage apparaissent et soient utilisés par les militants, ou par le public. Donc l’image du personnage est présente, et même omniprésente d’une manière directe ou dérivée.

    La question est alors pourquoi lorsqu’une image du candidat est peinte, elle pose un problème ? La photographie serait-elle miraculeusement porteuse d’une suppression du risque du culte et de la personnalisation excessive ? En quoi le médium peinture fait-il jouer une corde particulière chez certains spectateurs ? Serait-ce parce que ce médium rappelle le souvenir des propagandes du réalisme socialiste ? Mais je demande alors que soient comparés les types de peintures, car cette comparaison fera apparaître un autre esprit, et justement montrerait la distance qu’opère l’affiche Mélenchon 2 vis-à-vis de cette tradition.

    Je dirais même qu’en réveillant le souvenir, l’affiche Mélenchon attire l’attention sur ce point pour le placer sur un second degré. Or c’est ce second degré qui fait la différence. Les affiches réalistes socialistes n’opèrent pas ce second degré, elles embrigadent, un point c’est tout. Or, la référence à la séduction particulièrement appuyée, et à la mirifique « promesse de paradis » politique contenue dans l’affiche Mélenchon 2 sert justement à placer le spectateur au delà de ce stade du premier degré. C’est la conjonction d’une première apparence agréable au premier degré dans la manière de peindre et d’une référence désagréable dans les connotations qui surviennent à l’esprit, qui crée une résistance de l’image à la consommation brute et à l’interprétation simpliste, et donc une profondeur.

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

    Joël Auxenfans. Dans le cortège de la loi travail (Pierre Bouvier/Le Monde).  Publication sur le site du Monde du 28.06.2016 http://www.lemonde.fr/politique/live/2016/06/28/loi-travail-suivez-la-manifestation-en-direct_4959711_823448.html#yoirJVpq27KiWKw7.99


    Rien, aucun texte ne démontrera catégoriquement par des mots qu’il faut impérativement aimer une image ou une œuvre. Mais ces mots peuvent orienter le regard et attester qu’il ne s’agit ni de fascination, ni d’idolâtrie mais bien d’une tension, d’une prise de risque, bref d’un travail sur le sens et la forme, sur la résonnance de l’image, résonnance qui ne s’effectue pas ailleurs au final que dans la « tête » des gens de manière chaque fois singulière. Aussi est-ce là un travail politique, non pas par son sujet (uniquement) mais bien dans son mode d’apparition, dans sa manière d’exister et de toucher chaque personne spécifique.

     

    Un autre point qui me paraît révélateur de la relation déstabilisante qu’opère cette affiche peinte avec le climat ambiant des images aujourd’hui, c’est qu’elle procède d’un temps passé avec de la matière, des outils, des sensations, une sensibilité, une mémoire et une culture en action dans un acte de production manuel.

    L’incroyable complexification des processus de production, de visualisation et de consommation d’aujourd’hui finit par poser le problème de l’immédiateté. De quelle immédiateté de contact aux choses et aux pensées sommes-nous capables ? Puisque nous ne faisons presque plus jamais rien de nos doigts, avec nos cœurs et nos sensibilités mais qu’au lieu de cela nous trions, classons et sommes triés et classés avec notre consentement ou non par des big datas omniprésents et invisibles, l’acte de peindre, de passer un peu de notre temps de notre vie sur une toile ou un dessin prend la forme d’une résistance à l’évolution non souhaitée du monde, tout aussi héroïque (bien que peut-être plus plaisante !) qu’une guérilla anti NSA, anti TAFTA, anti fasciste, anti dérégulation, anti pollution, etc.

     

    Je termine donc sur cet extrait intéressant de Michel Blay (Philosophe des sciences, directeur de recherche émérite de classe exceptionnelle au CNRS, il préside le Comité pour l’histoire du CNRS depuis janvier 2010) Penser ou cliquer ? (CNRS éditions Paris 2016) p.15 :

     

    « (…) Ce n’est pas tout : le numérique, en s’immisçant à toutes les échelles dans les entrelacs de la « nature », comme dit Sam Palimsano (PDG d’IBM en 2008) dans son discours, crée une sorte de monde ou de nature-machine. Cette dernière devient, dans l’artificiel et l’illusion, ce que nous finissons par concevoir comme la « Nature » tout autant qu’une « planète intelligente » de surveillance généralisée ou « la fusion de données multisources offre la possibilité unique de visualiser et de gérer des évènements en temps réel et de les archiver (Site Thales Hypervisor)».

    Nous sommes connectés dans un monde technique intelligent, c’est-à-dire surveillé et renseigné, voire contraint ; la nature ou, l’idée que nous nous en faisons, se dérobe et se dédouble dans l’artificialisation du GPS, de la carte Mappy, du vivant industrialisé, de l’alimentation « Food 2.0 », de la biofabrication et des mesures de capteurs en tout genre apparaissant sur de multiples écrans. Nous devons nous interroger : existons-nous encore ou ne sommes-nous pas déjà devenus les somnambules, sans même avoir besoin d’un stimulateur cérébral, d’une nature marchandise, produite industriellement, devenue « artificielle » et se substituant à ce qui était primitivement et gratuitement accessible ? Sommes-nous encore capables de construire nos existences, c’est-à-dire de penser de rêver et d’imaginer nos vies, ici et maintenant, pour faire, dans la liberté, société ?

    Pourquoi en est-il ainsi et peut-on d’une façon ou d’une autre échapper à ce qui apparaît comme inéluctable ? Ou, pour le dire autrement, comment pourrait-on penser un avenir où la transformation du monde et de nos vies ne s’organiserait plus seulement selon des choix politiques déclinés en programmes industriels et financiers, à la recherche de débouchés pour des produits toujours plus inutiles et inquiétants ? Ou bien encore, plus simplement, pourquoi un avenir technico-répressif, comme irrépressible, semble-t-il aujourd’hui s’imposer tout en étant si peu en accord avec les exigences de l’environnement, l’ouverture aux autres (l’être-avec et l’être-pour) et la liberté des hommes ? »

    Michel Blay poursuit p.45 :

    « Nous ne sommes ni des machines, ni des sources d’énergie, mais des hommes et des femmes existant dans leur finitude, loin des immortalités conceptuelles auxquelles on veut les réduire. Ni les concepts, ni la machine, ni le rat, ni la psychologie comportementale ou cognitive, ni la chimie, n’expliquent ni n’expriment l’homme vivant, contrairement à ce que certains laissent croire. La simplification des êtres dans ce qu’ils sont ne doit pas conduire à confondre l’être simplifié (objet possible et hypothétique d’études expérimentales) avec ce qu’il est, à moins que l’on ne souhaite, peut-être, réduire l’homme, en gommant son intériorité, à un ensemble de procédure normées et codées compatibles avec le fonctionnement des machines.

    Pourquoi mettre de jeunes enfants devant des ordinateurs ou autres machines électroniques si ce n’est pour leur inculquer le plus tôt possible des comportements machiniques les assujettissant au monde sans profondeur d’une vie réduite à des gestes quasi instinctifs et à la pratique d’une langue réduite à un outil ? Et pourquoi s’étonner ensuite d’un retour de la violence alors que rien des échanges vivants (par langage et non par signaux ou clics) entre individus n’est plus vraiment privilégié ? *

     (*à titre d’illustration on peut lire Stanislas Dehaene professeur au Collège de France et titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale qui ne manque pas, dans un discours scientiste d’un autre âge, de faire par exemple l’éloge de l’usage intensif des jeux vidéos, dans « Apprentissage et Sciences cognitives », Cités 2015, p.81-97. Voir son site à vocation promotionnelle « Mon cerveau à l’école », dont le titre évoque à lui seul le réductionnisme neuroscientifique de l’approche.)

     

    Et termine son livre, très juste, très indispensable, à lire en moins de 50 pages ;p. 51 (fin) :

    « Notre avenir, pour qu’il y ait un avenir, ne peut donc être restauré qu’au prix d’une refonte de l’idée de nature pour laquelle l’existence, englobant la science et la technique, n’est pas un vain mot, mais une ouverture sur une nouvelle façon de faire société dans la construction du sens, de l’intériorité et de la responsabilité. »

     

     

     

     


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    Ça pousse !

     

    Visite à l'imprimerie au moment décisif du "calage".

     

    Quel que soit ce qu’on pense de l’art ou de la politique, l’idée de liberté reste à mettre sans cesse sur le métier. « La liberté n’est donc pas de faire ce que je veux mais de commencer une action avec courage. »  écrit Hannah Arendt dans La crise de la culture, citation trouvée dans le journal L’Humanité.

    Aujourd’hui, presque tous ceux qui me parlent disent sentir que l’on est entré dans une période très dure, avec la haine qui monte, des injustices, des difficultés grandissantes à s’exprimer publiquement ou en privé sans violence ni tabou, à vivre ou à s’accomplir, avec par dessus tout, des menaces, des drames ou des crimes énormes souvent irréversibles partout et sur presque tout.

     

    Ceux qui ne me parlent pas, s’interdisent et m’interdisent cet échange, et se comportent en complices de la violence de cette société, au besoin en déléguant à d’autres le pouvoir de faire régner concrètement cet ordre violent de l’interdiction de critiquer, discuter, argumenter, fournir des données venant de chercheurs, de l’art, etc.

     

    D’ailleurs lire et débattre est aujourd’hui suspect. C’est dire le mérite des mouvements de protestation massifs qui se développent ces derniers mois, réprimés durement, criminalisés, caricaturés et dénigrés par les médias des dominants et des possédants dont il ne faut en revanche rien dire de la dictature et des malversations qui se chiffrent, cumulées, en centaines de milliards annuels volés à la chose publique, la Res Publica.

     

    Car lorsque un grand banquier qui a menti devant la commission d’enquête sur son implication dans les paradis fiscaux se trouve protégé par le Sénat de toutes poursuites, et lorsque un agresseur ment devant le juge et se trouve protégé par des témoignages fallacieux prenant complaisamment parti à priori pour le dominant, c’est qu’une perversion digne des époques de dictature est en route.

    Une époque de « Dupont Lajoie », du titre de ce film de Yves Boisset (1975), qui fait le récit d’un enchaînement de mensonges à fondement politique et raciste, qui, par la cohésion des lâchetés de proximité, se concrétise par des violences et des injustices en chaine laissées impunies.

     

    Ça pousse !

     On extrait d'une pile d'essai une feuille pour la scanner et régler encore mieux la machine. 

     

     

     

    Ce pose encore plus la question du statut de l’art dans ce contexte. Que les petits bourgeois censurent toute possibilité de critique sociale, n’empêche pas, fort heureusement, Ken Loach de remporter une deuxième palme d’or à Cannes, ni de dire publiquement à voix haute à la remise du prix, son opinion sur l’état de ce monde.

     

    Il aurait pu, comme tant d’autres, se taire et empocher la prestigieuse récompense. Au lieu de cela, toute son œuvre et son propos sont cohérents et ne cherchent pas à mentir sur l’état des injustices. Lui fait surgir « la voix des sans voix », surnom aussi accordé à la fois à l’Abbé Pierre http://www.emmaus-international.org/fr/preserver-la-memoire/biographie-abbe-pierre.html et à Mumia Abu Jamal http://mumiabujamal.com/v2/mumia/mumia-abu-jamal/ , journaliste noir condamné sans preuve aux USA, pendant 37 ans dans le couloir de la mort, encore en prison et maltraité par les services privés de prison et les juridictions racistes US.

     

    Une foule de grandes ou petites organisations militent, s’opposent, proposent, étudient, aident, créent, en résistance contre la violence sociétale reproduite par les stéréotypes patriarcaux et sexistes, ou bien la spoliation des richesses du monde par l’oligarchie financière et les rouages d’entraides entre les plus hautes sphères du pouvoir et de l’argent.

     

    Citons, en m’excusant d’avance de dizaines d’autres excellentes associations oubliées ici : mémoire traumatique http://www.memoiretraumatique.org/ , Générations futures http://www.generations-futures.fr/ , Robin des bois http://www.robindesbois.org/ , Greenpeace http://www.greenpeace.org/france/fr/ , Criirad http://www.criirad.org/, Sortir du nucléaire, http://www.sortirdunucleaire.org/   Survival international http://www.survivalfrance.org/ , Reporterre http://reporterre.net/ et en particulier ceci, pour être dans l’actualité des méthodes de police du président socialiste http://reporterre.net/Un-CRS-a-tire-une-grenade-sur-un-realisateur-et-l-a-blesse-pour-l-empecher-de

     

     

     

    Ça pousse !

     

     

    On vérifie au compte fil et on compare différents degrés d'encrages. 

     

    Dans ce contexte, peut-on regarder l’art comme quelque chose de strictement intact, présenté dans ces « white cubes » de la commercialisation et de la valorisation de l’art définissant un spectateur d’art contemporain idéal comme blanc, riche, éduqué, vivant à l’international, en réseaux d’entraides et de réciprocités policées strictement réservés à sa catégorie sociale extrêmement restreinte ?

     

    J’ai bien peur que non.

     

    Même si j’admire évidemment l’incroyable beauté des œuvres présentées sur le site de la galerie Continua http://www.galleriacontinua.com/ , l’une des plus puissante du monde, on y trouve néanmoins une sorte d’effet de mise sous cloche, de protection de la richesse financière concentrée dans les œuvres, de manière particulièrement aseptisée relativement à l’effroyable densité des violences sociétales en cours.

    Les œuvres dessinées au fusain de l’artiste italien Serse par exemple, http://www.galleriacontinua.com/artist/21/artpieces, ont quelque chose de prodigieusement sensuel, étourdissant de virtuosité. Mais l’ « hyper hyper » réalisme qu’elles déploient est quelque chose qui, reprenant autrement une forme de peinture née dans les années cinquante aux États Unis avec la société de consommation, n’en propose désormais qu’une version neutralisée, focalisée, il est vrai, sur d’incroyables effets de présence visuelle, mais détournés de la société vécue quotidiennement par les gens ordinaires.

     

    Comme si leur puissance résidait dans le fait de demeurer un pur effet de représentation abstraite volontairement centré hors de tout contexte. Ce n’est pas un crime. C’est juste une impression qui rejoint celles de l’émerveillement, ou de l’écrasement, qu’elles produisent au premier abord.

     

    Il y a dans ces œuvres remarquables, quelque chose d’ « abstrait » au sens où ces œuvres se définissent essentiellement par rapport à la convoitise qu’elle ne peuvent manquer de provoquer chez des gens précisément identifiés comme en capacité d’aligner les flux de liquidités nécessaires à leur acquisition, transport, assurance, stockage, présentation et valorisation. Elles sont déterminées à provoquer cette convoitise, enjeu de rivalités entre riches. Ou aussi, il est vrai, entre collections publiques, lorsque celles-ci peuvent suivre, en ces périodes de vaches maigres imposées pour cause d'exemptions d'impôts accordées aux puissants, cette course spéculative. 

     

    D’autres artistes, mondialement célèbres, eux, pour leur engagement politique courageux tel Ai Weiwei http://www.galleriacontinua.com/artist/74/artpieces trouvent dans ce « cadre » magnifique, une forme de commercialisation idéale, mais qui joue en retour relativement en diminuant la capacité de l’œuvre à faire persister une révolte qui pourtant eut lieu et a encore lieu.

    De même, l’incroyable installation de Huang Young Ping, au Grand Palais, reflète le monde actuel plus qu’elle n’en donne une autre issue que celle qui s’impose violemment à nous. Il faut voir cette vidéo sur le site de la réunion des musées Nationaux http://www.grandpalais.fr/fr/evenement/monumenta-2016-huang-yong-ping pour mesurer pourtant tout à la fois la sagesse, la puissance et la prudence admirables de l’auteur.

     

     

    Ça pousse !

     

    Plusieurs essais avant de lancer l'impression.

     

     

     

    N’ayant pour ma part, pas autant de moyens mis à ma disposition que ces artistes internationaux, il me faut faire exister un art par une démarche que je définirais comme minimale.

     

    Non parce qu’il s’agirait de faire revivre le courant du « Minimalisme » né dans les années soixante et qui misait sur des relations spatiales très limitées et épurées entre des matériaux et des dimensions, des masses et des quantités, dans une démarche d’ailleurs contestant ouvertement le marché de l’art et la domination de la peinture lyrique abstraite de son temps.

     

    Plutôt parce qu’une fois constaté que l’art en galeries et en institutions fermées avait, depuis les dernières décennies, passablement épuisé beaucoup de ses potentialités, il faut aller, comme on le dit, pour d’autres raisons, à propos des Impressionnistes du XIXème siècle, « en plein air ».

     

    Ce qui est le résultat à la fois d’un phénomène par défaut et d’une constatation, peut devenir un espace de relations intéressantes entre des questions liées à l’image, à la peinture, à l’espace public et donc aussi à la politique.

     

    Le tirage de l’affiche Mélenchon 2, à partir d’une peinture récente, effectué chez une coopérative d’impression parisienne, est quelque chose de politique puisqu’il vient s’immiscer dans une campagne électorale dont on note déjà le durcissement.

     

    Mais le politique ne se trouve pas tant dans le sujet du portrait que dans le fait de le représenter en peinture. Les équipes rapprochées du candidat, en évitant jusqu’à présent de se positionner clairement en réponse à ce projet qui leur fut envoyé, apportent la preuve qu’il ne peut y avoir la moindre ambiguïté : ce n’est pas du matériel de propagande.

     

    De même, le fait de vendre des affiches reprenant une peinture relie autrement et presque sans médiation l’œuvre d’art à une forme de public ouverte. Mais je n’idéalise pas ce dispositif ; il fait exister un travail à un certain moment et d’une certaine manière, c’est tout.

     

    Parmi d’autres projets en cours, tournés eux vers l’agriculture biologique, celui-ci accompagne de nouveau, après 2012, « la campagne » de 2017.

     

     

     


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