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    Coupez le moteur !

    Joël Auxenfans. Peinture affiche pour accompagner un grand chantier d'infrastructure. 2016.

     

     

    La farce médiatique de la COP 21 étant (enfin) passée, les lobbyistes sont rentrés dans leurs bureaux situés tout contre les institutions législatives nationales, européennes et plus généralement internationales. Et tout est rentré dans l’ordre du business as usual.

     

    À part les 2 % de la population (cultivateurs agro écologistes et honnêtes citoyens actifs dans la consommation et l’action alternatives) assez correctement informés et engagés sur ces questions environnementales à répercussions planétaires irréversibles et dramatiques, les populations continuent massivement d’évoluer au rythme géologique de la routine des campagnes publicitaires, des conditionnements de l’information formatée ultra libérale ou people, du sport marketing omniprésent, de la culture comme produit de divertissement, etc.

     

    Donc les choses avancent largement trop lentement pour que ne survienne pas un enchaînement de catastrophes environnementales, climatiques, économiques, sociales, démocratiques et culturelles. Ce sera même intéressant (façon de parler bien sûr) de voir selon quelles combinaisons baroques ou chaotiques s’effectueront les sursauts humains collectifs et individuels dans cette immense dégradation, dans cet affaissement (à la fois) de l’humain et du vivant.

     

    D’abords, il faut remarquer ici, près de chez soi comme au lointain, la part belle faite à la plus pure violence déchaînée, la brutalité sadique et aveugle, fruit de retour d’histoires personnelles de violences antérieures familiales ou refoulées par l’histoire du monde imposée par les puissances dominantes.

    Le colonialisme, les génocides de conquêtes des nouveaux marchés capitalistes pendant quatre siècles, les répressions des mouvements d’émancipation populaires, ouvrières ou paysannes, et à l’encontre des minorités et des plus faibles, se retrouvent rehaussés d’éclats de lumière lorsque surviennent ces barbaries perpétuées au nom de fixations identitaires, passéistes, morbides et obscurantistes.

    Pourtant, la logique des intérêts des puissants devrait apparaître là précisément où elle se révèle cachée : les connivences entre politiciens de l’establishment social-démocrate et droitier avec l’oligarchie financière, médiatique et militaro industrielle.

    De nombreux chercheurs ou journalistes courageux publient sans discontinuer des informations explosives, de véritables traités d’élucidation des causes des problèmes mondiaux, qui se recoupent les uns les autres, qui se complètent, justifiant de penser en terme de lutte sans merci les enjeux planétaires, et non selon une sorte de fatalisme capitulard et paresseux qui ne fait que justifier la continuation de l’intolérable.

    Encore faut-il les lire ; les étudier !!

    • Sur la fuite des capitaux orchestrée par la bienveillance familière des plus hautes sphères de l’État (le fameux « verrou de Bercy » par exemple), et le croustillant dévoilement du rôle particulier du cabinet d’avocat fiscaliste « Claude et Sarkozy », fondé par Arnault Claude et Nicolas Sarkozy pour aider, entre autre, le couple Balkany à gruger l’État français de millions planqués dans des montages offshores, des sociétés écrans, des paradis fiscaux, des villas sans nom de propriétaire ou avec des propriétaires fantoches, et pour comprendre en profondeur le mécanisme de l’évasion fiscale organisée au plus haut niveau, il faut absolument lire de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Tentative d’évasion fiscale (La Découverte 2015).
    • Pour comprendre le poids des élites dans la détermination des règles de contrôles anticipant leur propre contournement pour l’intérêt des ultra riches, il faut lire d’Hervé Falciani Séisme sur la planète finance (La Découverte 2015).
    • Pour les collusions criminelles en matière de santé publique et d’environnement, lire de Annie Thébaud-Mony, La science asservie, santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs (La Découverte Paris 2014). 
    • Pour l’organisation d’un marché mondial du droit d’amplifier les pollutions par des compensations ultra rentables sur le marché de dupes de la mondialisation planétaire, il faut lire de Sandrine Feydel et Christophe Bonneuil, Prédation. Nature, le nouvel eldorado de la finance (La Découverte, Paris 2015).
    • Pour mesurer l’arnaque fabuleuse du TAFTA (accord transatlantique USA-Europe) négocié dans le plus grand secret au service des intérêts des multinationales des deux côtés, qui n’ont comme on sait pas de patrie ni de planète, mais juste des coffres forts à remplir, il faut lire de Thomas Porcher et Frédéric Farah, TAFTA, l’accord du plus fort (Max Milo, 2014).
    • Pour comprendre comment les institution européennes et l’Euro sont entièrement voués à un projet totalement antidémocratique (on l’a vu en 2015 avec les affres de la Grèce et de ses élections successives, toutes invariablement anéanties et déconsidérées par les pressions des politiciens et technocrates à la solde des grands banquiers privés), il faut lire de Frédéric Lordon. La Malfaçon, Monnaie européenne et souveraineté démocratique. (Les Liens qui Libèrent, 2014).
    • Pour appréhender l’ampleur de la désorganisation managériale ultra libérale à l’œuvre dans les entreprises et les services publics, il faut lire Marie-Anne Dujarier. Le management désincarné. (La Découverte, Paris 2015).

     

    De très nombreux autres ouvrages de grande qualité traitent de questions tout aussi cruciales. C’est la cas des livres suivants : Maladie de Lyme, l’épidémie qu’on vous cache de Viviane Schaller (Thierry Souccar éditions 2015), mais aussi d’Éric Sadin, La vie Algorithmique, critique de la raison numérique (édition l’Échappée 2015) !

     

    Et aussi c’est la cas de livres que je n’ai pas encore lu tels que celui de Arnaud Parienty. School business, Comment l’argent dynamite le système éducatif (La Découverte 2015) ; ou bien Intoxication de Stéphane Horel (La découverte 2015) ; Les irremplaçables, de Cynthia Fleury. (Gallimard. 2015) ; de Blanche Magarinos-Rey. Semences Hors la loi, la Biodiversité confisquée. (Gallimard 2015) ; de Fanny Gallot, En découdre, Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société (La découverte 2015) ; Marie-Monique Robin. Sacrée croissance !.(Arte éditions 2014) ; de Sylvestre Huet, Les dessous de la cacophonie climatique (La ville brûle. 2015) ; de Jean Géronimo. L’Ukraine, Une bombe géopolitique, 
au cœur de la Guerre tiède, Les dérives d'un putsch manipulé (Sigest 2014),… (Je joins ci-dessous un petit panorama non exhaustif de ces lectures recommandables).

     

     

    Le problème est qu’il y aura encore pendant longtemps une inertie de masse un peu imbécile mais explicable, de ces majorités peu informées, qui signifie que l’on verra toujours des gens par millions maintenir leur moteur de voiture allumé bien qu’en stationnement prolongé, par exemple pour la pause de midi avec le chauffage au diesel. Ou ces accrocs du tabagisme ou de ses avatars, partiellement disqualifiés dès lors pour revendiquer un monde moins pollué.

     

    Ou ces électeurs déçus de la fausse gauche, après n’avoir pas écoutés les avertissements, qui refusent coûte que coûte de voter pour une gauche alternative non corrompue par les idéaux capitalistes les plus effrénés, et préfèrent alors l’abstention (tellement plus noble et romantique) ou le vote pour les néo fascistes (tant qu’à être martial menton levé) au nom d’une indécrottable paresse à étudier les causes des problèmes pour leur préférer ces défoulements ritualisés sur tels ou tels boucs émissaires.

     

    On voit ainsi la société continuer en accélération vers l’abîme social et environnemental, vers l’anti démocratie la plus bestiale, et toujours avancer à un rythme plus rapide, toujours à répondre aux injonctions, aux sollicitations médiatiques dominantes, toujours à gagner en fusion réactive avec les patrons de ce monde, ceux qui nous dirigent, ceux qui nous disent quoi penser, quoi entendre et quoi voir. Ceux qui nous incitent si délicieusement à renoncer à toute tentative de désobéir et de critiquer, ceux qui nous conditionnent si parfaitement à criminaliser nos syndicalistes dévoués, nos migrants, nos Zadistes, nos mouvements revendicatifs.

     

    Aussi devant cette gigantesque bouche de violence et de cataclysme qui avance et s’ouvre béante devant nous, je crie « coupez le moteur ! ». Arrêtez-vous ! Ruminez ! Pensez ! Parlez les uns aux autres ! Posez-vous courageusement des questions ! Ne relâchez pas la critique, la réflexivité, la recherche de justesse ! Inventez sans relâche ! Trouvez des voies d’accomplissement et grâce à cela, peut-être, en être humain, survivez !...

     

     

    Coupez le moteur !

    Lectures recommandables (parmi des centaines d'autres qui le sont tout autant) ... 

     

     

     

     


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  • Produire et penser

    Joël Auxenfans. Peinture affiche pour un projet artistique accompagnant un grand chantier d'infrastructure. 2015

     

     

    Avec une précision clinique impressionnante, époustouflante, la manière dont sont désormais dirigés – et maltraités – les personnels des entreprises privées et des services publics, est analysée par la sociologue Marie-Anne Dujarier dans son livre « Le Management désincarné, enquête sur les nouveaux cadres du travail » (La découverte 2015).

    Pourquoi, après Dominique Méda (Dominique Méda, Patricia Vendramin, Réinventer le travail, PUF 2013), Danielle Linhardt (La comédie humaine du travail, De la déshumanisation taylorienne à la surhumanisation managériale, Éditions Érès 2015), y a-t-il pour moi urgence à avoir prise sur l’évolution du monde du travail en passant par les études de terrain et de synthèse de sociologues ?

    Je crois que la violence n’est pas seulement présente aujourd’hui sur le mode d’attaques sanglantes ou de guerres. Elle se manifeste également de manière finalement beaucoup plus prégnante et généralisée dans le mode même par lequel des millions de personnes sont conduites par d’autres personnes à vivre leur travail d’une manière destructive pour l’environnement, la société, les autres et soi-même.

    Je vais prendre un simple exemple : tous ces adolescents manquant de la présence de leurs parents, sont victimes d’une amplification et d’une flexibilisation de la pression dans le travail des adultes, en terme d’engagement non rémunéré, en terme de présence et de cadence accrues, en terme de perte de la maîtrise des finalités du travail. Le fait que ce genre de sujet soit interdit de discussion sur la forme ou sur le fond, au sein des entreprises comme au sein de la société est un symptôme. Résultat, un nombre considérable de jeunes sont perdus loin de la présence quotidienne de leurs parents. Les séquelles individuelles et sociales sont lourdes (non évaluées) et le prix de cette absorption de la disponibilité des parents par le monde du travail est certainement très cher à payer pour la collectivité comme pour les histoires interpersonnelles de ces rendez-vous manqués.

     

    Il y a là comme une réplique, dans le travail humain, des effets dévastateurs de l’exploitation des sols, des végétaux ou des animaux dans l’agriculture intensive. D’ailleurs comment en serait-il autrement puisque c’est rigoureusement la même logique qui est imposée dans ces différentes sphères. Sur les humains, les animaux, les végétaux, les sols et les ressources, tout est justificatif à exploitation et à profitabilité maximisées. Les mises en concurrence entre pays à normes de travail, environnementales, sanitaires ou nutritionnelles disparates sert non à servir le progrès social ou la protection des écosystèmes, mais uniquement à diminuer les contraintes pesant sur la profitabilité pour qu’elle s’effectue le plus « librement » possible. Le fait que cette course à la dérèglementation juridiquement règlementée par des accords transcontinentaux ( ALENA, TSCG, TAFTA, etc.) s’effectue à l’insu des populations est un indicateur de leur degré de dangerosité irréversible.

     

    L’absence de prise en compte des aspirations individuelles et collectives (autrement que par le biais grimaçant des spots publicitaires et des sondages marchands), l’arrogance de cette surdité par les élites engendre, on le voit dans le monde entier, des réactions en chaine d’une grande violence : hébétude, mutisme, abstention, replis sur soi, retour à une interprétation fossilisée d' "une" tradition, racisme, chauvinisme, intégrisme, guerres,…

     

    C’est que la demande, universellement humaine, à élargir la manière de considérer la vie au delà de sa stricte dimension contractuelle (lorsqu’il y a encore un contrat !) ou plutôt factuelle (je t’impose ceci, j’en tire exponentiellement avantage sur toi et les tiens, et dans tout cela tu n’as guère le choix) et surtout cette réduction de tout à l’argent qu’on en peut obtenir au détriment de tous les autres aspects (environnement, relations, perspectives, conditions de vie et de travail, etc.) a quelque chose de tout simplement tueur.

     

    Tuer le sens du travail ; tuer le temps et la liberté de pouvoir se parler et d’en choisir les orientations ; tuer les écosystèmes ; tuer les économies locales vivrières ; tuer les bassins d’emploi à forte tradition et à grande richesse de savoir faire et d’identité ; tuer les possibilité de rêver d’autres mondes et des aspirations émancipatrices choisies par les gens au sein de leur travail ; tuer la condition et les droits des minorités et des femmes, tuer les réseaux de transport, les services de santé, la culture, la recherche, la fonction publique, le droit du travail, les prudhommes, la médecine du travail, tous ces assassinats se font par des règlementations, des lois et des décrets, parfois en jouant sur une tournure de phrase, une omission, une reformulation permettant de promettre apparemment tout en gagnant sur toute la ligne dans le sens contraire.

     

    Aussi, je me demande si, autant que cela puisse être possible, et à côté d'une vigilance et d'actions politiques individuelles et collectives, l’oisiveté ou la réflexion, le temps donné à la lecture, à l’échange, à l’écoute, à la rumination, à l’étude de comment vivent les êtres, ou comment réagissent et inter réagissent les individus, les groupes, les phénomènes ne pourraient pas devenir le plus précieux recours pour agir sans trop se tromper. Car n’est-il pas vrai qu’une part immense des richesses potentielles de la réalité est le plus souvent détruite aujourd'hui et depuis longtemps, par des décisions de gens, qui, à leur niveau dans le pouvoir d’action, n’ont pas pu ou voulu prendre en compte le plus largement possible la pluralité des enjeux et des paramètres ?

     

    Lorsque l’on voit comment, à travers une immense et incessante mobilisation des individus et des pouvoirs (de la presse, des lobbies, intérêts industriels et bancaires, des factions, des ambitions personnelles, etc…), les sociétés du début du vingtième siècle en sont venues, en quelques années, à travers d’incessants retournements successifs de polarité, à se livrer entièrement dans la guerre la plus effrénée et la plus impitoyable, on peut à juste titre se demander si les conditions d’aujourd’hui ne demanderaient pas un peu plus de recul et de discernement, d’anticonformisme.   Je recommande sur ce sujet vivement l’énorme ouvrage finement détaillé de l’historien anglais Christopher Clark « Les somnambules, Été 1914, comment l’Europe a marché vers la guerre » (Flammarion 2014). On y voit qu’à certains moments, et à de petits détails près imperceptibles sur le moment, le cours des choses aurait pu aller vers des destinées nettement moins funestes, et moins atroces.

     

    Sommes-nous, avec les choix faits dans le monde, avec les mentalités qui se forment en ce moment dans les esprits de nos concitoyens, en route vers du bon ou du mauvais gouvernement (allusion à la fresque d’Ambrogio Lorenzetti du palais communal de Sienne, analysée magistralement par Patrick Boucheron dans son ouvrage « Conjurer la peur, Sienne 1338, essai sur la force politique des images » Seuil 2013) ? Allons-nous, abandonnés à nos pulsions de mort, vers de nouvelles horreurs vécues cette fois non sur des théâtres d’opération lointains comme ce fut en fait le cas longtemps, mais aussi sur notre propre sol, envahi non pas tant de hordes d’"envahisseurs", mais de personnes à l’intérieur des frontières, soi-disant « intégrées », mais en réalité totalement livrées à leur abrutissement (télévisuel, médiatique), à leur ignorance, à leur haine, à leur violence, à leur inhumanité ?

     

    Aussi, pour garder l’espoir, ai-je pensé à l’artiste d’origine polonaise, André Cadere, qui, pour toute affirmation de son œuvre, se « contentait » dans les années soixante dix, de se promener dans les rues de Paris avec sur l’épaule, non un fusil, mais un bâton de sa confection, composé d’éléments en bois peints enfilés les uns à la suite des autres comme une énigme en forme de collier raide. La gratuité, l’incongruité, la légèreté et en même temps le signal que portait en elle cette « démarche » au sens fort du terme, est sans doute une leçon à méditer pour nos sociétés assoiffées, animées (par conditionnement) jusqu’à la nausée d’une rapacité d’objets, de gloire, d’argent, totalement aveugle à elle-même. Peut-être nous faut-il produire moins, mais produire mieux, produire au moins un sens qui vaille; produire l’ouverture de nos actes à notre propre doute, ce qui vaut ouverture et accueil de l’autre, à d’autres possibles…

    Produire et penser, vraiment.

     

     

    Que par là soient exprimés mes meilleurs vœux.

     

     

     


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  • Un ami

     

    Un ami, Pierre Bernard, cofondateur de Grapus, est mort le 23 novembre à 73 ans. J’avais été stagiaire chez Grapus et donc avec lui, mais aussi Gérard Paris – Clavel, Alex Jordan et Jean-Paul Bachollet tout un été, en 1986, lorsque Grapus était encore presque au complet, avant de se disperser. Cet article et interview dans Télérama, très bien fait, retrace la singularité de Grapus, qui est ce « groupuscule stalinien de graphisme  », formule faite d'auto dérision concentrée en ce mot court et provoquant une sorte de démangeaison, « Grapus » : http://www.telerama.fr/scenes/pierre-bernard-conscience-sociale-du-graphisme-disparait-a-l-age-de-73-ans,134702.php

    Tout est là, dans cet article mais aussi dans de nombreux ouvrages anciens et récents, la problématique de la politique, de l’art dans la société, du travail collectif en création, de la discussion autour de l’image, mais aussi l’humour (dont aucun homme politique professionnel n’est capable de supporter la présence au sein de son dispositif de propagande, toujours porté au soutien d’une ligne sans ouverture au delà d’elle-même, ni recul envers elle-même).

    De la leçon de Grapus, travail qui, lui, restera dans la postérité comme une œuvre riche, belle et utile, il ne restera décidément rien dans les têtes des dirigeants de la gauche radicale en France. Il suffit pour s’en convaincre, de voir la formidable leçon de tristesse que représente l’affiche de campagne du Front de Gauche en Ile de France pour le scrutin du 6 décembre prochain.

    Sans parier sur l’échec d’une telle campagne juste à la vue de ses images, il faut reconnaître qu’il serait paradoxal qu’avec un tel ennui visuel, un tel manque de création, d’audace et de dynamique, les images commanditées et imprimées par le Front de gauche produisent autre chose qu’un résultat électoral au mieux timide et coincé, à l’image de ses images.

     

     

    Un ami

    L'affiche sortie pour la campagne des Régionales en Ile de France du Front de Gauche, perfection d'ennui et d'autocensure.

     

    J’espère bien entendu me tromper magistralement car je ne mise pas sur l’échec des efforts pour une alternative de gauche crédible, unitaire, écologiste, progressiste et luttant fermement contre l’austérité. Mais il faut reconnaître que l’extrême similitude entre le caractère timoré de la stratégie politique concernant l’Euro et l’absence absolue d’audace et de confiance en la création véritable laisse perplexe sur la capacité réelle de cette direction politique professionnelle ( et cumularde !) à ouvrir des perspectives porteuses d’un avenir meilleur.

    Disons qu’avec cette équipe triste, ce monde pourrait être éventuellement moins mauvais, mais en fait, cette équipe ne se donnera pas on le constate, les moyens politiques et artistiques de penser, exprimer et se diriger vraiment vers une alternative.

     

    Regardons un instant ce monument de honte graphique et expressive de l’affiche officielle de campagne du Front de Gauche en Ile de France pour les élections régionales du 6 décembre 2015. Nous voyons une affiche à l’horizontale, étalant les trois co-têtes de liste du Front de gauche, Pierre Laurent (PCF), Clémentine Autain (Ensemble), et Éric Coquerel (PG).

    Premièrement, l’on pourra dire ce que l’on voudra, l’affiche qu’ils ont voulue ensemble ne les montre justement pas ensembles, serrés, unis, rassembleurs et enthousiastes, mais séparés, ce qui n’est pas le plus évident signe d’unité collaborative.

    Une affiche supplémentaire a, depuis, il est vrai, cherché à suppléer cet inconvénient en les montrant ensemble sur une même prise de vue photographique. Mais le mal était fait (d’autant que la deuxième affiche était par ailleurs aussi laide que la première).

    Ensuite, la disposition de ces scènes séparées, nous les montre jouant -  excusez-moi - une comédie, faisant semblant de rencontrer des gens qui les apprécient espérant que d'authentiques électeurs, par esprit moutonniers (?), feront de même ?

    Cette mise en scène, qui n’est pas condamnable en soi (l’art est artifice, mais ici, il n'y a pas d'art du tout malheureusement), a quelque chose de tellement faux, de tellement joué, et surtout mal joué, je veux dire sans conviction, ni talent, qu’il y a quelque chose de terriblement attristant, comme lorsque l’on se trouve piégé à un spectacle désespérant par le manque de talent du metteur en scène et des comédiens. Que rien n’est bon ni rien ne marche, que tout est trop déprimant par manque d’énergie vitale et surtout, d’esprit !

    Car il est une chose qui s’est profondément ancrée désormais et on dirait pour longtemps dans les cerveaux et les pratiques des dirigeants de la gauche radicale, je veux dire de la gauche de gauche, vous me comprendrez parfaitement, c’est le fait que je ne sais par quelle sédimentation, il leur est venu s’épaissir dans le crâne que la « spiritualité » était le truc des curés, mais était refusée aux autres hommes qui en seraient par nature dépourvus ou bien encore qu'elle serait signe de redoutable religiosité.

    Jean-Luc Mélenchon présente comparativement une forme personnelle de spiritualité parce qu’il apparaît réfléchissant en direct, et cherchant une éloquence lyrique, sincère, en même temps qu’une justesse. Mais il n’est pas parfait ni ne prétend d'ailleurs l’être !

    Cette auto privation de spiritualité assumée des appareils des organisations démocratiques de gauche, en plus d’être dépréciative pour la spiritualité, est dépréciative pour l’humain. Et elle est un contre-sens complet ! La spiritualité n’est pas l’apanage des religieux, je vous dirais même, après les derniers attentats, au contraire (même si ces assassins ne l'étaient apparemment que bien peu) !

    Le livre extrêmement solide et instructif de Pascal Charbonnat, « Histoire des philosophies matérialistes », éditions Kimé, 2013, révèle bien combien la spiritualité est matérialiste en ce sens qu’elle procède d’un mode opératoire de la pensée, immanent et non transcendant, apparaissant dans certains contextes qui la rendent possible ou non. Elle est l'apanage de tous, à condition de la bien vouloir la cultiver...

     

    Et bien, malheureusement pour la gauche, ses propres dirigeants en place et les traces qu’ils laissent de leurs choix, ne la rendent visiblement pas possible ! En tout cas elle est indétectable !!... J’affirme qu’il n’y a pas la moindre trace d’esprit dans l’affiche du Front de gauche pour les prochaines élections régionales en Ile de France. Je l’affirme !

    Avec cette affiche, impossible de croire en la possibilité d’une spiritualité matérialiste ! Or celle-ci existe !... Donc ces représentants politiques professionnels ont perdu quelque chose en route, au travers tous leurs efforts, sacrifices, et engagements pendant ces années (et ces décennies pour les deux plus âgés). Quelque chose s’est perdu en route.

     

    Laissons, me dira-t-on, par compassion, la spiritualité de ces gens pour leur vie privée. Et jugeons-les pour leur vie publique, leur engagement. Certes, ils s’engagent sans compter, sans cesse en action, en déplacement, cumulant les responsabilités et les missions. Mais justement, où, dans cet emploi du temps ultra saturé y-t-il la place pour la pensée, je veux dire non pas l’action cérébrale consistant à résoudre des dizaines de problèmes et organiser un emploi du temps. Je veux dire penser, ni abstraitement, ni obsessionnellement, mais juste penser à la fois profondément et légèrement, personnellement.

     

    Or je vois dans cette affiche quelque chose qui prend la place de la pensée, et qui, prenant sa place, nous entraine vers le fond de l’esprit de pesanteur. Cette chose est un mélange de prudence et de calcul, d'habitudes opaques à elles-mêmes. En tout cas pas d’audace ! On y voit du convenu, des codes, des conventions, des stéréotypes, une sorte de politesse coincée, constipée, mais une absence d’idée graphique générale (Saint Grapus, aie pitié d’eux, ils ne voient pas ce qu’ils font !).

    Au vu de l’inertie dans la capacité des équipes de dirigeants des appareils des partis à se renouveler, nous sommes partis pour une ère géologique non pas de « vache maigres », mais d’affiches mortes.

     

    Ce n’est pas grave, dirait-on, il existe d’autres choses belles dans la vie, vers lesquelles tourner son désir d’accomplissement. Toutefois, si je pouvais me le permettre, j’exprimerais l’avis suivant : lorsqu’on est de gauche, moderne, progressiste, il n’y a aucune hésitation, c’est la jeune femme qui doit prendre les rênes.

    Les deux autres vieux routards de la politique, excusez-moi, ils pourraient l’aider, la conseiller, la soutenir de toutes leurs forces, mais la laisser partir seule devant, emblème de la jeunesse, de la liberté, du progrès humain. Et choisir un vrai graphiste et non pas un exécutant soumis aux mornes objectifs de ces « leaders » enkystés dans un refus de partager le pouvoir, en politique, et à travers la liberté de création laissée à un vrai artiste.

    Au lieu de quoi, on voit deux bonshommes plus que mûrs, entourer comme deux grands frères (ou deux tontons ou deux "barbus") la petite soeur, cette jeune femme avenante, comme s’ils avaient peur de quoi, dites-moi ? De perdre le contrôle sur elle et sur la politique ?!! Des fois qu’elle s’émanciperait vraiment et ferait des choses par elle-même, cette jeune femme,... et dirigerait !! Non, trois fois non, pas dans les formations de la gauche authentique. On laisse cela au FN de Marion Maréchal Le Pen !!

    Sur ce plan de l’abandon aux organisations fascisantes des valeurs même de la gauche par la gauche radicale, voir ci-dessous le très bel extrait  de Frédéric Lordon, qui dit lui en philosophie politique, et avec une exactitude et une langue stupéfiantes, exactement la même chose que j'énonce à ma façon pour l’art et l’expression graphique.

     

    Frédéric Lordon, La malfaçon, Les Liens qui Libèrent, 2014,

     

    1. 234 :

    « (…) Car l’égal traitement des individus qui contribuent également à la vie matérielle et sociale de la collectivité, et leur droit d’intégration sous une forme ou sous une autre, celle de la régularisation au moins, ont bien ici valeur de principe, c’est-à-dire d’une tâche qui doit être poursuivie jusqu’au maximum de la contrainte d’accommodation, et en fait en s’efforçant sans cesse de déplacer, de repousser la contrainte, la force du principe ne s’affirmant véritablement que dans le refus de tenir la contrainte pour un « c’est ainsi ». Entre un devoir et la difficulté à remplir un devoir, fut-elle réelle (elle l’est !), la balance n’est donc pas égale ; plus exactement, on ne les pèse pas sur la même balance.

    Ceci d’autant moins que la « contrainte » n’est pas de l’ordre des poids et mesures, données muettes et irréfragable d’une pesanteur ou d’une loi de la gravité. Si la contrainte en question trouve à ré-énoncer comme « capacité d’accueil », encore faut-il entendre ici que cette « capacité » n’a nullement le sens volumétrique d’un contenant limité (que le contenu ne devrait pas faire déborder…), quantité fixe qui imposerait sa loi. En un tout autre sens du mot, cette « capacité » est bien plutôt une faculté, ou, pour mieux dire encore, d’une puissance. Elle est puissance du corps social et a d’ailleurs, comme telle, pour propriété d’être constamment modifiable. Car sur cette question-là comme sur beaucoup d’autres, en fait sur toutes celles qui lui sont proposées ou, plus exactement encore, sur toutes celles qu’il se pose à lui-même, le corps social travaille sur soi et ne cesse de se déplacer, transformant avec le temps des impossibilités en possibilités, des inconcevables en concevable, des trop difficiles en praticables. C’est pourquoi il faut se méfier de l’objectivisme trompeur qu’emporte le mot « contrainte » , et par suite de la représentation du problème comme confrontation d’un principe et d’une « limite », car en définitive il entre dans la définition même du principe de faire bouger la contrainte.

     

    Faucher la Nation au FN- en fait : la récupérer

    C’est pourquoi aussi l’on peut dire, un cran plus loin, que les résidents et les régularisés installés de suffisamment longue date ont pleinement vocation, s’ils le souhaitent, à être intégrés dans la nationalité française. Et, toujours au nom de la même idée : ce sont des femmes et des hommes qui travaillent, qui contribuent à la vie commune, qui paient leurs cotisations et leurs impôts – eux.

    La question contributive – en tous les sens du terme –, voilà peut-être ce dont il faut sans cesse repartir. Pour y voir d’ailleurs de quoi élaborer quelques contre-mesures destinées à retourner contre le FN ses propres procédés, et sur son terrain de prédilection même : la nation. Cette question de l’immigration, de la régularisation et de la naturalisation offre peut-être, en effet, l’un des leviers de renversement dont le FN aime à se servir contre les autres et, en l’occurrence, l’occasion paradoxale de lui faucher la nation, celle-là même dont il s’est fait le monopôle pour la constituer un pôle toxique du débat public, mais au prix bien-sûr d’en avoir défiguré l’idée. Par un effet de désertion aussi navrant que caractéristique, la gauche critique n’a pas même fait l’effort de s’y attaquer et, là encore, comme à propos de la souveraineté, dont elle est évidemment profondément solidaire, la nation s’est trouvée de fait rendue à l’idée que s’en fait l’extrême droite – et à ses seuls usages. (p.236)

    Là contre, il faut dire que la nation n’est en aucun cas le fantasme ethnique que propose le FN, et qu’on ne voit pas au nom de quoi la gauche devrait abandonner l’idée de la nation ouverte, jouant le sol contre le sang, assise sur la citoyenneté et sur elle seule, qui lui a été, elle aussi, léguée par la Révolution. S’il est vrai que, sous couleur de « République », on a longtemps bourré les crânes avec « nos ancêtres les gaulois », ce temps-là est révolu. À quelque chose malheur étant bon, l’époque de crise profonde est on ne peut plus propice à expliquer – et dès l’école ! – qu’appartenir à la nation s’apprécie en tout premier lieu par le respect de ses devoirs fiscaux, que cette appartenance n’est pas une affaire de naissance, encore moins de lignée (pour ne pas dire de souche…), mais d’une démonstration simple et permanente de citoyenneté comprise comme participation à une forme de vie commune dont la reproduction emporte naturellement des sujétions contributives. À ce compte-là, pour parler comme Le Pen, et aussi pour parler très différemment d’elle, on voit très vite qui est « vraiment français » et qui ne l’est pas – et c’est un nouveau crible qui va sans doute lui faire tout drôle, on attend de voir si elle va récupérer celui-là.

    Car voilà le nouveau paysage de la nationalité : Bernard Arnault ? Pas français. Cahuzac ? Pas français. Johnny et Depardieu qui se baladent dans le monde comme dans un self service à passeports ? Pas français. Les Mamadou et les Mohamed qui triment dans les ateliers à sueur, font les boulots que personne ne veut faire et paient leurs impôts sont mille fois plus français que cette race de seigneurs. Le sang bleu évadé fiscal, dehors ! Passeport et bienvenue à tous ces basanés installés sur le territoire, qui, eux, contribuent deux fois, par leur travail et par leurs impôts, à la vie collective, double contribution qui donne son critère formel le plus tangible à l’appartenance de ce qui – oui ! – continue de s’appeler une nation – mais pas la même que celle du Front « national ».

    Voilà ce que la gauche critique, tragiquement frappée de stupeur, pourrait sans difficulté revendiquer pour se réapproprier une idée de nation qui est la sienne ! À cette incapacité, on prend la mesure de la puissance des effets de terrorisme intellectuel diffusés par l’extrême droite, dont il faut être bien certain que rien ne l’arrêtera dans ses entreprises de spoliation. Aussi faut-il être dans un singulier état de fragilité intellectuelle pour avoir perdu comme cette gauche le sens de ses propres références, pour ne plus oser articuler des mots qui furent les siens – car, « en ce moment, souveraineté, nation, ce sont des mots dangereux tout de même… - ;, et finalement pour avoir oublié ses héritages politiques les plus incontestables, ainsi celui-ci : « Tout homme né et domicilié en France, âgé de vingt et un ans accomplis, qui est domicilié en France depuis une année, - y vit de son travail – ou acquiert une propriété – ou épouse une française – ou adopte un enfant – ou nourrit un vieillard ; tout étranger enfin, qui sera jugé par le Corps législatif avoir bien mérité de l’humanité – est admis à l’exercice des droits de citoyen français. » C’est l’article 4 de la constitution de 1793, la constitution de la Convention, la constitution de Robespierre… Cette nation-là, il y a peu de risque que le FN nous la prenne.

     

    Immigration et chômage ?

     

    On peut donc être assuré que le FN ne viendra pas nous chercher sur ce terrain-là. Plus inquiet en revanche que, dans sa comédie de néo-conservatiste, il vienne nous objecter que si la régularisation fait disparaître le « dumping interne » et la concurrence intra-salariale déloyale, elle ne règle rien à la concurrence intra-salariale « ordinaire », et même l’intensifie en faisant grossir une population active déjà confrontée à une pénurie objective d’emplois. Mais d’où vient cette pénurie elle-même ? Il faut toute l’emprise du biais xénophobe pour refuser de poser cette simple question et, par défaut – en fait par propos délibéré –, faire des immigrés la cause générale, voire unique, du problème du chômage.

    Or on ne répond à ce genre de question qu’en commençant par remarquer combien les liens entre démographie et emploi sont autrement plus complexes que ne le supposent ceux dont l’outillage intellectuel s’arrête au quatre opération de l’arithmétique élémentaire pour conclure que si la démographie augmente, alors le chômage aussi, « puisqu’il y a plus de gens pour le même nombre d’emplois »… Il faudrait d’ailleurs que le FN finisse par arrêter une position, car ce même argument qui cherche à singulariser les immigrés s’appliquera tout autant aux bonnes familles françaises, invitées par lui à croître et à se multiplier. Petits français de souche ou immigrés, ça ne va pas changer grand chose à ses équations démographiques simplistes du chômage…

    En vérité, il n’y a aucune détermination univoque aussi rudimentaire entre démographie et chômage. On le sait bien depuis le fordisme, qui a connu simultanément une démographie salariale galopante, notamment du fait du mouvement de salarisation des femmes, et un plein emploi éclatant…au point d’ailleurs que le patronat français n’a pas manqué d’aller faire de massives campagnes de recrutement en Afrique du nord. Dans cette affaire, loin de se combattre, croissance et démographie et emploi se soutiennent : l’afflux de nouveaux salariés employés injecte plus de revenu dans l’économie, donc plus de consommation, plus de demande… et plus d’offres d’emploi. La croissance démographique vient donc intensifier les propriétés vertueuses, établies par ailleurs, du régime d’accumulation fordien.

    Le régime qui succède au fordisme est tout autre. À L’exact opposé de ce que soutien la doctrine néolibérale, la déréglementation généralisée ne produit aucune croissance : il suffit de comparer en longue période le taux de croissance moyen en Europe les intervalles 1945-1975 et 1985-2013 pour que l’affaire soit vite entendue. Les mondialisateurs libéraux répondent en général à ce genre d’objection en préférant détourner le regard vers les BRICS et autres pays émergents… à ceci près, comme l’a montré Rodrik, que le succès de ces pays doit tout (ou presque…) au fait qu’ils ont pris bien soin de n’appliquer aucun des recettes que leur préconisaient le FMI, la Banque Mondiale et l’ensemble des prescripteurs autorisés du néolibéralisme.

    Dans le dispositif néolibéral tel qu’il est appliqué aux pays les plus industrialisés, un élément s’est révélé particulièrement nuisible, il s’agit du pouvoir actionnarial, qui est l’un des « charmes » de la dérèglementation financière. Les exigences de rentabilité des fonds propres en constant relèvement ont en effet conduit à passer à la trappe tous les projets d’investissement qui ne franchissent plus la barre des 15%, et forcent les entreprises à se saigner en dividendes ou en pay back pour rétrocéder leur cash « oisif » aux actionnaires – forcément, le cash est « oisif », puisqu’on lui interdit de travailler à moins de 15%... Le néolibéralisme est donc un régime d’accumulation dépressionnaire par inhibition actionnariale de l’investissement ; et tout le paradoxe de l’époque tient à ce que le capitalisme actionnarial, réputé la forme la plus accomplie du capitalisme tout court, est cela même qui tue l’accumulation du capital !

    Il suffit d’y ajouter toutes les pertes d’emploi liées à la large ouverture aux délocalisations et à la concurrence très distordue du libre-échange, plus les politiques économiques d’austérité aberrantes en période de crise, pour avoir toutes les données structurelles de la pénurie d’emploi – dont on voit alors qu’elle est le propre des orientations profondes de l’accumulation du capital en régime néolibéral, et qu’elle n’a pas grand chose à voir avec la présence des immigrés sur notre sol. Toutes choses égales par ailleurs, l’occupation des emplois par les immigrés nourrit la boucle macroéconomique « revenu-consommation-demande » et contribue à la création d’emplois pour tout le monde – raison pour quoi, en passant, le renvoi instantané de tous les immigrés que fantasme le FN n’améliorerait en rien la situation de l’emploi, au contraire !

    Mais toutes choses ne sont pas égales par ailleurs, et parmi les choses qui diffèrent il y a au premier chef les caractéristiques structurelles du régime d’accumulation en vigueur. C’est de ce côté-là, et de ce côté-là seulement qu’il faut aller chercher les causes du chômage, et non du côté de la couleur de peau de ceux qui occupent les postes. C’est la forme dépressionnaire prise par l’accumulation du capital en régime néolibéral qui donne toute l’explication de la pénurie d’emploi. Et ce sont ces structures-là le problème de première instance – pas l’immigration.

     

    Le FN ou la « réconciliation nationale » sous l’égide du capital

     

    Mais ce problème-là, le FN a-t-il quelque envie sérieuse de s’y attaquer ? tout à son nouveau rôle, il clame vouloir faire la peau à la mondialisation et à la finance. Voire. Comme l’attestent ses revirement de longue période, le FN est un invertébré idéologique, quand il s’agit d’économie, où il n’a d’autre boussole que l’opportunisme. Il se trouve qu’il peut compter avec une paire d’effrayés et d’éditorialistes décérébrés pour que tout lui profite. Mais on n’est pas forcé de s’y laisser prendre. Ni d’oublier de rappeler ce que sont les grands invariants de l’extrême droite en France (et sans doute ailleurs) : loin d’être, comme une lobotomie médiatique en entretient l’idée, l’apanage du peuple affreux, sale et méchant, l’extrême droite est un projet qui plaît beaucoup à une certaine fraction de la bourgeoisie, et dont d’autres, la bourgeoisie d’affaire notamment, s’accommoderait très bien si elles ne font pas œuvre de soutien manifeste.

    L’histoire a suffisamment montré que la bourgeoisie avait le libéralisme politique qui s’arrêtait là où commence sa liberté de valoriser le capital. Rien ne permet d’exclure formellement une remise au goût du jour du « Hitler plutôt que le Front populaire » si la situation l’ « exigeait ». Mais surtout ne permet de douter que la sociologie de ses élites dirigeantes, et de celles qu’elles recruteraient dans l’hypothèse d’une arrivée au pouvoir, conduirait le FN à mener une politique conforme aux intérêts du capital, ou disons à passer avec le capital un compromis politique, sans doute différent de celui de mondialisation néolibérale mais tout-à-fait satisfaisant pour la préservation de ses intérêts.

    L’extrême droite prête à défier le capital pour les travailleurs est une fable qui ne résiste pas un instant à l’analyse. Ni encore moins aux enseignements de l’Histoire. Car, très loin de tout anti-capitalisme, l’extrême droite est plutôt un rêve de « réconciliation nationale »… autour d’un ordre social dominé de fait par le capital. Aucun des fascismes n’a jamais cherché la confrontation avec le capital, tout au contraire : ils n ‘ont cessé de poursuivre la chimère d’un corps social fondu dans l’unité affective d’une appartenance mystique, cette fusion étant d’ailleurs explicitement conçue comme le moyen d’un dépassement de toutes les (inutiles) divisions « secondaires » - au premier rang desquelles le conflit de classe, bien sûr…

    C’est peut-être le Metropolis de Fritz Lang qui en donne la représentation la plus frappante, puisque, commençant à la manière d’un Marx cinéaste, campant la lutte des classes entre le sous-sol des prolétaires asservis et la surface de la bourgeoisie jouisseuse, il finit par l’exaltation pré-nazie de la réconciliation du capital et du travail, dont les personnages représentatifs finissent par triompher de leurs animosités respectives et se donner la main… sous le porche de la cathédrale ! Soit exactement la trajectoire prévisible d’une Marine Le Pen qui tiendrait presque le discours de la lutte des classes, et emprunte tout ce qu’elle peut au discours de la gauche critique mais finira à coup sûr dans le plus complet déni du conflit capital-travail – déni bien fait pour garantir et la domination, et la tranquillité du capital –, et ceci au nom du « rassemblement » dans la communauté nationale unanime. »

     

     

     

    Car, par exemple, pour revenir au graphisme, l’affiche du candidat FN d’Ile de France Wallerand de Saint Just, sans être une formidable création (loin s’en faut !) a au moins été l’objet d’un travail rapide de balance des couleurs, mettant en jeu les teintes volontairement éclaircies (c’est nouveau) du drapeau national avec le costume et la cravate du candidat, (juste une petite exigence visuelle de base) créant ainsi une certaine homogénéité assez lumineuse et – pourquoi s’en priver ? – séduisante, dynamique, gaie… À comparer avec les costumes sombres sans couleur, ni même de profondeur dans le sombre, de nos bonshommes de l’affiche du Front de Gauche.

     

    Étant totalement opposé politiquement à un candidat du FN quel qu’il soit, vous pensez bien que c’est pour moi une vraie souffrance de voir le graphisme – même pauvre – du FN, s’avérer néanmoins dix fois plus décidé et affirmatif que celui du Front de gauche, censé incarner l’inventivité pour un monde meilleur.

    Il y a là un drame politique et culturel dans le fait que ces vrais tueurs de la culture que sont les hommes et les femmes du FN, ces restaurateurs de l’Ordre policier contre la diversité et la créativité de la population, ces parfaits défenseurs de l’ordre capitaliste libéral (prêt, lui, à s’accommoder d’un ordre très peu libéral en politique dès lors qu’il le demeure en économie pour la préservation de ses intérêts), sont ceux-là même qui par leurs affiches, passent devant si facilement celles des mouvements progressistes incapables de quoi que ce soit d’entreprenant, de remarquable ni même d’identifiable.

     

    Il existe des gens qui essaient de faire bouger les lignes à gauche au sein des organisations, mais l’inertie s’y trouve tellement lourde, que campagnes après campagnes, cinq ans après cinq ans, les occasions les unes après les autres, sont … manquées.

     

    Et une de plus, une !!...

     


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  • Que faire, que lire ?

     

     

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Meuble prototype à partir du projet de recyclage des palissades d'un chantier d'infrastructure. Projet "les Palissades". 2015.

     

     

    Je commence par citer cet extrait de Frédéric Lordon, philosophe et économiste qui me paraît de  loin éclairer le débat avec le plus de hauteur et de profondeur de vue en même temps qu’apportant un éclairage très précis et pratique de questions d’aujourd’hui.

    « On notera au passage qu’il n’est pas d’expérience de réalité plus décisive pour juger des prétentions de la « mondialisation irréversible » qu’une crise saignante à l’occasion de laquelle les systèmes bancaires se rétractent spontanément sur des bases nationales – les banquiers les plus audacieusement mondialisés savent très bien dans ces cas là où se rendre pour trouver leur salut : auprès de l’État, l’État ringard, l’État détesté, mais au guichet duquel ils accourent, éperdus et chialant, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a personne d’autre auprès de qui quémander des mesures d’exception vitales. Que la finance se fragmente pour se recomposer dans le périmètre national, il n’y a que les amis de la mondialisation financière pour le déplorer, ou bien ceux qui ont l’internationalisme si égaré que la perte de n’importe quoi labellisé « international » les attriste, même quand il s’agit de la circulation des capitaux. »

    Frédéric Lordon, La malfaçon, Les Liens qui Libèrent, 2014, p. 120

     

    Pourquoi suis-je conduit à préférer lire des ouvrages d’économie, d’histoire ou de sociologie à n’importe quels autres, c’est une question à laquelle je ne répondrai pas de manière définitive. Mes goûts peuvent changer. Néanmoins, le fait est que les textes sur l’art proprement dit ne m’attirent plus autant est l’indice que les enjeux de l’art sont moins liés à l’art lui-même et à son réseau de relations internes désormais qu’à l’ensemble des autres questions qui se posent avec une pression et une urgence grandissantes.

    Sans vouloir discréditer des productions artistiques qui ont souvent leurs qualités, je constate dans beaucoup d’œuvres présentées comme participant de l’art contemporain (dont je ne souhaite pas autre chose qu’être partie prenante de la manière la plus pertinente) quelque chose d’inscrit dans une relation assez routinière. Relation à son public, relation aux codes de représentation, mobilisation des supports de médiation, écho presse, réseau, etc.

    Inutile de s’étendre, depuis Bourdieu, on sait comment fonctionne l’art en tant que champ parmi d’autres champs, à ceci près que l’art incarne dans l’imaginaire social une forme particulièrement prononcée d’oxymore – entre la simplicité « pauvre » des moyens élémentaires de la création (matière, écriture, dessins, etc.) et le retentissement du succès auquel, parfois, une œuvre donne lieu.

    Nassim Nicholas Taleb dans son « Cygne Noir », évoque le contraste entre le type d’activité « non scalable » et un autre type d’activité « scalable » : l’activité scalable type consiste à produire de choses qui ne peuvent pas fluctuer considérablement dans leur valeur, et pour lesquelles l’exercice de la profession permet seulement d’accumuler à chaque transaction une somme qui est prévisible et stable, comme c’est le cas du boulanger et ses baguettes.

    L’activité non scalable est du type écrivain, artiste, dont la production, le plus souvent statistiquement réduite durablement à un mode très limité de développement, peut soudain prendre des proportions de valeurs totalement imprévisibles, et surtout inouïes dans l’augmentation de son coefficient de croissance. Nassim Nicholas Taleb parle évidemment depuis le type de société qui permet cela de la manière la plus quantitativement contrastée, j’ai nommé le capitalisme financiarisé et médiatisé actuel.

    Ce contexte risque toutefois de conditionner chez les artistes ou auteurs littéraires – pour reprendre cette catégorie « scalable » –  un syndrome de la production orientée vers la recherche du « succès ». Je ne dénie à personne (et encore moins à moi-même) le droit de rechercher le succès. Je précise seulement que ce contexte détermine de manière exponentiellement accentuée une tendance à rechercher le succès pour lui-même, au détriment d’une production véritable de formes ou de concepts novateurs, ou pour le moins pertinents durablement.

    Bernard Stiegler, qui publiait dernièrement un superbe article dans le journal l’Humanité, évoque la tendance à combler l’impuissance à penser par les postures (et impostures) philosophiques prises par des personnalités surtout avides de médiatisation alors que cette dernière ne devrait pas être une fin en soi. Il parle aussi de cette tendance lourde à la prolétarisation des intellectuels, de plus en plus souvent condamnés à des tâches inscrites dans des prescriptions niant leurs capacités réelles de jugement et de choix souverains.

     

    Que faire, que lire ?

    Bel article de Bernard Stiegler paru dans le journal L'Humanité. 

     

     

    Cette prolétarisation  des gens ayant une activité intellectuelle, peut se trouver chez ces milliers de chercheurs perdant un temps fou à rechercher des financements pour leur laboratoire au prix de sélection d’axes de recherches de plus en plus utilitaristes dans des perspectives lucratives pour les financeurs, tandis que l’évaluation de leur réflexion est colonisée par l’exclusivité du rôle de seulement quelques revues internationales forcément hyper sélectives et assez conformes aux canons dominants (comme c’est le cas notamment en économie, voir à ce sujet l’ouvrage sous la direction d’André Orléan, « À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose, Manifeste pour une économie pluraliste, Pour l’AFEP ». Les Liens qui Libèrent, 2015).

     

    Ce sont ces associations d’aide sociale et de réinsertion qui doivent répondre de plus en plus à des appels d’offres sur des durées courtes et non plus sur trois ans, pour des marchés de prestations devenant leurs seules sources de survie faute de subventions publiques pérennes  (siphonnées comme on sait par les dizaines de milliards à fonds perdus de cadeaux fiscaux aux multinationales), là aussi au détriment de choix d’axes de travail vraiment jugés les plus justes et au profit de méthodes plus expéditives, plus facilement quantifiables, mais ne permettant pas un travail de relation de qualité avec des gens en souffrance psychologique et sociale.

     

    Ce sont des professeurs de collèges, harassés de remplir des grilles d’évaluations qui se superposent sans se compléter, qui se voient obligés de participer à des simulacres de jury dans des domaines qu’ils ne connaissent pas, ou bien se mettre activement à participer à la promotion de leur établissement pour attirer des élèves en séduisant les parents, en faisant jouer le « rayonnement » mesurable par les articles de presse, ou par la « réputation », les portes ouvertes, tandis que la réalité de la disponibilité aux élèves dans la classe, en particulier les plus demandeurs et les plus fragiles, ainsi que le travail réel de concertations entre collègues pour des objectifs de fond initié souverainement par les personnels, deviennent finalement secondaires faute d’énergie, de temps, de rémunération.

     

    Ces phénomènes accentuent une perte de valeur et de savoir des métiers intellectuels, si tant est que Bernard Stigler a tellement raison de rappeler que la transformation en substantif de l'adjectif intellectuel et l’opposition « intellectuel » et « manuel » ne sont qu’un marquage de classe destiné à opérer une ségrégation parfaitement injuste et inopérante contre les manuels pris pour des imbéciles, et qui occulte en outre la réalité de la création intellectuelle autant que sociale, qui passent toutes deux par la pratique, le croisement d’expériences relevant tantôt de la manualité et tantôt des concepts.

     

    Bernard Stiegler a aussi raison de montrer comment l’innovation joue davantage aujourd'hui un rôle de « disruption » incessante  parce qu’elle est conduite à seule fin de monopoliser par les multinationales la circulation de l’argent des produits nouveaux qu’elles imposent à la commercialisation de masse en remplacement incessant de produits de génération précédente à peine commencés d’être utilisés.

    On a la preuve que le capitalisme financier est la principale force structurellement opposée à une régulation des modes de production et de consommation vers plus de lenteur, de durabilité et, au sens fort, d’économie. Ce sont les tenants de l’économie capitaliste dérégulée qui sont anti économiques au regard des possibilités réelles de perpétuation de cette fuite en avant absurde que recèle la planète et ses habitants. Même lorsqu'ils imposent l'austérité, ce n'est pas pour cesser la production d'objets importés et inutilement sophistiqués pour l'usage qu'on en a, c'est pour faire jouer toujours plus l'extraction de plus value et la hausse de dividendes. 

     

    Comme le dit justement Sylvestre Huet, interviewé aujourd'hui dans l'Humanité aux côtés de Marie Monique Robin et Gérard Le Puill, "Comment voulez-vous demander aux populations d'accepter une sobriété énergétique généralisée s'il y a une caste de dominants qui, parce qu'ils sont riches, n'ont aucune limite à leur propre consommation d'énergie.  Si vous êtes un écologiste conséquent ou un communiste qui prend en compte l'écologie de manière conséquente, il faut avoir dans votre programme l'éradication des grandes fortunes et des grands revenus sinon vous n'y arriverez pas. "

     

    Abrutir massivement des centaines de millions de consommateurs pour leur faire impérativement se précipiter sur le dernier modèle de Smartphone six mois après l’achat du précédent modèle participe d’un crime à grande échelle. De même, la tromperie mondialisé des contrôles de pollution des véhicules automobiles avec la complicité active des institutions européennes et de politiciens bien placés devraient relever de poursuites avec amandes et peines de prison. Car ces faits ont une incidence à grande échelle sur la mortalité et le réchauffement http://www.franceinfo.fr/vie-quotidienne/environnement/article/pollution-automobile-la-grande-supercherie-743551  

    Mais on n’imagine pas voir ces personnes responsables cyniquement de ces tripatouillages de résultats des mesures de pollution -  induisant pourtant une augmentation de quatre à cinq fois le taux effectif de pollution automobile sur la planète -  être l’objet de « recherches policières chez eux à six heures le matin », comme on l'a fait pour quelques syndicaliste  dernièrement. Parce que ces gens qui décident  de tricheries et du pouvoir politique sont amis, en réseau, sont de la même promotion, du même milieu, et ont trop d’intérêts occultes entre eux en jeu.

     

    Ici la surabondance de preuves de la gravité de la situation du monde actuel n’a d’équivalent que la tétanisation politique dans laquelle se trouve la majorité de mes concitoyens.

     

    Je me rappelle encore des moqueries ( prétendument affectueuses mais aussi un peu tueuses) dont j’avais été l’objet un jour que je passais devant mes voisins qui participaient entre eux à un barbecue, tandis que je portais chez moi les numéros du journal l’Humanité auquel je suis abonné et qui s’étaient accumulés dans ma boite aux lettres.

    Ces cris mi hystériques mi ironiques, désabusés jusqu'à la puanteur intellectuelle, à la vue d’un journal (celui de Jaurès et sans doute pour eux celui des grandes illusions et des grands crimes commis au nom du communisme), je réalise maintenant qu’ils servaient en fait de prémisses à, dans un premier temps, l’interdiction de parole et d’expression de mes opinions argumentées (chiffres à l’appui) en réponse à des divagations racistes ou grossièrement haineuses et simplistes qui s’échangeaient par courriels. Et pour finir à un silence et une complicité tacite collective à des violences dont je fus victime par un voisin participant au même barbecue... « amical ».

     

    Or, si je prends le numéro d’aujourd’hui au hasard, celui du vendredi 6.11.2015, du journal l’Humanité : j’y trouve les interventions ou interviews de Marie Monique Robin, Cynthia Fleury, Jean-Pierre Terrail, Sylvestre Huet, Gérard Le Puill, Slaloj Zizek, des noms de penseurs ou de spécialistes renommés parmi des centaines d’autres qui interviennent constructivement régulièrement et que ce journal sollicite de manière équitable et honnête.

    Le niveau intellectuel et d’information de l’Humanité est réellement supérieur à celui de beaucoup des quotidiens de la presse dominante. Le traitement de l’information y est beaucoup plus près des réalités sociales vécues par les gens ordinaires et par les peuples du monde. Et pour couronner le tout, l'Huma (comme un autre remarquable journal Le Monde diplomatique) est indépendant des lobbys de presse appartenant aux groupes transnationaux, comme le sont en revanche Le Monde, Libération, l'Express, Le Nouvel Obs, La Croix, L'Équipe, Le Parisien. 

    Et pourtant ce journal vraiment indépendant (nous sommes des milliers à le financer en plus de nos abonnements par des souscriptions) remarquable de qualité est ostracisé, boycotté, occulté, méprisé ou objet de méfiance sans l’avoir jamais ouvert par les gens qui, de toutes façons, ne lisent presque plus –  à part des textos les yeux rivés sur leur tablette ou leur téléphone.

    Ces non-lecteurs à BAC + 3 et plus,  gavés comme de la volaille de Noël d’information abêtissantes et déstructurées par la télévision et la plus grande part des durées d’antennes de radios commerciales ou officielles, ont en haine toute forme d'intellectualité et de citoyenneté critiques. Lorsqu'on leur adresse plus de trois lignes, ils ont le rejet facile de cette "prose" en effet haïssable pour leurs esprits enkystés...

    À cet égard, regarder les couvertures des magazines des salles d’attente des médecins ou des kiosques est éclairant sur l’imbécilité et le cynisme cultivés à grande échelle, y compris dans les milieux bourgeois, à grand renfort de publicité et de titres visant à dévier l’attention des vrais enjeux.

    En six années, j’ai pourtant, grâce, pour la plupart d’entre eux, à des notes de lectures ou des interviews passionnantes trouvées dans L’Humanité, pu faire acquérir par la médiathèque de ma ville plus de soixante cinq livres remarquables (voir document) que j’ai pu étudier avec profit et qui servent désormais à d’autres personnes soucieuses d’apprendre. Peut-on encore avec cette liste considérer le journal quotidien l’Humanité comme un outil d’information infréquentable ?!...

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Liste de livres acquis par la médiathèque de ma ville, qui ne comprend pas tous les autres livres que j'ai suggéré d'acquérir, presque à chaque fois sur la base de note et d'articles ou d'interviews de l'Humanité.

     

     

    « Apprends à apprendre et jamais ne le désapprends » disait Bertolt Brecht. On peut dire qu’aujourd’hui, mes concitoyens semblent s’impliquer à faire rigoureusement l’inverse, qui pourrait être dit ainsi : « ce que tu appris de l’école, oublie-le et jamais ne te cultive à nouveau ! ». Inutile de dire que sur ce terreau, les grands rentiers capitalistes et les faiseurs de haine se régalent et dispose là à loisir de la qualité de population qui leur convient... parfaitement ! 

     

     

     

     

     

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Meuble bibliothèque table basse sur roues. Vue en cours de montage. 2015.

     

     

     


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    Joël Auxenfans. Peinture affiche pour un chantier d'infrastructure. 2015.

     

     

    Chercher des champignons en forêt de nos jours… On y croise des coureurs en tous sens, souvent équipés d’instruments techniques investissant l’espace selon une idéologie de performance : bâtons de marche à chaque main pour aller plus loin plus longtemps et plus vite, parce que en pleine nature, on est par définition « pressé »… « Optimiser » toujours ! VTT ou VTC, véritable armes de conquêtes spatiales créatrices de « sensations », répandant à fond le bruit de pneumatiques sculptés compétition sur les chemins, non loin desquels tentent de se reposer des biches et des cerfs désormais invisibles. Tenues de jogging avec oreillettes ou casques et téléphone en fonctionnement pendant l’effort, conversation de travail ou de détente sans doute, on ne sait…

    Ces apparents « mutants » sont paraît-il des humains. Je ne sais si je dois m’estimer heureux de l’apprendre.

    L’arraisonnement est partout. D’abord celui de l’effort conçu dans une poursuite de résultats conquérants, miroir de positions dominantes prises par le monde économique sur lui-même et la concurrence.

    Ensuite celui des moyens technologiques et des gadgets employés à tout prix ou sans même s’en rendre compte, tel un biotope d’artifices externalisés phagocytant l’humanité et la nature entières sans que personne sourcille. Accumulation d’objets répondant à des imaginaires de formes sportives héroïques et valorisantes, de science fiction un peu naïve, design envahissant tout comme une pollution entièrement au service d’un marketing omniprésent. Musiques normalisées dans les écouteurs à la place de la saisie du silence ouaté du matin transpercé des chants discrets mais persistants des mésanges de  variétés diverses et si charmantes.

     

    La nature n’est pas laissée en paix, le temps non plus; la contemplation n’existe plus, l’échelle du temps pris dans une destinée accueillante est envahie de recherches de rendements à l’image de cette profitabilité lucrative exigée de tout instant du travail. Le temps de « repos » n’en est plus un, il prolonge et reflète de facto le temps de travail ; disons plutôt le temps d’exploitation capitaliste, de « gestion des ressources humaines ».

     

    La nature est désormais considérée comme capital producteur de richesses correspondant à des lignes budgétaires au titre de la dimension récréative, sanitaire, de la reconstitution d’une illusion d’harmonie de l’homme à la nature (largement démentie au quotidien par la société moderne), de la fourniture de ressources (matériaux, énergies, qualité de l’air, fécondation des fleurs nécessaire à l’agriculture, biodiversité bien comprise du point de vue des intérêts à courts termes) et en nourriture symbolique et physique.

    Voir à ce sujet le très important livre de Sandrine Feydel et Christophe Bonneuil, intitulé « Prédation, Nature, le nouvel eldorado de la finance », paru aux éditions La Découverte en 2015, et qui dresse précisément le diagnostic de cette asservissement de la nature et de la biodiversité aux intérêts des multinationales appuyées par les manœuvres les plus hypocrites des représentants du pouvoir même lorsqu’ils se parent de vertus environnementales totalement superficielles.

    Ce phénomène de pourrissement des politiques publiques en matière environnementale a commencé dans les années soixante-dix aux Etats-Unis. Il peut se percevoir comme un vaste reflux, orchestré par les milieux patronaux dans les années Reagan, de toutes les conquêtes environnementalistes et sociétales effectuées dans les années soixante et pour lesquelles les USA étaient à la pointe. C’est l'écrivain Thomas Pichon dans « Vente à la criée du lot 49 » qui exprime avec son génie littéraire propre l’irréversible déconfiture des idées de progrès aux Etats-Unis dans ces années; au point que ce pays représente aujourd’hui le symbole même d’un ultra libéralisme réactionnaire qu’il n’a en fait pas toujours incarné loin s’en faut.

    Même l’idée contemporaine de "modernité", dont on sait que l’on peut en faire remonter la source très haut dans l’Histoire (ne parle-t-on pas de la modernité en Histoire à propos de la République de Florence, ou bien celle de Molière ou celle de la pensée des Lumière ?), semble s’essouffler à s’imiter elle-même comme une « manière » vide.

    Elle a perdu ce qui faisait sa fécondité porteuse d’espoir : la solidarité, les luttes pour les droits, le partage des richesses, le soin de l’environnement, l’antiracisme, le féminisme, l’impertinence, la critique et la créativité politiques. Toutes ces choses semblaient monter en puissance et délivrer les peuples et les individus du joug des ordres poussiéreux, des croyances archaïques et brutales, de la violence des dominations coloniales, patriarcales, capitalistes.

    Cette transformation bénéfique s’est volatilisée par l’essor technologique et mercantile que les puissances financières ont su répandre sur l’ensemble du globe. Même le massacre de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, peut se rattacher à mon avis, à ce reflux de la tolérance et de la capacité de la société à se développer par conflits pacifiques, par débats. C’est une évolution sensible, même dans la vie quotidienne et les relations de voisinage. Il y a un malaise croissant et en lui grandissent des tabous, des interdits, en particulier celui de parler politique et d’envisager des communautés d’intérêts dans la population qui dépassent le strict consumérisme lobotomisé.

    Les années fin cinquante à fin soixante dix –  pourtant traversées de tragédies comme les guerres coloniales (Algérie, Vietnam, etc.) et de coups d’État ou de répressions (Chili, Indonésie, Tchécoslovaquie, etc. ) – ont vu éclore des mouvements d’émancipation puissants et porteurs de progrès multiples : liberté d’expression, réduction du temps de travail, hausses de salaire, droits démocratiques dans les entreprises, émancipation des femmes, règlementations ambitieuses en matière environnementale, développement de la culture et de l’éducation, etc.

    Les artistes de ces années ont contribué à leur manière à réinventer le monde, à oser le penser autrement, à s’ouvrir à d’autres et à l’Autre. Ils ont certainement participé largement à influencer en profondeur la société, ne serait-ce que par des échos déformés qu’on pu en donner les médias de l’époque.

    Les idées des lumières de la France révolutionnaire et l’organisation de l’État démocratique moderne se sont répandues dans de nombreux pays, par exemple au moyen orient, dont des dirigeants avaient fait leurs études en France et admiraient les concepts démocratiques et modernistes, qu’ils voulaient transposer chez eux, comme par exemple en Égypte, en Tunisie, etc.

    Une promesse de monde meilleur plausible, réalisable, se formait dans les esprits du grand nombre. Un monde en devenir dans lequel les prétentions de domination des possédants ou des tyrans seraient contenues puis dépassées pour un équilibre social participatif, dans lequel centralisme d’État et initiatives locales dialogueraient pour formuler des réponses adaptées aux complexités de la réalité au nom de principes universels tels que liberté, égalité, fraternité.

    Toutefois, en même temps que se formulait ce monde en désir, s’amorçaient en lui-même les instruments qui l’avortèrent : je veux parler de la publicité, du mercantilisme, du pouvoir de l’argent et des médias, de l’ultra individualisme, de la conversion des hommes politiques à des dogmes économiques servant les intérêts exclusifs d’une classe de possédants extrêmement privilégiés et parfaitement  indifférents aux besoins de l’écrasante majorité.

    Il s’est passé un retournement idéologique (les années Reagan et Thatcher), puis une modification des lois permettant une prise de contrôle de la décision économique et politique par le lobby financier. Les idées d'innovation ont été perverties pour correspondre chaque fois à plus de dérégulation, d’absence de contrôle des agissements illégitimes des puissants, de destructions des services publics, de précarisation, de stigmatisation et de culpabilisation des populations pauvres, des immigrés, des minorités.

    La culture d’avant-garde, dans ce mouvement, a joué paradoxalement, à mon avis, un rôle de lubrifiant et de divertissement anesthésiant à cette mise en place des contre-réformes qui détruisaient les acquis progressistes des années quarante six en France, soixante et soixante dix dans le monde. 

    Par exemple, l’incroyable talent d’un artiste nouveau Réaliste comme Yves Klein, et son art consommé de la mise en scène et de la mise en valeur par stratégies de relations publiques, telles que le fameux vernissage de son exposition à la galerie Iris Clert, ne peut-il pas être considéré comme ayant largement inspiré les tactiques évènementielles des publicitaires, ou bien faut-il comprendre que la démarche de Klein s’inspirait de ce qui se pratiquait déjà de son temps par la publicité ?

    Dans ce mouvement de déconstruction anti progressiste présenté comme un progrès moderne, on peut citer par exemple les caisses d’assurance chômage, maladie, retraite de la sécurité sociale en France, qui étaient gérée à leur création en 1946, principalement par les organisations de salariés. On voit qu'elles ont glissé progressivement par la suite sous l’impulsion des gouvernements successifs, vers une mise sous contrôle patronal de ces moyens considérables de régulation sociale. Ce phénomène s’est poursuivi ces dernières décennies par une volonté occulte mais persistance de faire passer ces régimes sous contrôle de compagnies privées, puis de consacrer la privatisation de tous les services publics.

    Effectuée par les médias majoritairement propriétés de milliardaires, une vaste campagne idéologique de dénigrement du service public, du statut de fonctionnaire, du contrôle public des mouvements de capitaux et des mouvements bancaires s’est imposée dans le paysage pendant les quarante dernières années.

    Elle s’est poursuivie, en parallèle, par une sophistication des techniques et technologies de spéculation, une mondialisation des échanges pour profiter dans certains pays des baisses de coûts liés aux absences de règles de sécurité, de droits sociaux, de salaires décents, de règlementations environnementales. Ces évolutions ont permis de gonfler considérablement les bénéfices des actionnaires pendant que s’élaboraient les milliers de dispositifs de contournements des impôts par les grandes sociétés.

     

    La population a accompagné ce mouvement par sa réceptivité aux effets du marketing publicitaire, qui s’est même développé dans le champ politique, avec des candidats qui se font meuler les dents, ou faire des liftings, travaillent leurs outils de langage, se déterminent de plus en plus exclusivement en fonction du « timing » des médias, et de tout « storytelling » qui pourrait être utile à leur carrière…

    Pour les populations, la séduction offerte par la possibilité de voyager, de s’évader, de croire décider individuellement de sa destinée s’est imposée dans les consciences et les habitudes.

    Désormais, valise à roulette (bruyante) avec manche à rallonge à la main (au lieu des sacs à dos d’il y a trente ans), on voyage à l’autre bout du monde d’aéroports en aéroports, pour des destination fixées par des opérateurs, ou bien… parce que l’on a oublié sa brosse à dent. Ou encore pour constater de visu la fonte des glaces, ou voir de près la misère conformément au journal télévisé, c’est-à-dire la misère lavée de ses causes économiques sous-jacentes. On balade sa tige à selfie en tous lieux au nom d’une imbécillité généralisée et relayée en boucle par la médiatisation.

     

    Même la nature et la possibilité de repos qu’offraient les congés payés se sont muées progressivement en consumérisme de station de sport d’hiver. Les sommets de plus de 3500 mètres ont été les destinations de véritables caravanes d’alpinistes et de montagnes de déchets en altitude. Pour un oui ou pour un non, on organisait une expédition par ci ou par là, en recherche d’endroits non plus pittoresques, mais porteurs de sensations fortes, de risques, de performances. Ce mouvement s’est amplifié avec des émissions de télévision envoyant aux quatre coins du monde des héros occidentaux expérimentant leurs aptitudes à répondre à des circonstances spectaculaires spécifiquement pour le format télévisuel, émissions imbéciles malheureusement émaillées d’accidents tragiques. 

    Car, dans ce divertissement permanent, en voyage à l’étranger ou dans ces points de ralliements touristiques ou sportifs, qu'apprend-on des mécanismes sous-jacents des changements de la propriété foncière d’un pays ? Ou des effets des brevets sur le vivant et les semences, des conséquences d’accords commerciaux internationaux ou intercontinentaux précipitant dans la banqueroute des pans entiers d’économie auparavant parfaitement viables ?

    N’y a-t-il pas désormais urgence à lire  ces livres d’auteurs courageux qui, eux, voyagent pour interroger, vérifier, confronter des éléments de réalité pratique aux tendances révélées par les statistiques (porteuses d’informations utiles, quoi qu’en pense Nassim Nicholas Taleb) ?...

    Je livre ici quelques notes recueillies dans le livre de Sandrine Feydel et Christophe Bonneuil, intitulé Prédation, Nature, le nouvel eldorado de la finance , paru aux éditions La Découverte en 2015, parce que l’on y voit bien étudiés les mécanismes qui se mettent en place à l’échelle planétaire pour asservir l’ensemble des espaces terrestres selon une logique de rentabilisation maximale.

     

    P. 68 :

    « Comme le note Hannah Mowat de FERN (www.fern.org), une association qui décortique les conséquences des politiques européennes sur les forêts : « Nous travaillons depuis dix ans sur le marché du carbone et ses conséquences sur l’état des forêts dans le monde. En 2010, la nouvelle stratégie européenne concernant la biodiversité a été rendue publique, nous y avons trouvé la mention « pas de perte nette » qui utilise la compensation comme un moyen d’empêcher la destruction des habitats naturels. Pour la première fois, nous avons vu que ces instruments de marché se déplaçaient du carbone vers d’autres aspects de la nature. » La précédente stratégie de l’Union européenne se donnait pour objectif de ne plus perdre de biodiversité d’ici à 2010. L’échec étant patent, la nouvelle stratégie est désormais d’atteindre le … « pas de perte nette ». Cela ne vous rappelle rien ? L’idée de George H. W. Bush aura mis vingt-cinq ans à traverser l’atlantique. Ce petit adjectif, « nette », est lourd de sens et de conséquences, comme l’explique Hannah Mowat : « « Pas de perte nette » ne signifie pas que vous n’avez pas le droit de détruire la biodiversité. Cela signifie que l’on peut la remplacer ailleurs. La différence est de taille. Si vous prenez l’exemple d’une forêt de dix hectares, vous pourrez la couper à condition d’être capable de dire que vous pouvez replanter dix hectares ailleurs et que, dans trente ans, les arbres auront assez grandi et que cela ne fera pas de différence. » Mais que se passe-t-il entre temps ? Que se passe-t-il pendant ces vingt cinq, trente, quarante ou même cent ans ? Une forêt reconstituée peut mettre des centaines d’années à reformer un écosystème riche et fonctionnel. Afficher un « pas de perte nette » alors que la restauration ne fait que commencer, c’est donc faire un emprunt à long terme à la nature, ou plutôt à la banque qui la possède. Combien de temps à l’avance doit-on s’y prendre pour déclarer qu’il n’y a effectivement « pas de perte nette » ?

    « Cette flexibilité temporaire et géographique est intimement liée au mot « net ». Ce petit mot insignifiant cache en fait mille péchés. Il méprise ce qu’est la nature fondamentalement. Il traite la nature comme quelque chose que vous pouvez déplacer, comme un simple actif ». L’association Fern, avec d’autres, se bat contre la mise en place de ces systèmes. Car si la l’Europe a échoué dans sa stratégie de préservation de la biodiversité, beaucoup se demandent si elle a vraiment essayé. « Il est en effet facile de dire : « Oh les règlements et les lois n’ont pas marché, donc nous avons besoin de trouver autre chose, nous avons besoin de ces mécanismes financiers innovants ! » Il se trouve que nous avons une législation européenne forte en matière de protection de l’environnement. Est-elle respectée ? Les États la font-ils respecter ? Font-ils tout ce qu’ils peuvent pour protéger ce qui a tant de valeur, même à priori tant de valeur économique ? La réponse est non. Ils auraient pu faire un travail très utile en regardant les vraies raisons de l’échec des outils existants. À la place, ils se concentrent sur la façon de compenser les impacts du développement. »  On ne sait pas si ce seront les pertes de biodiversité ou les bénéfices des développeurs qui seront « nets ». 

    Car il s’agit bien d’une porte ouverte à un marché de destruction de la biodiversité, n’en déplaise à ceux qui défendent les bénéfices de ce système. La Commission, de concert avec les entreprises qui promeuvent l’ouverture des « ressources naturelles » aux marchés, ne cesse de répéter que la compensation n’interviendra qu’en dernier ressort et que les autorités et les entreprises devront suivre une sorte de cahier des charges. Elles devront en priorité éviter toute destruction de biodiversité et, si c’est impossible, tout faire pour minimiser leur impact. Si l’impact s’avère tout de même important, elles seront dans l’obligation de réhabiliter ou de restaurer la zone affectée. Enfin, si – et seulement si – aucune de ces actions n’est possible, il sera envisagé de compenser les dégradations. C’est ce que le secteur privé et les politiques appellent la « hiérarchie de la compensation ». Mais de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer ce choix politique. Selon Hannah Mowat, d’autres pistes pouvaient être développées : une meilleure application de la législation existante, une meilleure mesure de l’impact des pratiques agricoles et forestières sur la biodiversité, etc.  « Mais la Commission européenne a préféré mettre l’accent sur cette initiative, « pas de perte nette ». Nous nous rendons compte que c’est sur ce point que se concentre l’attention politique, ils insistent plus sur cette idée de compenser l’impact des activités sur la biodiversité plutôt que de réduire ces impacts. Bien sûr, tenter de réduire un impact est plus compliqué, cela implique de prendre des décisions difficiles à propos de l’économie, de l’organisation des infrastructures de transport, de l’énergie, de l’agriculture, etc. toutes ces choses que vous devez changer si vous voulez réellement vous attaquer aux bases de ce que vous voulez sauver.

    Un membre de l’Environment Bank britannique, une biobanque version européenne, siégeait aussi au NNLBWG (pour No net loss of biodiversity working group, soit le « groupe de travail pas de perte nette de biodiversité »). L’Environment Bank est une sorte de courtier qui entend faire le lien entre les propriétaires de terrains riches en biodiversité et les développeurs de projets (infrastructures comme des autoroutes ou des constructions de zones industrielles ou d’habitations, par exemple). Pour Guy Duke, l’un de ses représentants : « le marché potentiel en Angleterre est de 600 millions d’euros par an, et dans l’Europe entière nous l’estimons à 8,5 milliards. C’est donc un marché très substantiel. » Guy Duke soutient que l’argent ainsi récupéré de la compensation permettrait de restaurer et de recréer la nature  grâce à des entreprises et des ONG. « Il y aurait des paysans et des propriétaires terriens qui recevraient une rémunération pour protéger des zones à long terme. Il y aurait des sociétés de services comme la nôtre, des courtiers, qui vérifieraient le bon état de ces espaces naturels. La plupart de ces entreprises seraient des sociétés rurales, ce qui stimulera l’économie rurale. Alors oui, il y a un marché substantiel autour de la compensation. » L’Environment Bank se définit donc comme un courtier, un intermédiaire dans ces nouveaux marché.  « D’un côté vous avez les développeurs, appelons-les les « demandeurs », et de l’autre les « fournisseurs », c’est-à-dire les paysans, les propriétaires fonciers (particuliers ou grandes entreprises) ou des ONG. » La banque les met en contact au travers d’une bourse environnementale en ligne. Les propriétaires de terrains peuvent y enregistrer les terres sur lesquelles ils ont entrepris des activités de conservation et les développeurs qui ont des projets d’aménagement peuvent ainsi voir quelles zones naturelles sont disponibles pour compenser leurs impacts. « Comme dans beaucoup de marchés, il est utile d’avoir un intermédiaire. Cela aide à réduire les coûts de transaction, et aide les acheteurs  à trouver des vendeurs et vice versa. Nous donnons aussi des conseils aux développeurs, nous les aidons à calculer la quantité de dommages qu’ils doivent compenser. » Mais l’Environment Bank n’est pas qu’une simple société d’un nouveau genre. Elle place ses pions et se révèle un lobby très efficace auprès du gouvernement  britannique et des institutions européennes. Avant de travailler pour la banque, Guy Duke travaillait justement… pour la Commission européenne, où il s’occupait des politiques de préservation de la biodiversité. »

     

     

    Pourquoi, dans cet enchevêtrement de menaces toujours plus innovantes, accumulées par les puissants en permanente recherche d’un renforcement de position dominante, existe cet entêtement des milieux petits bourgeois à perpétuer docilement l’ordre du monde tel qu’il est, à ne pas chercher à mettre en accord leurs apparents appétits d’authenticité et les exigences de choix et de refus que cela implique ?

    Par exemple, plus localement, comment se fait-il, qu’en 2015, le petit supermarché biologique de la ville d’Anet en Eure et Loir, « L’écho Nature » http://www.lechonature.com/ ne fasse pas cinq fois sa taille actuelle, pourtant déjà appréciable, alors que le gros Supermarché Leclerc, actuellement vingt fois plus grand, devrait en même temps s’amenuiser jusqu’à disparaître ? Pourquoi une cuisine si délicate, épanouie et savoureuse, bio et végétarienne, telle que la pratique dans cet « Écho Nature » la restauration « Aneth et ciboulette » ne se généralise pas davantage, faisant de nombreux émules ?

    Pourquoi les commerces et les restaurants persistent-ils à fournir exclusivement aux consommateurs, pour des prix en fin de compte élevés, des aliments issus de circuits mortifères de production agricole mondialisée, d’élevages industriels, de salariés exploités ou empoisonnés, de cultures destructrices de paysages, et bourrées de glyphosate, de tourteaux de soja importés du Brésil, d’huile de Palme d’Indonésie, de rehausseurs de goût chimiques et toxiques des mêmes multinationales tueuses de paysans, de cultures, de vies locales, de santé publique ?

    Pourquoi ce manque d’information si flagrant, ce manque généralisé d’exigence si obscène, de la part des prestataires comme de leur clientèle qui vient sans coup férir s’entasser dans les enseignes touristiques de « grosse cavalerie » à en écœurer ceux qui, tout près, se donnent du mal pour faire vraiment bien ?

    En même temps qu’un étranglement des producteurs authentiques de produits sains, bio et de qualité, très peu soutenus par les gouvernements (socialiste ou de droite, c'est pareil), on assiste à un relâchement des mœurs des consommateurs se vautrant sans y penser dans les aliments conçus comme des attrapes nigauds, les produits importés de pays sans normes ni syndicats pour les faire valoir, les objets inutiles ou rapidement obsolètes, jetables, toxiques économiquement lorsqu’ils ne le sont pas aussi pour la santé ou l’environnement.

    Pour laisser poindre une lueur d’espoir, posons autrement la question : pourquoi les modes de vie et de consommation alternatifs sont-ils si peu en expansion eu égard à leurs vertus objectives ?

    La faute en revient à la survie économique dans laquelle se trouve plongée la majorité des métiers de bouche et des commerces. La faute donc aux banques qui imposent des retours sur investissement si réducteurs (dividendes oblige). La faute aux bas salaires, à la course quotidienne qui empêche de prendre le moindre recul, aux horaires d’exploités, au benchmarking qui asservit les salariés et à la précarité qui règne en maître. Qui a le temps aujourd’hui de faire des choix de vie et des choix politiques éclairés ?

    La faute, surtout, au cynisme. Comment comprendre autrement une position telle que celle de M. Moscovici, Commissaire européen "socialiste" chargé des Affaires économiques, qui ne voit au final dans la détresse des réfugiés Syriens fuyants des situations invivables largement provoquées par les choix politiques de la France et de l’Europe, « une opportunité », pensée du point de vue des employeurs qui pourront accentuer encore la pression sur les salaires de tous à partir de ce vivier d’emplois en situation de grande détresse ?

    Les ventes d’armes françaises (avec déplacement présidentiel aux frais des contribuables s'il vous plaît) à l’Arabie Saoudite qui décapite les personnes coupables d’expression publique de leur désaccord et qui soutient les néo nazi religieux de Daech, ne permet pas au monde d’avoir pour le moins une visibilité de la cohérence de la France en matière internationale. Ou plutôt si ; celle-ci se résume à l’argent et le maintien de positions dominantes de certains intérêts privés et géopolitiques sur la scène mondiale. Les peuples et les millions de familles victimes de cette politique n’ont qu’à continuer de souffrir leur martyr. 

    Ma grande inquiétude aujourd’hui réside dans le déséquilibre, croissant exponentiellement, entre d’un côté, les efforts on ne peut plus louables des alternatives concrètes à ce monde pourrissant du capitalisme mondialisé, et de l’autre, les moyens d'action inouïs dont se dotent les puissances financières pour contrecarrer toute tentative de subvertir leur domination.

    Si l’on suit simplement la courbe quantitative, la guerre est perdue d’avance. Si l’on espère que d’autres facteurs plus qualitatifs participent aussi au rapport des forces, il reste peut-être un espoir.

     

     

     

    Cherchez l'erreur

     

    Joël Auxenfans. Peinture affiche pour un chantier d'infrastructure. 2015.

     

     

     

     

     

     

     

      

     


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