• Que faire, que lire ?

     

     

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Meuble prototype à partir du projet de recyclage des palissades d'un chantier d'infrastructure. Projet "les Palissades". 2015.

     

     

    Je commence par citer cet extrait de Frédéric Lordon, philosophe et économiste qui me paraît de  loin éclairer le débat avec le plus de hauteur et de profondeur de vue en même temps qu’apportant un éclairage très précis et pratique de questions d’aujourd’hui.

    « On notera au passage qu’il n’est pas d’expérience de réalité plus décisive pour juger des prétentions de la « mondialisation irréversible » qu’une crise saignante à l’occasion de laquelle les systèmes bancaires se rétractent spontanément sur des bases nationales – les banquiers les plus audacieusement mondialisés savent très bien dans ces cas là où se rendre pour trouver leur salut : auprès de l’État, l’État ringard, l’État détesté, mais au guichet duquel ils accourent, éperdus et chialant, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a personne d’autre auprès de qui quémander des mesures d’exception vitales. Que la finance se fragmente pour se recomposer dans le périmètre national, il n’y a que les amis de la mondialisation financière pour le déplorer, ou bien ceux qui ont l’internationalisme si égaré que la perte de n’importe quoi labellisé « international » les attriste, même quand il s’agit de la circulation des capitaux. »

    Frédéric Lordon, La malfaçon, Les Liens qui Libèrent, 2014, p. 120

     

    Pourquoi suis-je conduit à préférer lire des ouvrages d’économie, d’histoire ou de sociologie à n’importe quels autres, c’est une question à laquelle je ne répondrai pas de manière définitive. Mes goûts peuvent changer. Néanmoins, le fait est que les textes sur l’art proprement dit ne m’attirent plus autant est l’indice que les enjeux de l’art sont moins liés à l’art lui-même et à son réseau de relations internes désormais qu’à l’ensemble des autres questions qui se posent avec une pression et une urgence grandissantes.

    Sans vouloir discréditer des productions artistiques qui ont souvent leurs qualités, je constate dans beaucoup d’œuvres présentées comme participant de l’art contemporain (dont je ne souhaite pas autre chose qu’être partie prenante de la manière la plus pertinente) quelque chose d’inscrit dans une relation assez routinière. Relation à son public, relation aux codes de représentation, mobilisation des supports de médiation, écho presse, réseau, etc.

    Inutile de s’étendre, depuis Bourdieu, on sait comment fonctionne l’art en tant que champ parmi d’autres champs, à ceci près que l’art incarne dans l’imaginaire social une forme particulièrement prononcée d’oxymore – entre la simplicité « pauvre » des moyens élémentaires de la création (matière, écriture, dessins, etc.) et le retentissement du succès auquel, parfois, une œuvre donne lieu.

    Nassim Nicholas Taleb dans son « Cygne Noir », évoque le contraste entre le type d’activité « non scalable » et un autre type d’activité « scalable » : l’activité scalable type consiste à produire de choses qui ne peuvent pas fluctuer considérablement dans leur valeur, et pour lesquelles l’exercice de la profession permet seulement d’accumuler à chaque transaction une somme qui est prévisible et stable, comme c’est le cas du boulanger et ses baguettes.

    L’activité non scalable est du type écrivain, artiste, dont la production, le plus souvent statistiquement réduite durablement à un mode très limité de développement, peut soudain prendre des proportions de valeurs totalement imprévisibles, et surtout inouïes dans l’augmentation de son coefficient de croissance. Nassim Nicholas Taleb parle évidemment depuis le type de société qui permet cela de la manière la plus quantitativement contrastée, j’ai nommé le capitalisme financiarisé et médiatisé actuel.

    Ce contexte risque toutefois de conditionner chez les artistes ou auteurs littéraires – pour reprendre cette catégorie « scalable » –  un syndrome de la production orientée vers la recherche du « succès ». Je ne dénie à personne (et encore moins à moi-même) le droit de rechercher le succès. Je précise seulement que ce contexte détermine de manière exponentiellement accentuée une tendance à rechercher le succès pour lui-même, au détriment d’une production véritable de formes ou de concepts novateurs, ou pour le moins pertinents durablement.

    Bernard Stiegler, qui publiait dernièrement un superbe article dans le journal l’Humanité, évoque la tendance à combler l’impuissance à penser par les postures (et impostures) philosophiques prises par des personnalités surtout avides de médiatisation alors que cette dernière ne devrait pas être une fin en soi. Il parle aussi de cette tendance lourde à la prolétarisation des intellectuels, de plus en plus souvent condamnés à des tâches inscrites dans des prescriptions niant leurs capacités réelles de jugement et de choix souverains.

     

    Que faire, que lire ?

    Bel article de Bernard Stiegler paru dans le journal L'Humanité. 

     

     

    Cette prolétarisation  des gens ayant une activité intellectuelle, peut se trouver chez ces milliers de chercheurs perdant un temps fou à rechercher des financements pour leur laboratoire au prix de sélection d’axes de recherches de plus en plus utilitaristes dans des perspectives lucratives pour les financeurs, tandis que l’évaluation de leur réflexion est colonisée par l’exclusivité du rôle de seulement quelques revues internationales forcément hyper sélectives et assez conformes aux canons dominants (comme c’est le cas notamment en économie, voir à ce sujet l’ouvrage sous la direction d’André Orléan, « À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose, Manifeste pour une économie pluraliste, Pour l’AFEP ». Les Liens qui Libèrent, 2015).

     

    Ce sont ces associations d’aide sociale et de réinsertion qui doivent répondre de plus en plus à des appels d’offres sur des durées courtes et non plus sur trois ans, pour des marchés de prestations devenant leurs seules sources de survie faute de subventions publiques pérennes  (siphonnées comme on sait par les dizaines de milliards à fonds perdus de cadeaux fiscaux aux multinationales), là aussi au détriment de choix d’axes de travail vraiment jugés les plus justes et au profit de méthodes plus expéditives, plus facilement quantifiables, mais ne permettant pas un travail de relation de qualité avec des gens en souffrance psychologique et sociale.

     

    Ce sont des professeurs de collèges, harassés de remplir des grilles d’évaluations qui se superposent sans se compléter, qui se voient obligés de participer à des simulacres de jury dans des domaines qu’ils ne connaissent pas, ou bien se mettre activement à participer à la promotion de leur établissement pour attirer des élèves en séduisant les parents, en faisant jouer le « rayonnement » mesurable par les articles de presse, ou par la « réputation », les portes ouvertes, tandis que la réalité de la disponibilité aux élèves dans la classe, en particulier les plus demandeurs et les plus fragiles, ainsi que le travail réel de concertations entre collègues pour des objectifs de fond initié souverainement par les personnels, deviennent finalement secondaires faute d’énergie, de temps, de rémunération.

     

    Ces phénomènes accentuent une perte de valeur et de savoir des métiers intellectuels, si tant est que Bernard Stigler a tellement raison de rappeler que la transformation en substantif de l'adjectif intellectuel et l’opposition « intellectuel » et « manuel » ne sont qu’un marquage de classe destiné à opérer une ségrégation parfaitement injuste et inopérante contre les manuels pris pour des imbéciles, et qui occulte en outre la réalité de la création intellectuelle autant que sociale, qui passent toutes deux par la pratique, le croisement d’expériences relevant tantôt de la manualité et tantôt des concepts.

     

    Bernard Stiegler a aussi raison de montrer comment l’innovation joue davantage aujourd'hui un rôle de « disruption » incessante  parce qu’elle est conduite à seule fin de monopoliser par les multinationales la circulation de l’argent des produits nouveaux qu’elles imposent à la commercialisation de masse en remplacement incessant de produits de génération précédente à peine commencés d’être utilisés.

    On a la preuve que le capitalisme financier est la principale force structurellement opposée à une régulation des modes de production et de consommation vers plus de lenteur, de durabilité et, au sens fort, d’économie. Ce sont les tenants de l’économie capitaliste dérégulée qui sont anti économiques au regard des possibilités réelles de perpétuation de cette fuite en avant absurde que recèle la planète et ses habitants. Même lorsqu'ils imposent l'austérité, ce n'est pas pour cesser la production d'objets importés et inutilement sophistiqués pour l'usage qu'on en a, c'est pour faire jouer toujours plus l'extraction de plus value et la hausse de dividendes. 

     

    Comme le dit justement Sylvestre Huet, interviewé aujourd'hui dans l'Humanité aux côtés de Marie Monique Robin et Gérard Le Puill, "Comment voulez-vous demander aux populations d'accepter une sobriété énergétique généralisée s'il y a une caste de dominants qui, parce qu'ils sont riches, n'ont aucune limite à leur propre consommation d'énergie.  Si vous êtes un écologiste conséquent ou un communiste qui prend en compte l'écologie de manière conséquente, il faut avoir dans votre programme l'éradication des grandes fortunes et des grands revenus sinon vous n'y arriverez pas. "

     

    Abrutir massivement des centaines de millions de consommateurs pour leur faire impérativement se précipiter sur le dernier modèle de Smartphone six mois après l’achat du précédent modèle participe d’un crime à grande échelle. De même, la tromperie mondialisé des contrôles de pollution des véhicules automobiles avec la complicité active des institutions européennes et de politiciens bien placés devraient relever de poursuites avec amandes et peines de prison. Car ces faits ont une incidence à grande échelle sur la mortalité et le réchauffement http://www.franceinfo.fr/vie-quotidienne/environnement/article/pollution-automobile-la-grande-supercherie-743551  

    Mais on n’imagine pas voir ces personnes responsables cyniquement de ces tripatouillages de résultats des mesures de pollution -  induisant pourtant une augmentation de quatre à cinq fois le taux effectif de pollution automobile sur la planète -  être l’objet de « recherches policières chez eux à six heures le matin », comme on l'a fait pour quelques syndicaliste  dernièrement. Parce que ces gens qui décident  de tricheries et du pouvoir politique sont amis, en réseau, sont de la même promotion, du même milieu, et ont trop d’intérêts occultes entre eux en jeu.

     

    Ici la surabondance de preuves de la gravité de la situation du monde actuel n’a d’équivalent que la tétanisation politique dans laquelle se trouve la majorité de mes concitoyens.

     

    Je me rappelle encore des moqueries ( prétendument affectueuses mais aussi un peu tueuses) dont j’avais été l’objet un jour que je passais devant mes voisins qui participaient entre eux à un barbecue, tandis que je portais chez moi les numéros du journal l’Humanité auquel je suis abonné et qui s’étaient accumulés dans ma boite aux lettres.

    Ces cris mi hystériques mi ironiques, désabusés jusqu'à la puanteur intellectuelle, à la vue d’un journal (celui de Jaurès et sans doute pour eux celui des grandes illusions et des grands crimes commis au nom du communisme), je réalise maintenant qu’ils servaient en fait de prémisses à, dans un premier temps, l’interdiction de parole et d’expression de mes opinions argumentées (chiffres à l’appui) en réponse à des divagations racistes ou grossièrement haineuses et simplistes qui s’échangeaient par courriels. Et pour finir à un silence et une complicité tacite collective à des violences dont je fus victime par un voisin participant au même barbecue... « amical ».

     

    Or, si je prends le numéro d’aujourd’hui au hasard, celui du vendredi 6.11.2015, du journal l’Humanité : j’y trouve les interventions ou interviews de Marie Monique Robin, Cynthia Fleury, Jean-Pierre Terrail, Sylvestre Huet, Gérard Le Puill, Slaloj Zizek, des noms de penseurs ou de spécialistes renommés parmi des centaines d’autres qui interviennent constructivement régulièrement et que ce journal sollicite de manière équitable et honnête.

    Le niveau intellectuel et d’information de l’Humanité est réellement supérieur à celui de beaucoup des quotidiens de la presse dominante. Le traitement de l’information y est beaucoup plus près des réalités sociales vécues par les gens ordinaires et par les peuples du monde. Et pour couronner le tout, l'Huma (comme un autre remarquable journal Le Monde diplomatique) est indépendant des lobbys de presse appartenant aux groupes transnationaux, comme le sont en revanche Le Monde, Libération, l'Express, Le Nouvel Obs, La Croix, L'Équipe, Le Parisien. 

    Et pourtant ce journal vraiment indépendant (nous sommes des milliers à le financer en plus de nos abonnements par des souscriptions) remarquable de qualité est ostracisé, boycotté, occulté, méprisé ou objet de méfiance sans l’avoir jamais ouvert par les gens qui, de toutes façons, ne lisent presque plus –  à part des textos les yeux rivés sur leur tablette ou leur téléphone.

    Ces non-lecteurs à BAC + 3 et plus,  gavés comme de la volaille de Noël d’information abêtissantes et déstructurées par la télévision et la plus grande part des durées d’antennes de radios commerciales ou officielles, ont en haine toute forme d'intellectualité et de citoyenneté critiques. Lorsqu'on leur adresse plus de trois lignes, ils ont le rejet facile de cette "prose" en effet haïssable pour leurs esprits enkystés...

    À cet égard, regarder les couvertures des magazines des salles d’attente des médecins ou des kiosques est éclairant sur l’imbécilité et le cynisme cultivés à grande échelle, y compris dans les milieux bourgeois, à grand renfort de publicité et de titres visant à dévier l’attention des vrais enjeux.

    En six années, j’ai pourtant, grâce, pour la plupart d’entre eux, à des notes de lectures ou des interviews passionnantes trouvées dans L’Humanité, pu faire acquérir par la médiathèque de ma ville plus de soixante cinq livres remarquables (voir document) que j’ai pu étudier avec profit et qui servent désormais à d’autres personnes soucieuses d’apprendre. Peut-on encore avec cette liste considérer le journal quotidien l’Humanité comme un outil d’information infréquentable ?!...

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Liste de livres acquis par la médiathèque de ma ville, qui ne comprend pas tous les autres livres que j'ai suggéré d'acquérir, presque à chaque fois sur la base de note et d'articles ou d'interviews de l'Humanité.

     

     

    « Apprends à apprendre et jamais ne le désapprends » disait Bertolt Brecht. On peut dire qu’aujourd’hui, mes concitoyens semblent s’impliquer à faire rigoureusement l’inverse, qui pourrait être dit ainsi : « ce que tu appris de l’école, oublie-le et jamais ne te cultive à nouveau ! ». Inutile de dire que sur ce terreau, les grands rentiers capitalistes et les faiseurs de haine se régalent et dispose là à loisir de la qualité de population qui leur convient... parfaitement ! 

     

     

     

     

     

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Meuble bibliothèque table basse sur roues. Vue en cours de montage. 2015.

     

     

     


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    Joël Auxenfans. Peinture affiche pour un chantier d'infrastructure. 2015.

     

     

    Chercher des champignons en forêt de nos jours… On y croise des coureurs en tous sens, souvent équipés d’instruments techniques investissant l’espace selon une idéologie de performance : bâtons de marche à chaque main pour aller plus loin plus longtemps et plus vite, parce que en pleine nature, on est par définition « pressé »… « Optimiser » toujours ! VTT ou VTC, véritable armes de conquêtes spatiales créatrices de « sensations », répandant à fond le bruit de pneumatiques sculptés compétition sur les chemins, non loin desquels tentent de se reposer des biches et des cerfs désormais invisibles. Tenues de jogging avec oreillettes ou casques et téléphone en fonctionnement pendant l’effort, conversation de travail ou de détente sans doute, on ne sait…

    Ces apparents « mutants » sont paraît-il des humains. Je ne sais si je dois m’estimer heureux de l’apprendre.

    L’arraisonnement est partout. D’abord celui de l’effort conçu dans une poursuite de résultats conquérants, miroir de positions dominantes prises par le monde économique sur lui-même et la concurrence.

    Ensuite celui des moyens technologiques et des gadgets employés à tout prix ou sans même s’en rendre compte, tel un biotope d’artifices externalisés phagocytant l’humanité et la nature entières sans que personne sourcille. Accumulation d’objets répondant à des imaginaires de formes sportives héroïques et valorisantes, de science fiction un peu naïve, design envahissant tout comme une pollution entièrement au service d’un marketing omniprésent. Musiques normalisées dans les écouteurs à la place de la saisie du silence ouaté du matin transpercé des chants discrets mais persistants des mésanges de  variétés diverses et si charmantes.

     

    La nature n’est pas laissée en paix, le temps non plus; la contemplation n’existe plus, l’échelle du temps pris dans une destinée accueillante est envahie de recherches de rendements à l’image de cette profitabilité lucrative exigée de tout instant du travail. Le temps de « repos » n’en est plus un, il prolonge et reflète de facto le temps de travail ; disons plutôt le temps d’exploitation capitaliste, de « gestion des ressources humaines ».

     

    La nature est désormais considérée comme capital producteur de richesses correspondant à des lignes budgétaires au titre de la dimension récréative, sanitaire, de la reconstitution d’une illusion d’harmonie de l’homme à la nature (largement démentie au quotidien par la société moderne), de la fourniture de ressources (matériaux, énergies, qualité de l’air, fécondation des fleurs nécessaire à l’agriculture, biodiversité bien comprise du point de vue des intérêts à courts termes) et en nourriture symbolique et physique.

    Voir à ce sujet le très important livre de Sandrine Feydel et Christophe Bonneuil, intitulé « Prédation, Nature, le nouvel eldorado de la finance », paru aux éditions La Découverte en 2015, et qui dresse précisément le diagnostic de cette asservissement de la nature et de la biodiversité aux intérêts des multinationales appuyées par les manœuvres les plus hypocrites des représentants du pouvoir même lorsqu’ils se parent de vertus environnementales totalement superficielles.

    Ce phénomène de pourrissement des politiques publiques en matière environnementale a commencé dans les années soixante-dix aux Etats-Unis. Il peut se percevoir comme un vaste reflux, orchestré par les milieux patronaux dans les années Reagan, de toutes les conquêtes environnementalistes et sociétales effectuées dans les années soixante et pour lesquelles les USA étaient à la pointe. C’est l'écrivain Thomas Pichon dans « Vente à la criée du lot 49 » qui exprime avec son génie littéraire propre l’irréversible déconfiture des idées de progrès aux Etats-Unis dans ces années; au point que ce pays représente aujourd’hui le symbole même d’un ultra libéralisme réactionnaire qu’il n’a en fait pas toujours incarné loin s’en faut.

    Même l’idée contemporaine de "modernité", dont on sait que l’on peut en faire remonter la source très haut dans l’Histoire (ne parle-t-on pas de la modernité en Histoire à propos de la République de Florence, ou bien celle de Molière ou celle de la pensée des Lumière ?), semble s’essouffler à s’imiter elle-même comme une « manière » vide.

    Elle a perdu ce qui faisait sa fécondité porteuse d’espoir : la solidarité, les luttes pour les droits, le partage des richesses, le soin de l’environnement, l’antiracisme, le féminisme, l’impertinence, la critique et la créativité politiques. Toutes ces choses semblaient monter en puissance et délivrer les peuples et les individus du joug des ordres poussiéreux, des croyances archaïques et brutales, de la violence des dominations coloniales, patriarcales, capitalistes.

    Cette transformation bénéfique s’est volatilisée par l’essor technologique et mercantile que les puissances financières ont su répandre sur l’ensemble du globe. Même le massacre de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, peut se rattacher à mon avis, à ce reflux de la tolérance et de la capacité de la société à se développer par conflits pacifiques, par débats. C’est une évolution sensible, même dans la vie quotidienne et les relations de voisinage. Il y a un malaise croissant et en lui grandissent des tabous, des interdits, en particulier celui de parler politique et d’envisager des communautés d’intérêts dans la population qui dépassent le strict consumérisme lobotomisé.

    Les années fin cinquante à fin soixante dix –  pourtant traversées de tragédies comme les guerres coloniales (Algérie, Vietnam, etc.) et de coups d’État ou de répressions (Chili, Indonésie, Tchécoslovaquie, etc. ) – ont vu éclore des mouvements d’émancipation puissants et porteurs de progrès multiples : liberté d’expression, réduction du temps de travail, hausses de salaire, droits démocratiques dans les entreprises, émancipation des femmes, règlementations ambitieuses en matière environnementale, développement de la culture et de l’éducation, etc.

    Les artistes de ces années ont contribué à leur manière à réinventer le monde, à oser le penser autrement, à s’ouvrir à d’autres et à l’Autre. Ils ont certainement participé largement à influencer en profondeur la société, ne serait-ce que par des échos déformés qu’on pu en donner les médias de l’époque.

    Les idées des lumières de la France révolutionnaire et l’organisation de l’État démocratique moderne se sont répandues dans de nombreux pays, par exemple au moyen orient, dont des dirigeants avaient fait leurs études en France et admiraient les concepts démocratiques et modernistes, qu’ils voulaient transposer chez eux, comme par exemple en Égypte, en Tunisie, etc.

    Une promesse de monde meilleur plausible, réalisable, se formait dans les esprits du grand nombre. Un monde en devenir dans lequel les prétentions de domination des possédants ou des tyrans seraient contenues puis dépassées pour un équilibre social participatif, dans lequel centralisme d’État et initiatives locales dialogueraient pour formuler des réponses adaptées aux complexités de la réalité au nom de principes universels tels que liberté, égalité, fraternité.

    Toutefois, en même temps que se formulait ce monde en désir, s’amorçaient en lui-même les instruments qui l’avortèrent : je veux parler de la publicité, du mercantilisme, du pouvoir de l’argent et des médias, de l’ultra individualisme, de la conversion des hommes politiques à des dogmes économiques servant les intérêts exclusifs d’une classe de possédants extrêmement privilégiés et parfaitement  indifférents aux besoins de l’écrasante majorité.

    Il s’est passé un retournement idéologique (les années Reagan et Thatcher), puis une modification des lois permettant une prise de contrôle de la décision économique et politique par le lobby financier. Les idées d'innovation ont été perverties pour correspondre chaque fois à plus de dérégulation, d’absence de contrôle des agissements illégitimes des puissants, de destructions des services publics, de précarisation, de stigmatisation et de culpabilisation des populations pauvres, des immigrés, des minorités.

    La culture d’avant-garde, dans ce mouvement, a joué paradoxalement, à mon avis, un rôle de lubrifiant et de divertissement anesthésiant à cette mise en place des contre-réformes qui détruisaient les acquis progressistes des années quarante six en France, soixante et soixante dix dans le monde. 

    Par exemple, l’incroyable talent d’un artiste nouveau Réaliste comme Yves Klein, et son art consommé de la mise en scène et de la mise en valeur par stratégies de relations publiques, telles que le fameux vernissage de son exposition à la galerie Iris Clert, ne peut-il pas être considéré comme ayant largement inspiré les tactiques évènementielles des publicitaires, ou bien faut-il comprendre que la démarche de Klein s’inspirait de ce qui se pratiquait déjà de son temps par la publicité ?

    Dans ce mouvement de déconstruction anti progressiste présenté comme un progrès moderne, on peut citer par exemple les caisses d’assurance chômage, maladie, retraite de la sécurité sociale en France, qui étaient gérée à leur création en 1946, principalement par les organisations de salariés. On voit qu'elles ont glissé progressivement par la suite sous l’impulsion des gouvernements successifs, vers une mise sous contrôle patronal de ces moyens considérables de régulation sociale. Ce phénomène s’est poursuivi ces dernières décennies par une volonté occulte mais persistance de faire passer ces régimes sous contrôle de compagnies privées, puis de consacrer la privatisation de tous les services publics.

    Effectuée par les médias majoritairement propriétés de milliardaires, une vaste campagne idéologique de dénigrement du service public, du statut de fonctionnaire, du contrôle public des mouvements de capitaux et des mouvements bancaires s’est imposée dans le paysage pendant les quarante dernières années.

    Elle s’est poursuivie, en parallèle, par une sophistication des techniques et technologies de spéculation, une mondialisation des échanges pour profiter dans certains pays des baisses de coûts liés aux absences de règles de sécurité, de droits sociaux, de salaires décents, de règlementations environnementales. Ces évolutions ont permis de gonfler considérablement les bénéfices des actionnaires pendant que s’élaboraient les milliers de dispositifs de contournements des impôts par les grandes sociétés.

     

    La population a accompagné ce mouvement par sa réceptivité aux effets du marketing publicitaire, qui s’est même développé dans le champ politique, avec des candidats qui se font meuler les dents, ou faire des liftings, travaillent leurs outils de langage, se déterminent de plus en plus exclusivement en fonction du « timing » des médias, et de tout « storytelling » qui pourrait être utile à leur carrière…

    Pour les populations, la séduction offerte par la possibilité de voyager, de s’évader, de croire décider individuellement de sa destinée s’est imposée dans les consciences et les habitudes.

    Désormais, valise à roulette (bruyante) avec manche à rallonge à la main (au lieu des sacs à dos d’il y a trente ans), on voyage à l’autre bout du monde d’aéroports en aéroports, pour des destination fixées par des opérateurs, ou bien… parce que l’on a oublié sa brosse à dent. Ou encore pour constater de visu la fonte des glaces, ou voir de près la misère conformément au journal télévisé, c’est-à-dire la misère lavée de ses causes économiques sous-jacentes. On balade sa tige à selfie en tous lieux au nom d’une imbécillité généralisée et relayée en boucle par la médiatisation.

     

    Même la nature et la possibilité de repos qu’offraient les congés payés se sont muées progressivement en consumérisme de station de sport d’hiver. Les sommets de plus de 3500 mètres ont été les destinations de véritables caravanes d’alpinistes et de montagnes de déchets en altitude. Pour un oui ou pour un non, on organisait une expédition par ci ou par là, en recherche d’endroits non plus pittoresques, mais porteurs de sensations fortes, de risques, de performances. Ce mouvement s’est amplifié avec des émissions de télévision envoyant aux quatre coins du monde des héros occidentaux expérimentant leurs aptitudes à répondre à des circonstances spectaculaires spécifiquement pour le format télévisuel, émissions imbéciles malheureusement émaillées d’accidents tragiques. 

    Car, dans ce divertissement permanent, en voyage à l’étranger ou dans ces points de ralliements touristiques ou sportifs, qu'apprend-on des mécanismes sous-jacents des changements de la propriété foncière d’un pays ? Ou des effets des brevets sur le vivant et les semences, des conséquences d’accords commerciaux internationaux ou intercontinentaux précipitant dans la banqueroute des pans entiers d’économie auparavant parfaitement viables ?

    N’y a-t-il pas désormais urgence à lire  ces livres d’auteurs courageux qui, eux, voyagent pour interroger, vérifier, confronter des éléments de réalité pratique aux tendances révélées par les statistiques (porteuses d’informations utiles, quoi qu’en pense Nassim Nicholas Taleb) ?...

    Je livre ici quelques notes recueillies dans le livre de Sandrine Feydel et Christophe Bonneuil, intitulé Prédation, Nature, le nouvel eldorado de la finance , paru aux éditions La Découverte en 2015, parce que l’on y voit bien étudiés les mécanismes qui se mettent en place à l’échelle planétaire pour asservir l’ensemble des espaces terrestres selon une logique de rentabilisation maximale.

     

    P. 68 :

    « Comme le note Hannah Mowat de FERN (www.fern.org), une association qui décortique les conséquences des politiques européennes sur les forêts : « Nous travaillons depuis dix ans sur le marché du carbone et ses conséquences sur l’état des forêts dans le monde. En 2010, la nouvelle stratégie européenne concernant la biodiversité a été rendue publique, nous y avons trouvé la mention « pas de perte nette » qui utilise la compensation comme un moyen d’empêcher la destruction des habitats naturels. Pour la première fois, nous avons vu que ces instruments de marché se déplaçaient du carbone vers d’autres aspects de la nature. » La précédente stratégie de l’Union européenne se donnait pour objectif de ne plus perdre de biodiversité d’ici à 2010. L’échec étant patent, la nouvelle stratégie est désormais d’atteindre le … « pas de perte nette ». Cela ne vous rappelle rien ? L’idée de George H. W. Bush aura mis vingt-cinq ans à traverser l’atlantique. Ce petit adjectif, « nette », est lourd de sens et de conséquences, comme l’explique Hannah Mowat : « « Pas de perte nette » ne signifie pas que vous n’avez pas le droit de détruire la biodiversité. Cela signifie que l’on peut la remplacer ailleurs. La différence est de taille. Si vous prenez l’exemple d’une forêt de dix hectares, vous pourrez la couper à condition d’être capable de dire que vous pouvez replanter dix hectares ailleurs et que, dans trente ans, les arbres auront assez grandi et que cela ne fera pas de différence. » Mais que se passe-t-il entre temps ? Que se passe-t-il pendant ces vingt cinq, trente, quarante ou même cent ans ? Une forêt reconstituée peut mettre des centaines d’années à reformer un écosystème riche et fonctionnel. Afficher un « pas de perte nette » alors que la restauration ne fait que commencer, c’est donc faire un emprunt à long terme à la nature, ou plutôt à la banque qui la possède. Combien de temps à l’avance doit-on s’y prendre pour déclarer qu’il n’y a effectivement « pas de perte nette » ?

    « Cette flexibilité temporaire et géographique est intimement liée au mot « net ». Ce petit mot insignifiant cache en fait mille péchés. Il méprise ce qu’est la nature fondamentalement. Il traite la nature comme quelque chose que vous pouvez déplacer, comme un simple actif ». L’association Fern, avec d’autres, se bat contre la mise en place de ces systèmes. Car si la l’Europe a échoué dans sa stratégie de préservation de la biodiversité, beaucoup se demandent si elle a vraiment essayé. « Il est en effet facile de dire : « Oh les règlements et les lois n’ont pas marché, donc nous avons besoin de trouver autre chose, nous avons besoin de ces mécanismes financiers innovants ! » Il se trouve que nous avons une législation européenne forte en matière de protection de l’environnement. Est-elle respectée ? Les États la font-ils respecter ? Font-ils tout ce qu’ils peuvent pour protéger ce qui a tant de valeur, même à priori tant de valeur économique ? La réponse est non. Ils auraient pu faire un travail très utile en regardant les vraies raisons de l’échec des outils existants. À la place, ils se concentrent sur la façon de compenser les impacts du développement. »  On ne sait pas si ce seront les pertes de biodiversité ou les bénéfices des développeurs qui seront « nets ». 

    Car il s’agit bien d’une porte ouverte à un marché de destruction de la biodiversité, n’en déplaise à ceux qui défendent les bénéfices de ce système. La Commission, de concert avec les entreprises qui promeuvent l’ouverture des « ressources naturelles » aux marchés, ne cesse de répéter que la compensation n’interviendra qu’en dernier ressort et que les autorités et les entreprises devront suivre une sorte de cahier des charges. Elles devront en priorité éviter toute destruction de biodiversité et, si c’est impossible, tout faire pour minimiser leur impact. Si l’impact s’avère tout de même important, elles seront dans l’obligation de réhabiliter ou de restaurer la zone affectée. Enfin, si – et seulement si – aucune de ces actions n’est possible, il sera envisagé de compenser les dégradations. C’est ce que le secteur privé et les politiques appellent la « hiérarchie de la compensation ». Mais de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer ce choix politique. Selon Hannah Mowat, d’autres pistes pouvaient être développées : une meilleure application de la législation existante, une meilleure mesure de l’impact des pratiques agricoles et forestières sur la biodiversité, etc.  « Mais la Commission européenne a préféré mettre l’accent sur cette initiative, « pas de perte nette ». Nous nous rendons compte que c’est sur ce point que se concentre l’attention politique, ils insistent plus sur cette idée de compenser l’impact des activités sur la biodiversité plutôt que de réduire ces impacts. Bien sûr, tenter de réduire un impact est plus compliqué, cela implique de prendre des décisions difficiles à propos de l’économie, de l’organisation des infrastructures de transport, de l’énergie, de l’agriculture, etc. toutes ces choses que vous devez changer si vous voulez réellement vous attaquer aux bases de ce que vous voulez sauver.

    Un membre de l’Environment Bank britannique, une biobanque version européenne, siégeait aussi au NNLBWG (pour No net loss of biodiversity working group, soit le « groupe de travail pas de perte nette de biodiversité »). L’Environment Bank est une sorte de courtier qui entend faire le lien entre les propriétaires de terrains riches en biodiversité et les développeurs de projets (infrastructures comme des autoroutes ou des constructions de zones industrielles ou d’habitations, par exemple). Pour Guy Duke, l’un de ses représentants : « le marché potentiel en Angleterre est de 600 millions d’euros par an, et dans l’Europe entière nous l’estimons à 8,5 milliards. C’est donc un marché très substantiel. » Guy Duke soutient que l’argent ainsi récupéré de la compensation permettrait de restaurer et de recréer la nature  grâce à des entreprises et des ONG. « Il y aurait des paysans et des propriétaires terriens qui recevraient une rémunération pour protéger des zones à long terme. Il y aurait des sociétés de services comme la nôtre, des courtiers, qui vérifieraient le bon état de ces espaces naturels. La plupart de ces entreprises seraient des sociétés rurales, ce qui stimulera l’économie rurale. Alors oui, il y a un marché substantiel autour de la compensation. » L’Environment Bank se définit donc comme un courtier, un intermédiaire dans ces nouveaux marché.  « D’un côté vous avez les développeurs, appelons-les les « demandeurs », et de l’autre les « fournisseurs », c’est-à-dire les paysans, les propriétaires fonciers (particuliers ou grandes entreprises) ou des ONG. » La banque les met en contact au travers d’une bourse environnementale en ligne. Les propriétaires de terrains peuvent y enregistrer les terres sur lesquelles ils ont entrepris des activités de conservation et les développeurs qui ont des projets d’aménagement peuvent ainsi voir quelles zones naturelles sont disponibles pour compenser leurs impacts. « Comme dans beaucoup de marchés, il est utile d’avoir un intermédiaire. Cela aide à réduire les coûts de transaction, et aide les acheteurs  à trouver des vendeurs et vice versa. Nous donnons aussi des conseils aux développeurs, nous les aidons à calculer la quantité de dommages qu’ils doivent compenser. » Mais l’Environment Bank n’est pas qu’une simple société d’un nouveau genre. Elle place ses pions et se révèle un lobby très efficace auprès du gouvernement  britannique et des institutions européennes. Avant de travailler pour la banque, Guy Duke travaillait justement… pour la Commission européenne, où il s’occupait des politiques de préservation de la biodiversité. »

     

     

    Pourquoi, dans cet enchevêtrement de menaces toujours plus innovantes, accumulées par les puissants en permanente recherche d’un renforcement de position dominante, existe cet entêtement des milieux petits bourgeois à perpétuer docilement l’ordre du monde tel qu’il est, à ne pas chercher à mettre en accord leurs apparents appétits d’authenticité et les exigences de choix et de refus que cela implique ?

    Par exemple, plus localement, comment se fait-il, qu’en 2015, le petit supermarché biologique de la ville d’Anet en Eure et Loir, « L’écho Nature » http://www.lechonature.com/ ne fasse pas cinq fois sa taille actuelle, pourtant déjà appréciable, alors que le gros Supermarché Leclerc, actuellement vingt fois plus grand, devrait en même temps s’amenuiser jusqu’à disparaître ? Pourquoi une cuisine si délicate, épanouie et savoureuse, bio et végétarienne, telle que la pratique dans cet « Écho Nature » la restauration « Aneth et ciboulette » ne se généralise pas davantage, faisant de nombreux émules ?

    Pourquoi les commerces et les restaurants persistent-ils à fournir exclusivement aux consommateurs, pour des prix en fin de compte élevés, des aliments issus de circuits mortifères de production agricole mondialisée, d’élevages industriels, de salariés exploités ou empoisonnés, de cultures destructrices de paysages, et bourrées de glyphosate, de tourteaux de soja importés du Brésil, d’huile de Palme d’Indonésie, de rehausseurs de goût chimiques et toxiques des mêmes multinationales tueuses de paysans, de cultures, de vies locales, de santé publique ?

    Pourquoi ce manque d’information si flagrant, ce manque généralisé d’exigence si obscène, de la part des prestataires comme de leur clientèle qui vient sans coup férir s’entasser dans les enseignes touristiques de « grosse cavalerie » à en écœurer ceux qui, tout près, se donnent du mal pour faire vraiment bien ?

    En même temps qu’un étranglement des producteurs authentiques de produits sains, bio et de qualité, très peu soutenus par les gouvernements (socialiste ou de droite, c'est pareil), on assiste à un relâchement des mœurs des consommateurs se vautrant sans y penser dans les aliments conçus comme des attrapes nigauds, les produits importés de pays sans normes ni syndicats pour les faire valoir, les objets inutiles ou rapidement obsolètes, jetables, toxiques économiquement lorsqu’ils ne le sont pas aussi pour la santé ou l’environnement.

    Pour laisser poindre une lueur d’espoir, posons autrement la question : pourquoi les modes de vie et de consommation alternatifs sont-ils si peu en expansion eu égard à leurs vertus objectives ?

    La faute en revient à la survie économique dans laquelle se trouve plongée la majorité des métiers de bouche et des commerces. La faute donc aux banques qui imposent des retours sur investissement si réducteurs (dividendes oblige). La faute aux bas salaires, à la course quotidienne qui empêche de prendre le moindre recul, aux horaires d’exploités, au benchmarking qui asservit les salariés et à la précarité qui règne en maître. Qui a le temps aujourd’hui de faire des choix de vie et des choix politiques éclairés ?

    La faute, surtout, au cynisme. Comment comprendre autrement une position telle que celle de M. Moscovici, Commissaire européen "socialiste" chargé des Affaires économiques, qui ne voit au final dans la détresse des réfugiés Syriens fuyants des situations invivables largement provoquées par les choix politiques de la France et de l’Europe, « une opportunité », pensée du point de vue des employeurs qui pourront accentuer encore la pression sur les salaires de tous à partir de ce vivier d’emplois en situation de grande détresse ?

    Les ventes d’armes françaises (avec déplacement présidentiel aux frais des contribuables s'il vous plaît) à l’Arabie Saoudite qui décapite les personnes coupables d’expression publique de leur désaccord et qui soutient les néo nazi religieux de Daech, ne permet pas au monde d’avoir pour le moins une visibilité de la cohérence de la France en matière internationale. Ou plutôt si ; celle-ci se résume à l’argent et le maintien de positions dominantes de certains intérêts privés et géopolitiques sur la scène mondiale. Les peuples et les millions de familles victimes de cette politique n’ont qu’à continuer de souffrir leur martyr. 

    Ma grande inquiétude aujourd’hui réside dans le déséquilibre, croissant exponentiellement, entre d’un côté, les efforts on ne peut plus louables des alternatives concrètes à ce monde pourrissant du capitalisme mondialisé, et de l’autre, les moyens d'action inouïs dont se dotent les puissances financières pour contrecarrer toute tentative de subvertir leur domination.

    Si l’on suit simplement la courbe quantitative, la guerre est perdue d’avance. Si l’on espère que d’autres facteurs plus qualitatifs participent aussi au rapport des forces, il reste peut-être un espoir.

     

     

     

    Cherchez l'erreur

     

    Joël Auxenfans. Peinture affiche pour un chantier d'infrastructure. 2015.

     

     

     

     

     

     

     

      

     


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    Joël Auxenfans. Affiche pour un chantier d'infrastructure. Peinture sur toile. 2015.

     

     

     

    L’ouvrage de Nassim Nicholas Taleb, Le cygne noir, la puissance de l’imprévisible, paru chez les belles Lettre en 2007, que je crois avoir vu signalé comme important dans le livre de Yanis Varoufakis Le Minotaure planétaire, est dérangeant, et c’est sans doute sa qualité. Si Nassim Nicholas Taleb semble avoir un parcours atypique et en particulier non académique, cela ne l’empêche pas d’avoir accumulé semble-t-il une érudition assez sidérante, érudition construite autour d’une question obsédante pour lui depuis longtemps : comment se fait-il que les évènements les plus imprévisibles et qui ont le plus révolutionné le monde sont ceux qui sont systématiquement écartés de la structure même du calcul scientifique de la prévision, qui lui, repose sur la loi des grands nombres et sur ce qui s’appelle une « courbe en cloche », principe statistique appliqué abusivement selon lui à l’économie, à la finance, à la gestion des entreprises transnationales, de la planification, et de tant d’autres domaines universitaires où ils ne semblent par avoir leur place ?

     

    Si l’on ressent ici ou là dans son livre un certain agacement ou même un franc ressentiment envers le monde académique, guindé selon lui dans des modes de réflexion qui ne sortent pas d’un certain type de confort intellectuel illusoire, de conformisme, ce n’est peut-être pas uniquement par ce sentiment de défi aigre que l’on trouve parfois chez ceux qui n’ont pas suivi un cursus et une progression de carrière purement universitaires, avec ce que cette carrière comporte parfois (et pas plus qu’ailleurs sans doute), de soumission à un ordre hiérarchique, à une validation de principes d’autorité inscrit dans des habitudes de pensée académiques (cela ne date pas d’hier, voyez Rabelais et la haine qu’il s’attira de la Sorbonne).

    Quelqu’un par exemple comme Jean-Claude Michéa, philosophe « indépendant », auteur du « Complexe d’Orphée » et des « Mystères de la gauche », est pris me semble-t-il dans ce ressentiment récurent de haine anti universitaire, qui ne l’empêche pas, malgré des idées remarquables et pertinentes par exemple sur George Orwell, ou sur la collusion rapidement structurée entre libéraux et socialistes parlementaristes, de « déconner » (à mon avis) sur les travailleurs immigrés. Il dit que ceux qui les défendent sont presque toujours des fonctionnaires et des enseignants, en déduisant que les vrais travailleurs français, victimes, d’après lui, de la venue des travailleurs étrangers, sont plutôt tentés par une réaction de repli vers le Front National.

    C’est nier que la plupart des luttes victorieuses des ouvriers par exemple des années soixante dix, dans des usines comme Citroën, furent victorieuses et apportèrent un progrès social, parce qu’elles menèrent de front la question de l’égalité, de la non discrimination français/étranger, du respect et des revendications salariales ou ayant trait aux conditions de travail. Voir à ce sujet le livre « L’établi » de Robert Linhart, incroyable témoignage entre l’enquête de terrain d’un jeune intellectuel en immersion dans une usine et remarquable travail d’écriture et restitution des relations avant tout humaines qui se tissent entre travailleurs, d’origines diverses.

    Nassim Nicholas Taleb, pour sa part, n’est pas exempt de simplifications et surtout d’un oubli presque intrinsèque à sa pensée, de la population qui n’a pas une situation suffisamment confortable au départ, population qui représente toutefois les 4/5ème ou les 5/6ème de la population totale sur la terre. Il semble ignorer la question politique, syndicale, associative, en gros, les mobilisations populaires pour se concentrer sur la capacité individuelle et collective à se préparer à l’imprévisible, qu’il reconnaît par définition impossible à évaluer.

    Il a une fâcheuse manie de parler des chauffeurs de taxi qui l’amènent ou le ramènent des différents aéroports par lesquels il transite pour ses conférences, comme indice de son degré de fusion avec le niveau du peuple, affirmant en même temps d’une manière paradoxalement assez juste, que les chauffeurs de taxis ou toute autre catégorie que l’on considèrerait non experte, se trompe moins en fait dans ses pronostics que les experts d’entreprises multinationales, ou ceux des plateaux télé, qui en outre sont souvent les mêmes.

    Bizarrement, passé cette caractéristique d’oubli du champ social duquel pourtant provient une grande part du progrès humain, lacune qui peut provenir peut-être du milieu social d’origine ou du parcours de trader et d’intellectuel très indépendant de Nassim Nicholas Taleb, passé cet individualisme frénétique et cette pensée délibérément libertarienne dont il se revendique par ailleurs sur son blog, il faut reconnaître à Nassim Nicholas Taleb que quelque chose est résolument original dans cette pensée du Cygne noir. 

    C’est en tout cas l’ouvrage parmi les plus déroutant qu’il m’a été donné de lire depuis longtemps. Je ne dis pas le plus instructif, car là justement, ceux de nombreux chercheurs en sciences sociales, qu’il décrierait peut-être, m’ont appris beaucoup précisément par leur méthode d’investigation universitaire, en histoire, ou en sociologie. Je dis déroutant. Justement parce que dérouter veut dire emmener quelques temps dans une autre voie, et pourquoi pas changer de route définitivement, sans pour autant oublier… le reste.

    De fait, on a l’impression que le plan sur lequel se passe la démonstration de Nassim Nicholas Taleb, s’applique à la situation d’un trader, dont la logique se généraliserait à l’ensemble des domaines d’activité des humains, avec à mon sens quelques inadéquations, en particulier sur le désintéressement, ou la recherche délibérée et lucide d’un profit qui n’est ambitionné que mesuré, et d’une vie conforme à des choix éthiques plutôt que de conquêtes de position « extrêmement » dominantes.

    L’idée centrale de Taleb est de se penser enfin comme un être qui, pour ses choix, ne se fie pas à la norme statistique basée sur une infinité de cas médiocres, ou offrant peu d’écart, en tout pas susceptible de renverser par un seul individu, le rapport entier.

    Ainsi par exemple il oppose deux types de situations de calcul de probabilité : l’une qu’il appelle le « médiocristant », est basé sur des accumulations de quantités, par exemple la taille humaine, ou le poids humain, dont on peut créer une moyenne dont les cas exceptionnels ne peuvent à eux seuls modifier considérablement la donne. Par exemple, même l’homme le plus grand du monde, s’ajoutant à 999 individus pris au hasard, ne pourra modifier fondamentalement  la moyenne des tailles des 1000 individus. Pour ce cas de figure, le calcul par les grands nombres est valable.

    Le problème que soulève justement Nassim Nicholas Taleb est que la vie, et la modernité, surtout l’époque actuelle, ne relèvent pas du médiocristant, mais plutôt de l’ « extrêmistant ». Il prend pour exemple, le cas de la richesse : en prenant 999 personnes, et en leur ajoutant juste monsieur Bill Gates, la somme des revenus des 999 personnes prises au hasard se renversera complètement, faisant des revenus des 999 personnes un minuscule appoint au revenu du seul Bill Gates. Pour cette situation extrême, la pure accumulation de calculs de probabilité basée sur l’idée de moyenne de résultats médiocres manque complètement la situation et n’en rend pas compte fidèlement. Elle est simplement parfaitement inopérante.

    Or, le 11 septembre 2001, la crise de 2008, et tant d’autres évènements imprévisibles et pourtant ayant eu un pouvoir de transformer radicalement les conditions, ont été à la fois totalement imprévisibles avec les moyens classiques de la prévision probabiliste, et ont été pourtant d’une puissance de transformation incomparable avec la somme de petits faits mesurés par les statisticiens pour prédire l’avenir. D’où le constat de Taleb : les prévisionnistes (économistes, experts sont des charlatans. Ils sont payés à prédire, et passant systématiquement à côté des faits majeurs et imprévisibles qui bouleversent le monde, ils continuent à faire profession de prévisionnistes et d’experts, de manière complètement indue et malhonnête.   

     

    Voici, par respect pour l’auteur, quelques larges extraits de son livre, que je recommande :

    Nassim Nicholas Taleb, Le cygne noir, la puissance de l’imprévisible, Les Belles Lettres, 2007.

     

    p. 122 :

    « (…) Ces chercheurs ont répartis nos activités en (grosso modo) un mode de pensée double, dont ils qualifient les deux membres de « système 1 » et « Système 2 », ou d’ « expérientiel » et de « cogitatif ». La distinction est directe.

    Le système 1, système expérientiel, est facile, automatique, rapide, opaque (nous ne savons pas que nous l’utilisons), traité en parallèle, et peut être sujet à erreurs. C’est ce que nous appelons « l’intuition », et il réalise en un clin d’œil ces prouesses devenues célèbres sous le terme « blink », d’après le titre du best-seller de Malcolm Gladwell. De par sa rapidité même, le système 1 est éminemment émotionnel. Il effectue des raccourcis dits « heuristiques », qui nous permettent de fonctionner rapidement et efficacement. Dan Goldstein qualifie ces raccourcis de « rapides et frugaux ». D’autres leur préfèrent les qualificatifs « rapides et sales ». Cela dit, ces raccourcis ont certainement des qualités puisqu’ils sont rapides, mais ils peuvent parfois nous induire gravement en erreur. Cette idée centrale a donné naissance à toute une école de recherche baptisée « approche des heuristiques et des biais » (l’heuristique correspond à l’étude des raccourcis, et « biais » signifie « erreur »).

    Le système 2, système cogitatif, est ce que nous appelons normalement la réflexion. C’est celui dont on se sert dans une salle de classe, car il est laborieux, raisonné, lent, logique, séquentiel, progressif et conscient de lui-même (on peut suivre les étapes de son raisonnement). Il commet moins d’erreurs que le système expérientiel, et, comme on sait comment on est arrivé à son résultat, on peut revenir sur ses étapes et les corriger de manière adaptative.

     

    La plupart de nos erreurs de raisonnement viennent de ce que nous utilisons le système 1 alors que nous pensons utiliser le système 2. Comment ? Comme nous réagissons sans réfléchir ni faire preuve d’introspection, la principale caractéristique du système 1 est que nous n’avons pas conscience de l’utiliser ! »

     

     

    P 176 :

    « En sortant du symposium, je réalisai que seuls les militaires affrontaient le hasard avec une véritable honnêteté intellectuelle et en faisant preuve d’introspection – contrairement aux universitaires et aux cadres d’entreprises qui utilisent l’argent des autres. Cela n’apparaît pas dans les films de guerre, où ils sont souvent dépeints sous les traits d’autocrates assoiffés de sang. Les gens que j’avaient en face de moi n’étaient pas de ceux qui déclarent la guerre. De fait, pour beaucoup d’entre eux, une politique de défense réussie parvenait à éliminer les dangers potentiels sans conflit, comme la stratégie consistant à mettre les russes en faillite en faisant monter en flèche les dépenses allouées à la défense. »

     

    P. 225 :

    « Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, la découverte de l’arrogance épistémique humaine aurait été fortuite. Mais c’est également le cas de beaucoup d’autres découvertes - beaucoup plus que nous ne le pensons.

    Le schéma de découverte classique est le suivant : on cherche ce que l’on sait (disons une nouvelle façon de se rendre en Inde) et on trouve quelque chose dont on ignorait l’existence (l’Amérique).

    Si vous croyez que les inventions qui nous entourent sont le fruit des efforts d’une personne assise dans un bureau qui les a réalisées conformément à un planning bien précis, réfléchissez encore : presque tout ce qui relève de l’instant est le fruit delà sérendipité. Ce terme fut forgé par l’écrivain britannique Horace Walpole qui le tira d’un conte intitulé Les trois princes de Sérendip. « Grâce au hasard ou à leur sagacité », ces princes « ne cessaient de trouver des choses qu’ils ne cherchaient pas ».

    Autrement dit, vous trouvez une chose que vous ne cherchez pas et qui transforme le monde, et après coup, vous vous demandez pourquoi il « a fallu autant de temps » pour arriver à quelque chose d’aussi évident. Aucun journaliste n’était là quand on a inventé la roue, mais je suis prêt à parier que ses découvreurs ne se sont pas lancés dans le projet d’invention de ce moteur de croissance majeure et ne l’ont pas réalisé suivant un planning précis. Et il en va de même pour la plupart des inventions.

    Sir Francis Bacon signalait que les progrès les plus importants étaient les moins prévisibles, ceux qui « sortaient du sentier de l’imagination ». Et il ne fut pas le dernier intellectuel à le souligner. Cette idée surgit régulièrement pour se dissiper rapidement. Il y a près de cinquante ans, l’auteur de best-sellers Arthur Koestler lui consacrait un livre entier, intitulé fort à propos Les Somnambules, puisqu’il y décrit les inventeurs comme des somnambules trébuchant sur des résultats et ne réalisant pas ce qu’ils ont entre les mains. Nous pensons que l’importance des découvertes de Copernic sur les mouvements planétaires était une évidence pour lui et ses contemporains ; il était mort depuis soixante-quinze ans quand les autorités commencèrent à en prendre ombrage. De même, nous croyons que Galilée fut une victime de la science ; en fait l’église ne le prenait pas très au sérieux. Il semblerait plutôt qu’il ait lui-même récolté la tempête en froissant quelques sensibilités. À la fin de l’année ou Darwin et Wallace présentèrent leurs études sur l’évolution par sélection naturelle, lesquelles changèrent la façon dont on voyait le monde, le président de la société Linnean, où ces études furent présentées, annonça que la société ne voyait là « aucune découverte marquante », rien de particulier qui puisse révolutionner la science.

    Quand vient notre tour de prévoir, nous oublions que c’est impossible. Ce qui explique que l’on puisse lire ce chapitre et autres exposés similaires, adhérer totalement à leur contenu et ne pas tenir compte du tout des arguments qu’ils défendent quand on pense à l’avenir.

    Prenez cet exemple capital de découverte typique de la sérendipité. Alexandre Fleming était en train de nettoyer son laboratoire quand il aperçut, sur une boite de culture déjà ancienne contaminée par un champignon, une zone où les bactéries ne s’étaient pas développées. Il isola un extrait de la moisissure, l’identifia correctement comme appartenant à la famille du pénicilium, et appela cet agent « pénicilline » ; c’est grâce à elle que beaucoup d’entre nous sommes encore en vie aujourd’hui (y compris moi-même comme je l’ai expliqué au chapitre 8, car une fièvre typhoïde non traitée peut être fatale). Certes, Fleming cherchait « quelque chose », mais sa découverte est le fruit de la pure sérendipité. De plus, même si, avec le recul, cette découverte apparaît primordiale, les responsables de la santé mirent très longtemps à réaliser l’importance de ce qu’ils avaient entre les mains. Fleming lui-même cessa de croire en cette idée jusqu’à ce qu’elle soit relancée.

    En 1965, deux astronomes radio de Bell Labs, dans le New Jersey, qui installaient une grande antenne parabolique, furent troublés par un bruit de fond, un sifflement semblable aux parasites que l’on entend quand la réception est mauvaise. Ils ne parvinrent pas à s’en débarrasser - même après avoir enlevé les fientes d’oiseaux qui se trouvaient sur la parabole, car ils étaient convaincus que c’étaient elles qui provoquaient ce bruit. Ils mirent un certain temps à comprendre que ce qu’ils entendaient n’était autre que la trace de la naissance de l’univers, le rayonnement micro-ondes du fond cosmique. Cette découverte relança la théorie du big-bang, idée moribonde dont des chercheurs avaient jadis fait le postulat. J’ai trouvé sur le site des laboratoires Bell ces commentaires expliquant pourquoi cette « découverte » était une des avancées majeures du siècle : « Dan Stanzione, qui était président des laboratoires Bell et directeur de Lucent quand Penzias (un des astronomes radio à l’origine de la découverte) pris sa retraite, déclara que Penzias « incarne la créativité et l’excellence technique qui sont la marque de Bell Labs ». Il le comparait à un personnage de la Renaissance qui « accrut notre compréhension précaire de la création et repoussa les limites de la science dans nombre de domaines importants ». »

    Renaissance… mon œil ! Ces deux types étaient à la recherche de fientes d’oiseau ! Non seulement ils ne cherchaient absolument rien qui ressemblât vaguement à des preuves de l’existence du big-bang, mais, comme d’habitude dans ces cas-là, l’importance de leur découverte ne leur sauta pas aux yeux. Ralph Alpher, le physicien à l’origine de cette idée dont il avait fait état dans un article coécrit avec deux pointures nommées George Gamow et Hans Bethe, eut malheureusement la surprise d’apprendre leur découverte en lisant The New York Times.». En fait, dans les articles moribonds postulant la naissance de l’univers, les scientifiques exprimaient des doutes sur la possibilité de mesurer les rayonnements en question. Comme il arrive fréquemment en matière de découverte, ceux qui cherchaient des preuves ne les trouvèrent pas ; et ceux qui n’en cherchaient pas les trouvèrent et furent salués pour leur découverte. 

    Nous sommes face à un paradoxe. Non seulement les prévisionnistes échouent en général lamentablement à pronostiquer les changements drastiques engendrés par les découvertes imprévisibles, mais le changement progressif se révèle globalement plus lent qu’ils ne s’y attendaient. Quand une nouvelle technologie fait son apparition, nous sous-estimons ou surestimons gravement son importance. Thomas Watson, le fondateur d’IBM, prédit qu’un jour, on n’aurait plus besoin que de quelques ordinateurs. »

     

     

    Nassim Nicholas Taleb ne fournit pas vraiment de matériau issu d’une étude approfondie sur un sujet unique comme le font beaucoup d’universitaires. Il procède par une accumulation organisée, mais pour le plaisir, de tentatives convaincantes de mettre en cause « l’arrogance épistémique » des classes dirigeantes, politiques, scientifiques,… Il est persuadé, au travers d’une longue recherche et après de nombreuses rencontres éclectiques, que l’occultation des facteurs extrêmes et imprévisibles de transformation en mal ou en bien du monde est un déni de vérité, et aussi un modèle très inefficace.

     

    Il suggère au lieu de « prévoir », ce qui est pratiquement impossible, de se « préparer » à toute éventualité la plus extrême, non pas en étant paranoïaque, mais en refusant de considérer que s’il n’y pas de preuve d’une éventualité, ce serait la preuve qu’il n’y a pas cette éventualité, ce qui est pourtant très différent.

     

    Je laisse le mot de la fin à Nassim Nicholas Taleb :

     p. 380 :

     

    « Mais toutes ces idées, toute cette philosophie de l’induction, tous ces problèmes de connaissance, toutes ces opportunités démentes et ces pertes potentielles effrayantes – tout cela semble bien fade au regard de la réflexion suivante :

    Je suis parfois stupéfait de voir les gens se gâcher leur propre journée ou se mettre en colère parce qu’ils se sentent floués à cause d’un mauvais repas, d’une tasse de café froid, d’une vexation sociale ou de l’accueil impoli qu’on leur a réservé. Souvenez-vous de ce que nous avons dit, au chapitre 8, sur la difficulté de voir les chances réelles que les évènements qui font notre propre vie ont de se produire. Nous sommes prompts à oublier que le seul fait d’être en vie est une chance extraordinaire, un événement qui avait extrêmement peu de chance d’arriver, une occurrence fortuite absolument inouïe.

    Imaginez une minuscule tache de poussière à côté d’une planète qui fait un milliard de fois la taille de la Terre. La tache de poussière représente les chances que vous aviez de naître, et la planète gigantesque,  celles que vous aviez de ne pas naître. Alors, cessez de vous faire du mauvais sang pour des broutilles ! Ne faites pas comme cet ingrat à qui on avait offert un château et qui s’inquiétait de l’humidité qui attaquait la salle de bains. « À cheval donné on ne regarde point la bouche », dit le proverbe - n’oubliez pas que vous êtes un Cygne Noir. Sur ce, je vous remercie d’avoir lu mon livre. »

     

     

     

     


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  • Chèvres tetracornes visibles au parc animalier de Neuilly la forêt dans le Calvados. Photographie Joël Auxenfans, 2015. 

     

     

     

     

     

    Ces gens qui sont aujourd’hui les assistants de réalisation du « film capitaliste » de l’écrasement des droits sociaux, je parle de tous ces employés qui se croient obligés de fusionner avec les « valeurs » des chefs d’entreprise du simple fait qu’il sont dans l’illusion d’optique que procure le fait d’être employés à seconder en toutes choses leurs patrons, se refuseront jusqu’au bout du bout à considérer frontalement le rapport  de domination auquel ils se vendent corps et âmes.

    Cet interdit ou cette fuite pour ne pas parler des faits qui sont pourtant ceux-là même qui structurent l’ensemble des problématiques mondiales a quelque chose de saisissant.

    Dans son remarquable livre « La comédie humaine du travail, De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale » (paru chez Érès en 2015), la sociologue du travail Danièle Linhardt nous livre un portrait lui aussi saisissant de cette religion managériale, à laquelle les responsables des Ressources Humaines croient dur comme fer et se sentent investis de la mission d’imposer partout autour d’eux au détriment du sens, de la qualité et de la santé au travail, mais pour les intérêts bien compris des propriétaires des multinationales ou des dirigeants des services publics à leur tour contaminés par cette maladie dégénérative du travail et du bien commun.

    Voici un passage qui dit ce qui se passe dans le monde salarié :

    p. 110 :

    « (…) Les salariés subissent seuls le poids de l’idéologie dominante qui dépossède de la distance critique, ne bénéficient plus de l’intelligence collective capable de défier cette idéologie subjectivement (par des valeurs, une morale et des espoirs partagés) et objectivement (par l’invention de savoirs, savoir-faire qui démontrent quotidiennement que les principes tayloriens qui prétendent faire l’économie de l’implication et des connaissances des ouvriers sont irréalistes). Ils ne peuvent plus vivre ensemble les difficultés d’une situation commune, ni mesurer les effets communs qu’elle produit sur les uns et sur les autres. Ils ne peuvent plus opposer de résistance aux exigences qu’on leur impose. Ils n’ont plus d’autres références que leur propre souffrance face à leurs difficultés. Ils ont bien du mal alors à ne pas penser que s’ils souffrent, c’est parce qu’ils ne sont pas adaptés, ou mal préparés à leur travail, qu’ils manquent de résistance et des ressources nécessaires pour tenir leur poste. Au cours d’enquêtes que j’ai menées au sein d’entreprises du secteur public comme privé, il m’a été donné d’entendre des salariés, certains de haut niveau, lâcher sous le mode de la confession qu’ils n’étaient pas à la hauteur, qu’ils manquaient d’intelligence, et que c’est pour cela qu’ils n’y arrivaient plus et se trouvaient en état de souffrance, que c’était leur faute en somme s’ils souffraient…

    Ils subissent de plus une véritable offensive idéologique et éthique de leur management qui ne ménage pas ses efforts pour les convaincre du bien-fondé de ses choix, pour les transformer (comme je l’ai évoqué dans le premier chapitre) en militants inconditionnels de leur entreprise. Vider les collectifs de leur substance, individualiser à outrance pour désamorcer la contestation est une option, encore faut-il s’assurer que les salariés individuellement s’associeront bien aux valeurs professionnelles requises. »

     

    Ce « beau monde » auquel ses bénéficiaires exclusifs consacrent l’énergie et les moyens médiatiques nécessaires pour y faire adhérer leurs « sujets » ou leurs subalternes consentants doit être dévoilé pour ce qu’il est : une arnaque de haut vol.

    Hervé Falciani, qui a pourtant fréquenté intimement le beau monde des privilégiés de la ville de sa naissance et de sa jeunesse, Monaco, est pourtant on ne peut plus clair, lui, pour dire comment fonctionne ce monde. Dans son remarquable livre écrit avec la collaboration de Angelo Mincuzzi, Séisme sur la planète finance, au cœur du scandale HSBC, Mon combat contre l’évasion fiscale, préface de William Bourdon, édition La Découverte, Paris 2015, il écrit ceci :

     

    p.85 :

    « Le commun des mortels pense que la finance, c’est comme le soleil ou la pluie : un phénomène inéluctable qui échappe à tout contrôle humain. En fait, elle est manœuvrée par des personnes qui veulent maintenir le statut quo et conserver leur suprématie sur les États, qui seraient les seuls capables de surveiller ses activités. On ne comprend pas pourquoi, alors que la police patrouille dans les rues et que l’État rend la justice, personne ne supervise vraiment la finance. L’absence de contrôle d’un système aussi important et aussi puissant n’est pas le fruit du hasard : c’est le résultat d’une volonté précise. Les capitaux ne sont pas des entités autonomes : derrière eux, il y a des personnes en chair et en os – entrepreneurs, financiers, managers de multinationales – qui ont le pouvoir de convaincre et de corrompre les politiques qui font les lois. Tout se passe au détriment des simples citoyens qui ne savent pas, ou ne comprennent pas, que la formulation des règles concernant la finance et les banques sert souvent à éviter obligations et contrôles. Ou alors, même quand la vigilance existe, ce sont les moyens de la mettre en œuvre qui manquent et, sans ressources, on ne peut rien contrôler. »

     

     

    Nous sommes donc là en présence de deux niveaux d’ambitions que je qualifierais de mauvaises. Celle consistant à vouloir approcher et tenter de ressembler servilement à des gens beaucoup trop riches pour être honnêtes. Ce sont ces employés au service de la perpétuation du système capitaliste financier, médiatique, qui ne jurent que par les crédo du milieu patronal au sein duquel ils se croient « évoluer ». Et ce sont ces affairistes acharnés à nier leur responsabilité économique envers le plus grand nombre et la société dans son ensemble, qui préfèrent perdre des millions à cause d’une fluctuation boursière que payer leur dû aux États.

     

    A l’opposé de cette lamentable et criminelle dérive, des gens ont une autre ambition, qui me paraît tout simplement la bonne, celle qui est proportionnée à l’humain et à la justesse.

     

    Je n’insisterai pas plus ici encore une fois sur le remarquable travail accompli par les agro écologistes en circuit court qui un peu partout, dans la discrétion et la modestie mais aussi dans une grande ambition, rendent vie aux sols, aux terroirs, aux paysages, au goût, au temps de vivre, à l’humain, à la biodiversité, à la santé et à l’avenir, ce qui n’est déjà pas si mal comparé aux dégâts causés par les premiers « ambitieux ».

     

    Je parlerais ici d’un lieu qui commence une aventure excellente, à la fois simple et riche, proche et néanmoins étonnante, je veux parler du parc animalier de la Ferme du Beauquet Marais, situé à Neuilly La Forêt (il existe d’autres Neuilly que le ghetto de riches situé dans les Hauts de Seine) dans le Calvados (06 86 72 38 26). En pleine nature, des dizaines de races de chèvres, cochons, ânes, vaches, lamas,  moutons, oiseaux de basse cour, (et dromadaire) de France entière et du monde entier, sont présentés au public dans des conditions saines et agréables, offrant un spectacle parfois incroyable des possibilités de la diversité des variétés animales cultivées par les humains au cours des millénaires.

     

    On y trouve plusieurs animaux à trois ou quatre cornes, dont des chèvres issues des bergeries nationales du Château de Versailles. Entre l’envie de laisser renaître les croyances irrationnelles et la simple connaissance des variations des espèces animales, il y a un écart qui rappelle celui qui sépare les délires criminels du racisme et de la diabolisation des minorités transformées en bouc émissaires véhiculés sciemment par les arrivistes divers du PS à la droite la plus extrême (mais très poreuse à l’autre droite au besoin), de la capacité réelle à analyser une situation politique et sociale, et à agir au bon endroit, au bon moment, et avec l’idée juste.

     

    Un vrai programme. 

     

     

     


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     Esthétisation fallacieuse ou exposition éclairante de la violence

     

    Joël Auxenfans. Peinture à l'huile sur toile pour affiche accompagnant un chantier d'infrastructure. 2015. 

     

    Le visage culturellement donné à la violence dans nos sociétés est en général celui d’un phénomène bonhomme, presque sain, banalisé, considéré comme une fatalité du genre humain. Dans le film hollywoodien « Le grand Sam » réalisé en 1960 par Henry Hathaway avec John Wayne dans le personnage principal, je me souviens d’une bagarre collective finale dans la boue qui est un sommet de bonne humeur. Les coups échangés sont violents (bien qu’artificieusement joués par les comédiens), mais l’idée qui triomphe ici est que la violence est indispensable pour exister, conquérir une femme, montrer son appartenance, et enfin « être un homme » parmi les autres hommes. Bref, la violence serait en définitive, plus qu’un mal inévitable, un art du savoir-vivre, savoir s’imposer, ne pas se laisser se faire marcher sur les pieds, se faire respecter, profiter de la vie somme-toute...

     

    Une infinité de films, romans, bandes dessinées, feuilletons télévisés, jeux divers portent cette idée générale qui incite à considérer la violence comme une possibilité offerte à chacun dans ses relations à autrui, une sorte de pari vivant manifestant une forme de santé psychique rustique, signe de vivacité, de bon sens, et d’une âme de « bon vivant », voire de gay-luron. En tout cas, je ne vois pas dans cette véritable promotion de la violence par  les moyens de l’art, ce qui n’inciterait pas les gens à considérer que celle-ci est finalement un recours après tout volontiers praticable, oubliant qu’elle est un délit, et qu’elle peut être un crime.

     

    Nulle part ou bien extrêmement rarement dans ce même corpus culturel déposé au cours des temps, et en particulier ceux du vingtième siècle, la place est accordée aux conséquences de la violence. Conséquences sur les victimes, individuelles ou collectives, puisque l’épopée ne dévie pas de la trajectoire linéaire des prouesses du héro « positif » pour sinuer vers l’examen de la souffrance physique ou psychique de ses victimes lorsque celui-ci percute, bouscule, blesse ou assassine, souvent pour ce qui est présenté pour de bonnes raisons, ses opposants.

     

    Dans le feuilleton de Walt Disney « Zorro », les « méchants » mexicains, par lesquels la firme de Disney véhicule finalement la haine des républicains et du peuple, apparaissent toujours violents pour des raisons sans origine, sans histoire personnellement vécue auparavant. Le méchant est simplement à abattre, et en plus il a la tête de l’emploi, c’est-à-dire celle d’un être haïssable, pour lequel le remord n’a pas droit de cité.

     

    Rare sont les films ou les œuvres qui s’intéressent au vécu des victimes. Jadis, le grand tragédien grec Eschyle avait pourtant construit tout le ressort expressif de son œuvre « Les Perses » (472 avant JC) en se plaçant du côté de l’armée et du peuple des vaincus, les Perses, battus par les athéniens lors de la deuxième guerre médique.

     

    Le public des films où la violence est présente sur un mode acceptable voire cultivé, est plutôt invité à rire de la violence, ou à l’apprécier esthétiquement, car celle-ci donne lieu à des « accrochages », à des chorégraphies qui bien entendue n’ont rien à voir avec la réalité bestiale de la violence, à la réalité de la laideur qui se joue dans les esprits et dans les corps. « Apocalypse now » est à ce titre un sommet d’esthétisation, puisqu’on y voit les hélicoptères US flotter comme au sein d’une symphonie, dans l’espace des flammes engendrées par les obus, les bombes à fragmentation, les nappes de napalm et d’agent orange, les flammes projetées sur les civils, enfants, femmes, vieillards, et sur les combattants et les territoires vietnamiens qui ont reçu rappelons-le, par l’État symbole de la « démocratie occidentale moderne », un tonnage de bombardement supérieur à celui de l’ensemble du conflit de la deuxième guerre mondiale sur tous les territoires de la terre où elle s’est tenue.

     

    Je me rappelle d’un film des débuts de Kurosawa, faisant le récit d’un assassinat commis par un bandit de grand chemin, qui, voyant arriver un mari accompagnant sa femme à travers un long périple dans la solitude de la forêt japonaise, décide de prendre d’assaut le couple en se battant avec le mari et en emportant de force la femme. Le combat est non pas magnifique et mis à distance comme a su le faire par exemple Quentin Tarantino dans « Kill Bill » ou dans « Django unchained », il est plutôt affreux, mais dans le bon sens du terme, puisqu’il nous montre l’horreur absolue de deux hommes finalement à moyens assez comparables et assez lamentables, trébuchant, ayant des crises de peur, tremblant et suant, ratant leurs coups de fébrilité, se livrer à une lutte à mort devant le regard horrifié de la femme, regard qui livrera témoignage et dénonciation pour obtenir justice du meurtre de son mari. Ce qu’elle obtiendra.

     

    « Wanted dead or Alive », série télévisée américaine (1959) pour un jeune public avec Steeve Mac Keen, nous montre un chasseur de prime parfaitement maître des coups blessants ou mortels qu’il porte à ses adversaires, sans apparemment que le film ne s’intéresse un seul instant et de manière conséquente à la genèse et aux conséquences des violences auxquelles il a à faire face. Une foule de feuilletons ou de films prône un idéal d’insensibilité à la fois devant le risque, l’autre, la souffrance, les conséquences et l’origine réelle du conflit. C’est-à-dire que le langage et le politique sont escamotés par les coups et l’esthétisation de leurs stratégies de conquête d’une position dominante, montrée toujours comme définitive, alors que la violence participe d’un processus immanent, qui se perpétue, et se développe dans la durée indéfiniment, comme une motte de sable indéfiniment réédifiée et détruite par l’effritement, les vents et la marée.

     

    En fait, ce type de comportement consistant à passer à l’acte de violence sans autre recours est hautement valorisé médiatiquement. Il y a un hiatus entre les postulats éthiques et philosophiques qui fondent la morale de nos sociétés, tels que les établissements scolaires sont missionnés à les transmettre, et qui passent par le langage, l’écoute des arguments de l’autre, la culture du dissensus constructif seul à même de trouver ensemble les meilleurs solutions négociées pour une vie en commun, ou encore le conflit construit politiquement pour défendre l’intérêt commun des appétits de puissants indifférents aux plus faibles qu’eux autrement que comme des agents à leur services, et la majorité des clichés véhicules par le cinéma grand public, par la télévision et les médias en général.

     

    A croire que l’armature centrale de notre société est bien la violence (voir "La violence des riches" de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, La Découverte, 2014), ce que l’on sait par les rapports de domination capitaliste, prédation, exploitation, extraction de plus value, pression sur les sous-traitants, abus de position dominante, entente illicite sur les prix entre concurrents, chantage à la délocalisation, licenciements boursiers subventionnés, non reconnaissance de maladies ou accidents professionnels, désinformation sur la nocivité des produits utilisés ou commercialisés, recrutement de scientifiques mercenaires de renom pour contester les critiques des chercheurs indépendants, éradication des conquêtes sociales et des règlementations du travail et des normes, etc.

     

    Ce qui est plus surprenant est la prodigieuse acceptation de la violence par l’entourage de celle-ci, soit parce que les personnes sont dans une relation de dépendance vis-à-vis de l’auteur ou des auteurs des violences, soit parce que l’idée de reconnaître les faits de violence de l’un de leur proche ou voisin remettait en cause un certain ordre hiérarchique et de représentation du monde qu’il se sont construits pour leur confort personnel. De là vient sans doute qu’il y a recoupement quasi parfait entre la sociologie des personnes politiquement peu critiques des injustices du système global et celle des personnes informées de violences dont serait victime quelqu’un de leur voisinage immédiat et qui ne réagissent pas. Tolérance aux messages racistes, à la violence des idées, et pour finir accommodement silencieux vis-à-vis d’une violence très concrète, locale, et pourquoi pas de l’intime voisinage.

     

    Aussi, contre cette banalisation et cette bienveillance sociétale envers la violence, rien de tel que de restituer ici quelques notes prises sur le livre incroyablement pertinent et révélateur « Le livre noir des violences sexuelles » (Dunod , Paris 2013) de Muriel Salmona, docteur psychothérapeute exerçant à Bourg-la-Reine. Son expérience clinique, conjuguée à de nombreuses recherches internationales, permet de se faire enfin une idée précise sur la genèse de la violence qui ne vient pas de nulle part et n’est jamais sans conséquences, contrairement à ce qu’une ignorance générale savamment entretenue sur la question essaie de nous laisser croire.

     

    Ces notes bien que très fragmentaires, sont assez révélatrices du fonctionnement à la fois social et neurobiologique de la violence et de ses conséquences : 

     

    p. 33 :

    « L’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) a pu mesurer qu’en 2009, 2,7 % de personnes de 18 à 75 ans (2,5% d’hommes et 3% de femmes) se déclaraient victimes de violences physiques et sexuelles, soit 1 177 000 personnes. »

     

    p. 59 :

    « L’Organisation  Mondiale de la Santé en 2002 a défini la violence  comme : « La menace ou l’utilisation intentionnelle de la force physique ou du pouvoir contre soi-même ou contre autrui, contre un groupe ou une communauté, qui entraine ou risque d’entraîner un traumatisme ou un décès, des dommages psychologiques, un mal-développement ou des privations. » Cette définition, qui exclut les événements violents non-intentionnels, inclut donc les violences verbales, physiques, psychologiques et sexuelles, mais aussi les négligences et les actes d’omission. La notion d’intentionnalité est aussi essentielle, intention d’exercer un rapport de force, un pouvoir, une emprise, une domination, sans pour autant vouloir provoquer un préjudice précis : par exemple, secouer un bébé, et entrainer sa mort, ne signifie pas forcément une volonté infanticide.

    La violence envers autrui est avant tout une affaire de droit. La loi qualifie la plupart des violences en crimes et délits que la justice est supposée reconnaître et punir, car la violence porte atteinte à notre dignité d’être humain et à nos droits fondamentaux à la vie, à la sécurité et à la santé.

    La violence est traumatisante. Outre les risques directs d’être tué ou blessé physiquement, elle est à l’origine de graves blessures psychiques : les psychotraumatismes. Or, ces blessures ont un substrat qui n’est pas seulement psychologique mais aussi neurobiologique, avec des atteintes visibles de certaines structures du cerveau et des atteintes du fonctionnement de circuits cérébraux, atteinte qui heureusement pourront être réparées lors d’une prise en charge adéquate.

    C’est l’incohérence de la violence, son non-sens, qui la rend particulièrement traumatisante pour le psychisme, surtout si personne ne vient secourir la victime, reconnaître sa souffrance, la réconforter en s’indignant et en l’entourant de sollicitude. Car la violence opère une déchirure du sens  que nous donnons au monde et à notre existence, fragile tissu en constant remaniement que nous nous efforçons de tisser tout au long de notre vie. Cet indispensable sentiment d’unité et d’appartenance à nous-mêmes et au monde nous permet seulement d’exister comme un individu singulier, unique, avec son histoire ses savoirs, ses émotions et ses sentiments, mais aussi comme un élément d’un tout universel, capable d’entrer en relation et d’être en empathie avec les autres, de pouvoir les reconnaître dans leur singularité, avec leur histoire, leurs savoirs, leurs émotions et leurs sentiments, et d’être reconnu par eux dans un échange permanent. »

     

     

    p. 64 :

    « (…) Les violences sont donc reconnues (par l’ONU et l’OMS) comme une question de droit et non comme une question d’intimité, de sexe, de couple de famille, de coutume ou de culture, les conséquences des violences étant une question de santé publique.

    Pourtant nous sommes loin du compte ! Les victimes confrontées à un déni massif de la part de leurs proches, mais aussi de tous ceux censés les protéger et les accompagner : travailleurs sociaux, policiers, juges, médecins… Pour le monde de la santé, la reconnaissance des conséquences traumatiques des violences sur la santé psychique et physique a toujours été et reste problématique, alors qu’avoir subi des violences, particulièrement dans l’enfance, est un déterminant majeur de la dégradation de la santé et du bien-être des personnes.

    Plusieurs faits expliquent cela :  la méconnaissance des mécanismes, l’habitude de considérer la violence comme une fatalité, ou encore la non-dénonciation des violences pour divers motifs (tolérance des rapports de force, protection des dominants et de la structure hiérarchique de la société, mépris des victimes et suspicion systématique de leur parole), mais aussi absence de reconnaissance et de prise en charge appropriée par les acteurs de santé publique (corps médical et professions paramédicales, secteurs de l’aide sociale).

    Il y a une véritable incapacité à penser les violences et donc à les reconnaître, mais aussi à les entendre lorsqu’elle sont révélées, car la révélation entraine un stress émotionnel chez les personnes qui reçoivent la parole des victimes. La remise en cause de l’opinion souvent favorable qu’elles avaient de l’agresseur, l’horreur des crimes et délits commis, la peur des conséquences d’une dénonciation des violences font que par angoisse, lâcheté ou complicité, tout sera mis en place pour dénier les violences et imposer le silence aux victimes. »

     

    p. 72 :

    « Les violences traumatisantes « insensées » entrainent une effraction psychique impossible à contrôler, responsable d’une sidération des victimes. Cette effraction paralyse le psychisme des victimes, elles se retrouvent alors pétrifiées dans l’incapacité de se défendre mentalement contre ce qu’elles subissent. Le psychisme « en panne » ne peut plus, par l’intermédiaire de représentations mentales concernant l’événement (analyse, compréhension et prise de décision), jouer un rôle de défense et de modulation du stress intense déclenché par les violences. Or, le stress est la réponse adaptative normale devant tout danger, c’est un « réflexe neurobiologique, physiologique et psychologique d’alarme, de mobilisation et de défense de l’individu à une agression, une menace ou une situation inopinée » (Louis Crocq, 2007).

     

    Le modèle clinique et théorique 

    Lors des violences traumatiques, la paralysie des défenses psychiques a pour conséquences l’apparition d’un stress dépassé qui sera responsable d’atteintes neurologiques. Ces atteintes seront réversibles à la condition  d’être prises en charge spécifiquement. Les mécanismes de ces atteintes commencent à être connus depuis une quinzaine d’années, mais c’est surtout depuis les années 2003-2005 que les recherches en neurosciences couplées à la clinique ont permis de bien mieux comprendre les réactions et les perturbations de certaines fonctions du cerveau lors de violences traumatisantes (Schin, 2006 ; Yehuda, 2007 ; Salmona, 2008). Ces perturbations produisent des altérations de la conscience et des troubles de mémoire émotionnelle qui seront la cause de troubles psychiques et de souffrances morales.

    Pour mieux comprendre les effets et les causes psychotraumatiques de la violence, ainsi que ses mécanismes de reproduction de proche en proche, de génération en génération, je vais expliquer le modèle clinique et théorique que j’ai élaboré, synthèse réalisée à partir des recherches internationales en psychiatrie, en sciences humaines, en neurosciences,  et à partir de mes propres recherches cliniques.

     

    La réaction émotionnelle normale face à un danger

    Face à une situation dangereuse, nous sommes tous programmés pour déclencher immédiatement une réaction émotionnelle de survie, automatique et non consciente. Cette réaction est commandée par une petite structure cérébrale sous-corticale, l’amygdale cérébrale (amygdale car elle a la forme d’une amande) (Ledoux, 1997).

    Cette réaction émotionnelle sert d’alarme et elle prépare l’organisme à fournir un effort exceptionnel pour échapper au danger, en lui faisant face, en l’évitant ou en le fuyant. Pour ce faire, l’amygdale cérébrale commande la sécrétion par les glandes surrénales d’hormones de stress : l’adrénaline et le cortisol. Ces hormones permettent de mobiliser une grande quantité d’énergie en augmentant la quantité d’oxygène et de glucose disponible dans le sang. Le cœur se contracte plus fort et bat plus vite, le débit sanguin augmente, la fréquence respiratoire s’accélère, un état d’hypervigilance se déclenche.

    Dans un deuxième temps, le cortex cérébral informé du danger analyse les informations, consulte grâce à l’hippocampe toutes les données acquises se rapportant à l’événement (expériences, apprentissage, repérage spatio-temporel). L’hippocampe est une autre petite structure cérébrale qui s’apparente à un logiciel capable d’encoder toutes les expériences, de les traiter puis de les stocker en les mémorisant, indispensable pour aller ensuite les rechercher. L’hippocampe gère donc la mémoire, les apprentissages, et également le repérage spatio-temporel. À l’aide de tout ce travail d’analyse et de synthèse, le cortex peut élaborer des stratégies pour assurer sa survie et prendre les décisions les plus adaptées à la situation.

    La réponse émotionnelle une fois allumée, comme toute alarme, ne s’éteint pas spontanément. Seul le cortex, aidé par l’hippocampe, pourra la moduler en fonction de la situation et des besoins en énergie de l’organisme, ou l’éteindre si le danger n’existe plus. Pendant l’événement, toutes les informations sensorielles, émotionnelles et de travail intellectuel seront traitées, encodées puis stockées dans les circuits de mémorisation. L’événement sera alors mémorisé, intégré dans les circuits neuronaux, et il sera disponible pour être ensuite évoqué et raconté. Dans un premier temps le récit sera accompagné d’une réaction émotionnelle, qui progressivement deviendra de moins en moins vive. Mais la mémoire émotionnelle restera sensible, comme rappel d’une expérience de danger à éviter. Si l’on a été piqué par un frelon, la vue ou le bruit d’un insecte volant enclenchera une réaction émotionnelle pour nous informer d’un danger, que l’on identifiera aussitôt en se rappelant la piqûre. En identifiant l’insecte on pourra se protéger ou au contraire se rassurer selon qu’il paraît dangereux ou non. Cette mémoire de l’événement est dite autobiographique.

     

    La sidération du psychisme

    En cas de violences, tous les mécanismes gérant la réponse émotionnelle sont très perturbés. Devant le danger l’amygdale cérébrale s’active et la réaction émotionnelle automatique s’enclenche. Mais comme la victime est réduite à néant face au non-sens de la violence qui s’abat sur elle et à la volonté de destruction inexorable et incompréhensible de l’agresseur, la violence pénètre comme un raz de marée dans le psychisme et balaie toutes les représentations mentales, toutes les certitudes, rien ne peut s’opposer à elle. L’activité corticale de la victime se paralyse, elle est en état de sidération. Le cortex sidéré est dans l’incapacité d’analyser la situation et d’y réagir de façon adaptée.

    Des expériences effectuées par des scientifiques américains ont permis de mettre en évidence cette paralysie corticale : ils ont fait à deux personnes, une qui a subit des violences (un vétéran du Vietnam) et qui présente un état de stress post-traumatique, et une autre qui n’a pas subi de violences et qui n’a pas de stress post-traumatique, des IR (Imageries par Résonance Magnétique) encéphaliques fonctionnelles (qui permettent en registrant les variations de flux sanguin de visualiser les zones du cerveau qui s’activent). Lors de l’examen les chercheurs font écouter aux deux personnes simultanément un enregistrement avec un récit neutre, et soudain des violences de guerre extrêmes sont rapportées et décrites. Ce récit violent entraine chez les deux personnes une réponse émotionnelle. Chez la personne qui n’a pas de trouble psychotraumatique, on voit sur l’IRM de nombreuses zones corticales s’activer pour répondre au stress déclenché par le récit(particulièrement au niveau du cortex préfrontal et de l’Hippocampe), ce qui permet d’analyser la situation (il ne s’agit que d’un récit) et de moduler et d’éteindre la réponse émotionnelle, la personne développe un discours intérieur qui lui permet de se calmer, et elle peut décider de se plaindre à la fin de l’examen. En revanche sur l’IRM de la personne traumatisée, lors du récit des violences on constate une absence totale d’activité corticale, aucune zone ne se colore, la personne est sidérée, elle ne va pas pouvoir calmer la réponse émotionnelle que le récit a enclenchée (Bremner, 2003).

    Lors de la sidération corticale, la victime est comme paralysée, elle ne peut pas crier, ni parler, ni organiser de façon rationnelle sa défense (ce qui lui sera souvent reproché ensuite).

    Comme le cortex est  en panne, il ne peut pas contrôler la réponse émotionnelle, celle-ci continue de monter en puissance, avec des sécrétions de plus en plus importantes d’hormones de stress, adrénaline et cortisol. L’organisme se retrouve rapidement en état de stress extrême.

     

     Le risque vital cardio-vasculaire et neurologique

    Cet état de stress extrême comporte un risque vital cardio-vasculaire et un risque d’atteintes graves neurologiques, notamment du fait de la quantité croissante des hormones de stress (adrénaline et cortisol) déversées dans le sang. À haute dose, ces hormones de stress deviennent toxiques pour l’organisme/ L’excès d’adrénaline peut entrainer une souffrance myocardique susceptible de provoquer un infarctus du myocarde et une mort subite. Et l’excès de cortisol est neuro-toxique, il est à l’origine d’une souffrance neuronale qui peut être responsable d’un état de mal épileptique, de pertes de connaissance, d’ictus amnésique et d’un coma. Jusqu’à 30% des neurones de certaines structures cérébrales peuvent être détruits ou lésés avec une diminution importante des épines dendritiques et des connexions neuronales (Woolley, 1990 ; Yehuda, 2007 ; Nemeroff, 2009). La victime se retrouve en danger de mort non seulement par la volonté criminelle de l’agresseur, mais aussi par le risque vital créé par le stress extrême généré par les violences.

     

    (…)

     

    Face à ce risque vital cardio-vasculaire et neurologique le cerveau dispose d’une parade exceptionnelle : la disjonction. Comme pour un circuit électrique en survoltage qui disjoncte pour éviter de griller tous les appareils branchés, le cerveau fait disjoncter le circuit émotionnel en sécrétant en urgence des neuro-transmetteurs (endorphines) et des substances (antagonistes des récepteurs de la N-Méthyl-D-Asparate) qui sont assimilable à des drogues dures, comme la morphine et la kétamine, il s’agit donc d’un cocktail puissant (Zimmerman, 2010). L’association morphine et kétamine est d’ailleurs utilisée pour traiter des douleurs rebelles en chirurgie post-opératoire. 

     

    Cette disjonction interrompt brutalement les connections entre l’amygdale et les autres structures du cerveau. L’amygdale isolée reste « allumée » mais ses informations ne passent plus. La sécrétion d’hormones de stress (adrénaline et cortisol) s’arrête donc brutalement et le risque vital avec. Le cortex ne reçoit plus d’information sur l’état émotionnel psychique et physique. L’amygdale cérébrale ne transmet plus d’information à l’hippocampe pour traiter la mémoire de l’événement et donner des repérages temporo-spaciaux.

    La disjonction traumatique va être à l’origine de deux conséquences neuro-biologiques qui seront au cœur des troubles psycho-traumatiques et à l’origine de toutes les conséquences sur la santé : la mémoire traumatique et la dissociation.

     

    Avec cette disjonction les victimes se retrouvent alors soudain dans un état d’anesthésie émotionnelle et physique : elles continuent de vivre les violences, mais elles ne ressentent plus rien, c’est ce qu’on appelle un état de dissociation (Van der Hart, 1992). Les victimes décrivent alors un sentiment d’irréalité, voire d’indifférence et d’insensibilité, comme si elles étaient absentes ou devenues de simples spectateurs de la situation du f ait de l’anesthésie émotionnelle et physique liée à la disjonction, avec une sensation de corps mort. La conséquence immédiate de la dissociation est que la victime se trouve encore plus incapable de se défendre.

    En même temps, l’interruption des connexions entre l’amygdale et l’hippocampe est à l’origine de la mémoire traumatique. En effet, l’hippocampe déconnecté de l’amygdale ne peut pas encoder, ni intégrer, ni mémoriser l’événement violent, qui de ce fait ne pourra pas devenir un souvenir normal de type autobiographique. L’événement restera sous la forme d’une mémoire « piégée » telle quelle dans l’amygdale cérébrale. C’est cette mémoire émotionnelle et sensorielle « piégée », qui n’a pas accédé au statut de mémoire autobiographique, qui est la mémoire traumatique. La mémoire traumatique fonctionne comme une machine à remonter le temps qui peut se mettre en route de façon inopinée et faire revivre à l’identique l’expérience sensorielle et émotionnelle des violences, sans possibilité de contrôle cortical conscient. C’est elle qui est à l’origine des grandes souffrances des victimes. C’est elle qui va contraindre les victimes à mettre en place des stratégies de survie.

    Nous allons d’abord détailler les manifestations protéiformes de la mémoire traumatique, puis de la dissociation traumatique, avant de d’aborder plus loin la description  des stratégies de survie que sont les conduites d’évitement, de contrôle et d’hypervigilance, et les conduites dissociantes et anesthésiantes.

     

    La mémoire traumatique : une machine infernale à remonter le temps

     

    Cette mémoire traumatique, telle une mine interpersonnelle, est susceptible d’exploser à chaque fois qu’on posera le pied dessus, c’est-à-dire chaque fois qu’une situation, une pensée ou une sensation rappellera consciemment ou non les violences. Si elle n’est pas traitée elle persistera des années,  voire des dizaines d’années, et elle transformera la vie des victimes en un chap. de mines, générant un climat de danger et d’insécurité permanent.

    C’est donc une mémoire émotionnelle et sensorielle brute et hypersensible des violences, piégées dans l’amygdale cérébrale. Elle n’est pas sous le contrôle des fonctions supérieures corticales, elle échappe à toute analyse, à tout travail de « réécriture » pour en faire un discours autobiographique, elle ne peut pas être racontée, elle ne peut être que revécue de façon hallucinée sans aucune possibilité d’en changer le cours (Janet, 1928 ; Van der Kolk, 1991).

    Elle se différencie ainsi de la mémoire autobiographique, consciente et déclarative, qui est travaillée, remaniée, modifiée et affectée par le temps. En effet, dans le cadre de cette mémoire autobiographique, l’intensité émotionnelle des évènements du passé est érodée par le temps. Son contenu peut être transformé, voire falsifié. La remémoration d’évènements ayant eu un fort impact émotionnel positif ou négatif, sera accompagnée d’émotions très atténuées et elle ne s’accompagnera pas de phénomènes sensoriels bruts mais de leurs représentations intellectuelle. On se souviendra de l’intensité d’une douleur ou de la chaleur bénéfique d’un bain de soleil, on ne la ressentira pas à nouveau à l’identique, on se souviendra de la qualité d’une lumière, de l’intensité visuelle et auditive d’une tempête, on les reconstruira mentalement, elles ne nous apparaîtront pas telles qu’elles étaient exactement.

    En revanche, lors de réminiscences de la mémoire traumatique, l’événement traumatisant est revécu à l’identique, sans reconstruction, de façon inchangée, même de nombreuses années après. Le temps écoulé n’a pas d’action sur l’intensité et la qualité des sensations et des émotions. Les réminiscences sont intrusives, elles envahissent totalement la conscience en donnât l’impression de revivre l’événement  au présent, avec le même effroi, les mêmes perceptions, les mêmes douleurs, les mêmes réactions physiologiques. Elles sont déclenchées de façon automatique par des associations mnésiques, par des stimuli ou des contextes rappelant le traumatisme. Le lien associant le stimulus présent et le traumatisme passé peut-être clairement identifié ou au contraire totalement ignoré. De la même façon les réminiscences peuvent être reconnues comme le « film » complet ou partiel du traumatisme ou au contraire rester incompréhensibles, sans que la victime reconnaisse le caractère ancien et déjà vécu de cette expérience sensorielle et émotionnelle. Ces réminiscences s’expriment sous la forme de flash-backs soudains, de rêves et de cauchemars, d’expériences sensorielle pouvant prendre l’apparence d’illusions, d’hallucinations, d’expériences douloureuses psychologiques, émotionnelles, somatiques, motrices (Steele, 1990). Elles s’accompagnent toujours d’un intense sentiment de détresse et d’une grande souffrance psychique et physique, qui sont ceux qui ont été vécus lors du traumatisme initial.

    N’importe quelle dimension du traumatisme peut être réactivée et revécue, les violences elles-mêmes (les actes, leur déroulé, leur contexte), les émotions et les sensations ressenties par les victimes (la terreur, les douleurs, la peur de mourir, etc.), mais également tout ce qui concerne l’agresseur (ses paroles, ses injures, ses mises en scène, sa haine, son mépris, ses menaces, son excitation, son odeur). Cette mémoire traumatique des actes violents de l’agresseur, qui colonisera la victime, sera à l’origine d’une confusion entre elle et l’agresseur, souvent responsable de sentiments de honte et de culpabilité, qui seront alimentés par des paroles et des émotions violentes et perverses perçues à tord comme les siennes, alors qu’elles proviennent de l’agresseur, et cela constituera une torture supplémentaire pour la victime.

     

    Une bombe émotionnelle prête à exploser à tout moment

     

    Cette mémoire traumatique, « abcès mnésique » émotionnel et sensoriel, reste « bloquée », « enkystée », et fait revivre à l’identique le « film » des violences avec la certitude que l’événement est en train de se reproduire. Elle est accompagnée d’un « orage neurovégétatif » ‘sueur, pâleur, tachycardie, spasmes viscéraux, impression de gorge serrée, de ne pouvoir respirer, etc.) et de réactions motrices (mouvement de défense automatique, immobilisation,  raidissement du corps, yeux écarquillés, bouche ouverte, etc.), voire d’absences, de pertes de connaissance ou de symptômes dissociatifs.

    Véritable machine à remonter le temps infernale, elle se déclenche la nuit lors de cauchemars « hallucinés », ou le jour dès qu’elle est « effleurée » par des liens, des émotions, des sensations, un contexte qui rappelle les violences. Un mot comme « viol » ou des injures entendues, même si elles ne nous sont pas destinées, peuvent la déclencher. Mais cela peut être aussi : un bruit inattendu, une porte qui claque, un objet qui tombe, un cri, l’explosion d’un pétard ; une odeur, un goût ou une consistance qui rappelle l’odeur de l’agresseur ou bien celle du sang, de la sueur ou du sperme ; un regard, un mouvement, une voix, un visage, une silhouette qui ressemble à l’agresseur ; une couleur, comme le rouge ; une scène… (suit une longue énumération précise de l’auteur) »

     

    (…)

     

    p. 91 :

     

    « LA DISSOCIATION TRAUMATIQUE, OU COMMENT ON DEVIENT ÉTRANGER À SOI-MÊME

     

    La disjonction du circuit émotionnel, déclenchée lors du survoltage, produit une interruption brutale de la réponse émotionnelle et une anesthésie émotionnelle et physique. Au moment le plus effroyable l’angoisse extrême, le stress dépassé, la douleur insupportable vont s’arrêter brutalement alors que les violences, elles, vont continuer. La victime continue à voir l’agresseur par exemple la violer ou la frapper, à l’entendre hurler, menacer, mais il n’y a plus de connotation émotionnelle, plus rien n’est ressenti.

    Cette anesthésie émotionnelle va donner l’impression d’une grande étrangeté, d’irréalité, et de déréalisation. La victime traumatisée aura l’impression de ne pas vivre l’événement, de ne pas en faire partie, mais d’en être spectateur, de l’observer à distance, voire d’être totalement transportée dans une autre scène, comme si elle était déjà morte, c’est la dissociation péri-traumatique.

    (…)

    Ces états émotionnels discordants vont perturber l’entourage et susciter de nombreuses réactions inappropriées d’incrédulité, de minimisation des faits, d’absence d’empathie, voire de maltraitance et de non assistance à personne en danger.

     

    p. 100 :

     

    En miroir, les proches ou les professionnels, nous l’avons vu,  peuvent également ne rien ressentir émotionnellement face à des situations pourtant dramatiques, le processus empathique étant en panne du fait de l’anesthésie émotionnelle de la victime. Ce n’est souvent qu’intellectuellement, parce qu’ils sont conscients de ce phénomène, qu’ils pourront reconstruire des émotions adéquates pour bien prendre en charge les victimes. De plus, en fonction de leur passé traumatique, certains professionnels peuvent se dissocier en écoutant les récits des violences qui par association avec des évènements de leur passé re-déclenchent leur mémoire traumatique. Et dans certains cas les violences subies par les victimes sont tellement inouïes et atroces, que le récit en est directement traumatisant. Si les professionnels ne sont pas conscients de ces risques, s’ils n’ont pas une bonne connaissance de leur passé traumatique et des répercussions qu’ils peuvent avoir sur leur capacité relationnelle et professionnelle, s’il n’ont pas développé toute une capacité à identifier puis à moduler ou à éteindre leur réponse émotionnelle, ils peuvent décompenser et être eux-mêmes traumatisés(traumatisme vicariant), ils peuvent également avoir des réactions tout à fait inadaptées qui peuvent être maltraitante, dangereuses, et même s’apparenter à une non-assistance à personne en danger. Ils sont alors envahis devant ces victimes des violences par des angoisses non maîtrisées, une irritabilité voire une agressivité, et avec un manque d’empathie et de bienveillance, ils rejettent la victime, ou bien ils réagissent par de la confusion voire de la sidération, et même par une banalisation des faits de violence (avec des commentaires malheureusement fréquents tels que : « ce n’est pas si grave ! », « ce sont des jeux d’enfants », « il ne s’est pas rendu compte », « vous avez du mal comprendre », etc.), ou par de l’indifférence (liée à la dissociation et à l’anesthésie émotionnelle). Ces situations aboutissent souvent à une absence de reconnaissance et d’identification des violences et du danger couru par la victime, qui ne seront pas dénoncés ni pris en charge. Et ces professionnels censés accompagner, protéger et soigner la victime, vont l’abandonner et parfois lui faire subir de nouvelles violences.

     

    L’anesthésie émotionnelle au service des agresseurs

     

    Les agresseurs sont également aux prises avec une dissociation et une anesthésie émotionnelle, mais ils vont utiliser ces symptômes très différemment, comme des « atouts », au service de leur intérêt et de leur domination. Afin de mettre en scène des personnages très efficaces pour tromper leur victime et leurs proches, dans un jeu subtil et convaincant, ils se transforment au gré des nécessités d’un côté en voisin aimable, en professionnel impressionnant, en père idéal, et de l’autre en dictateur impitoyable, monstre implacable, grand pervers sexuel, fou furieux, etc. (.. ;)

    Toutes ces mises en scène sont des mensonges, une escroquerie totale pour se ménager un toute sécurité un vivier de victimes à disposition, souvent offertes sur un plateau à des personnes « bien sous tout rapport », « au dessus de tout soupçon », victimes qui seront également totalement désorientées par ces allers-retours entre la personne la plus gentille qui soit à certains moments, et la personne la plus horrible qui soit à d’autres moments. (…)

    De plus l’anesthésie émotionnelle rend l’instrumentalisation d’autrui et les agressions beaucoup plus faciles pour ces agresseurs, car il n’y a aucun risque de dégoût ou de culpabilité face aux violences, ni de compassion ou d’empathie encombrante face aux victimes, tous facteurs qui pourraient limiter les violences. L’agresseur est insensibilisé, il peut  agir sans entrave. De même la préparation minutieuse, parfois très à l’avance, des passages à l’acte violents est-elle déjà en soi génératrice de disjonction, de dissociation et d’une anesthésie émotionnelle qui facilitera la réalisation des agressions (c’est particulièrement vrai pour les tueurs et les violeurs en série).

    Cela explique que même après des actes extrêmement graves, violents et répétés dans la durée, comme lors des guerres ou de violences d’État, associés à des actes de barbarie, des viols systématiques, des tortures, des massacres ou des génocides, les grands criminels de guerre, les tortionnaires continuent de n’avoir aucun remord et de ne pas se sentir coupables des années, voire des dizaines d’années après les faits. Ils ont dans la tête suffisamment d’atrocités en réserve pour alimenter une disjonction et une anesthésie émotionnelle en continu. »

     

    (...) 


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