• Ambiance

     

     

    Un ami de longue date me racontait l’autre jour comment il lui était resté de sa deuxième ascension du Mont Blanc entreprise pour ses cinquante ans, le souvenir d’une relation, d’une ambiance, avec cet ami, montagnard comme lui, qui l’accompagnait dans cette aventure. Il lui restait un souvenir qui avait, selon lui, marqué les deux participants : tout au long de l’épreuve, à chaque moment de choix, à chaque appréciation des conditions climatiques changeantes, il leur avait fallu décider ensemble. Sans stress, sans pouvoir de l’un sur l’autre ; ensemble. Et il retire de ce souvenir quelque chose d’incroyablement posé, serein, calme, agréable… un moment de bien être et de bonheur absolu.

    Vous pensez bien que moi qui n’ai pas beaucoup gravi de très hauts sommets, plutôt de hautes montagnes à vache et à pierriers, à névés certes, mais pas d’alpinisme pur, j’entendais sont récit avec un intérêt mêlé d’admiration ; mais surtout je retenais de cette « histoire » magnifique quelque chose d’en effet au delà du contexte dans lequel nous vivons tous désormais en immersion. Je veux parler encore de politique et d’art, bien sûr.

    En regardant l’un des films des débuts de Buster Keaton, j’ai remarqué par exemple combien les prestations des divers comédiens avec lesquels Buster Keaton travaillait ses films devaient forcément provenir d’une certaine concertation, qu’en admettant qu’il y ait eu une direction d’artiste, sans doute par Buster Keaton lui-même, ce qui sera encore plus frappant bien sûr dans ses grands longs métrages ultérieurs, il y avait nécessairement une certaine qualité de relation entre ces différents acteurs. Et qu’il n’était pas possible que Buster Keaton puisse se passer de l’initiative et des propositions de ses coéquipiers. Qu’ils devaient donc tous se parler, essayer, ajuster, recommencer, régler les effets et les acrobaties au millimètre près. Qu’il y avait donc bien une certaine relation dans le travail entre ces gens. Et que cette relation, de confiance, d’échange, de non hiérarchie mais plutôt de respect du territoire de chacun, produisait en effet de petites (et de grandes) merveilles de l’art.

     Je me dis donc qu’un rapprochement peut être fait entre l’expérience si gratifiante de mon ami lors de son ascension et cette démonstration de vie partagée des films de Buster Keaton, que l’on sent à chaque fois imprégner l’ensemble du climat du film. Il y a donc là une leçon à tirer qui pourrait servir en démocratie, au travail comme en beaucoup de dimensions de la vie sociale. Il suffit de savoir comment les hommes et les femmes travaillent aujourd’hui, dans une sainte frousse de leurs chefs, eux-mêmes aux abois, craignant de ne pas atteindre les « objectifs » imposés tous les mois par les conseils d’administration des actionnaires.

    Pour prendre un exemple personnel, on demande désormais aux professeurs de collège pour leurs besoins en matériel courant, de procéder par « projets ». il s’agit là de masquer, bien que personne ne soit dupe, la pénurie généralisée dans laquelle nous enfoncent depuis des ans les gouvernements socialistes ou de droite, pour faire croire qu’en obligeant chacun à définir précisément les arguments de projet des demandes d’achat de matériel pour leur discipline, les professeurs, qui ont, on le sait, dans l’ambiance idéologique entretenue par les médias, toujours tendance à « abuser », seraient ainsi contraints à être enfin précis et raisonnables ; un mode opératoire qui a « fait ses preuves » dit-on dans le privé et permet de justifier dans le public les diminutions scandaleuses de moyens en reportant sur les personnels la violence qui s’exercera désormais entre eux pour les mieux diviser.  Ce secteur privé qui sert d’exemple, est celui où l’on licencie et où l’on précarise les emplois à tour de bras depuis vingt cinq ans (comme dans le public d’ailleurs). Or, de quoi a besoin un professeur pour enseigner ?  De calme, de sérénité ; non seulement dans ses classes, mais aussi autour de lui, dans ses conditions de travail, dans ses relations de travail, dans l’ambiance. C’est-à-dire qu’il a besoin que, par principe, on lui fasse confiance, qu’on le respecte, qu’il sache que s’il demande telle ou telle fourniture, c’est bien parce qu’il a pensé précisément que cela était utile dans ce contexte à ce moment précis. Bref qu’il en avait besoin, et qu’il en aurait usage pour ses cours. Or désormais, le professeur doit rendre des comptes. Il doit, en plus de préparer ses cours, définir en effet ses besoins en fournitures à raison d’une ou deux commandes par an, il doit monter une démonstration argumentée, à l’attention de professeurs d’autres disciplines et de membres du conseil  d’administration qui ne connaissent rien à son domaine propre, prouvant le pourquoi et le comment, évoquant les précédentes réalisations justifiant sa démarche. Il doit prouver qu’il a absolument besoin de ce matériel, mais plus que cela, il doit prouver absolument que ce qu’il demande est PLUS URGENT QUE LES DEMANDES DE SES CONFRÈRES. Et c’est cela le crime. Car demander à quelqu’un de consciencieusement investi dans sa mission au service de l’intérêt général (car si l’enseignement était autre chose, on l’aurait certes su depuis longtemps, y compris en termes de rémunérations), de se battre CONTRE les autres investis de la même mission, et contre des collègues qui se rencontrent au quotidien, c’est vraiment une optique diaboliquement tournée vers la destruction de la qualité des relations de travail et des relations interpersonnelles entres collègues qui se respectent, qui entre eux, considèrent l’ « autre comme une finalité en soi » (pour reprendre l’idée de Kant). C’est le moyen le plus sûr de détruire l’ambiance de travail, l’ambiance qui préside, elle, à la qualité de la vie au travail, à la possibilité même d’aimer faire son travail AVEC et non pas contre les autres.

     

    Voilà pourquoi on peut parler d’ « entreprise de destruction massive » dans les nouvelles consignes données aux chefs d’établissements de tous les établissements scolaires de France. Par pure obligation à extraire de l’argent des fonctions régaliennes de l’État pour le compte de tous les oligarques qui spéculent contre la dette souveraine des États avec les liquidités qu’ils conservent en ne payant pas leurs impôts, les établissements scolaires sont obliger d’imposer à leurs personnels des conditions d'exercice de leurs métiers kafkaïennes et disons-le, débiles. Ce qui contribue d’autant à affaiblir le sentiment des professeurs et personnels d’éducation d’être considérés. Ce qui, vous pensez bien, se répercute sur la manière dont les élèves, véritables « éponges » de l’ambiance générale, se comportent en classe ; la boucle est bouclée ! Le nœud coulant peut se resserrer !

     

    Or le récit du début de cet ami et l’exemple de Buster Keaton pourraient, au contraire, servir à imaginer quelles pourraient être les relations idéales et réalistes pour que les hommes et les femmes vivent efficacement et constructivement leurs relations de travail. Une vraie écologie humaine en somme. Une vraie réflexion sur le bonheur au travail utile. Une vraie invention. Mais c’est là que l’on voit que le gouvernement actuel n’est vraiment pas le gouvernement de l’écologie, ni de l’invention, ni d’ailleurs du « social » contrairement aux appellations fallacieuses. Mais cela, il fallait être vraiment aveugle ou partisan pour ne pas l’avoir déjà remarqué. On essaie – lucidement – autre chose… ?

     

     


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