• Auxiliaires avoir, auxiliaires être

     

     

     

    Isabelle Garo publie « L’or des images » chez la ville brûle  (2013). Je n’ai pas encore lu ce livre. Je le lirai tant il semble rejoindre  les questions posées ici.

     

    Il semble que le monde d’aujourd’hui persiste à persévérer dans son être, essentiellement par le moyen d’auxiliaires. On ne peut imaginer que ce monde (que Victor Hugo en son temps définit en une phrase : « c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches » en une de l'Humanité du 26.9.2013) survive une seconde en son règne par la seule action des grands propriétaires, décideurs de pratiquement tout selon un rapport de force qu’ils ont su capter et entretenir à leur avantage. En effet bien qu’infiniment riches et puissants, ces personnages omnipotents dépendent en toutes sortes de choses de centaines voir de dizaines de milliers de subordonnés qui s’activent quotidiennement, mettant leur compétence et leur scrupule professionnel, leur point d’honneur à servir directement ou indirectement le pouvoir des puissants. Sans cette armée d’auxiliaires, alors oui, ce monde basculerait rapidement vers autre chose ; mais tant que ces derniers, les auxiliaires, sont opérationnels – et opèrent – alors le système peut continuer. Pourquoi ? Parce que la puissance technique que représente cette armée d’auxiliaires est largement supérieure en l’occurrence, à celle des éventuels opposants, d’ailleurs déchirés de dissensions, de désaccords, d’hétérogénéités multiples qui ne laissent même pas imaginer concrètement une alternative. Ainsi se conjugue la persistance d’un monde.

     

    Cela étant, ces auxiliaires de « ceux qui ont le pouvoir », finement analysés par Frédéric Lordon dans son livre « Capitalisme, désir et servitude, Marx et Spinoza » ( bien présenté ici http://www.laviedesidees.fr/Le-capitalisme-entre-contrainte-et.html ) ne peuvent continuer à jouer le jeu contributif au maintien du système que par un mélange d’aliénation et de consentement, voir de passion. Et c’est là tout le paradoxe : accepter de servir, malgré l’évidence de l’aliénation (contrainte + soumission aux exigences de l’autre, de celui qui domine par la possession des moyens de pouvoir financier et de production), s’effectue ici plus souvent qu’on le croît par une véritable fusion avec les valeurs même du dominant : l’auxiliaire en vient à aimer aider un riche à ne pas payer l’impôt, aider un autre (ou le même) à renforcer son pouvoir, en aider un autre (ou le même encore) à écrire les lois votées par  l’assemblée selon ses intérêts, … Tout cela demande temps et compétence, engagement passionnel et est hardiment consacré, par les auxiliaires, au renforcement de l’avoir de ceux qui ont déjà tant.

    Ce zèle s’accompagne d’une forme de défense passive ou active du système,  d’une adoption fusionnelle des valeurs du maître (le patron), qui évidemment, rétribue ces multiples services et entretient ainsi, en fonds et espérances de reconnaissance,  l’armée des auxiliaires. S’il n’y aucune culpabilité en soi a  travailler dans une entreprise qui vend des missiles (quoique) ou distribue des produits financiers toxiques aux petites communes de nos campagnes, les promettant à une désolation budgétaire sans nom, il y a juste une distance à cultiver entre le gagne pain et les choix de pensée, bien que celle-ci à l’usage, tolère difficilement les grand écarts prolongés.

     

    Tout autrement peuvent être vus ces choses ou ces êtres qui par divers concours de circonstances, sortent entièrement ou presque totalement du domaine marchand et domaines de services essentiellement rendus aux maîtres. Ce peut être une œuvre d’art qui fut créée indépendamment d’une pression du marché, de contraintes entrepreneuriales ou d’obligations hiérarchiques, un article bien documenté qui ne serve pas les intérêt d’un fonds de pension, d’un lobby du tabac ou des OGM. Ces choses, ces œuvres, ces gestes, ces actions appartiennent davantage à ce qui aide l’humanité à vivre en tant qu’humanité (et non pas en tant qu’esclave). Ces choses font rêver, donnent à penser, procurent joie, émerveillement, élévation d’âme, profondeur et spiritualité, en toute gratuité au départ de leur avènement. Cette dignité des « œuvres » (au sens large) n’est pas loin s’en faut le fait de productions inscrites dans la recherche exclusive d’un retour sur investissement. Il y a en effet une sorte de pingrerie de base - une vulgarité - qui pénalise les  projets grossièrement centrés sur l’unique profit financier maximal. Les projets non basés sur un business plan respirent d’un autre désir, d’une autre ampleur.

     

    Deux logiques s’opposent donc et se retrouvent, tumultueusement, dans la vie sociale, en conflit permanent, en divers mélanges de dosage variables.  Ces gens qui à leur manière, résistent à un contrat social vicié et restreint (celui du dominant), cherchent à faire passer « autre chose » que la seule rentabilité, que la seule efficacité opératoire, sont des auxiliaires d’être. J’ai nommé les artistes, les associatifs, les idéalistes, tous à leur façon près de réalités qui ne sont pas seulement mercantiles ni objets de rapports de pouvoir ou de violence. Cette indépendance a sa valeur propre, qui peut d’ailleurs faire l’objet de captation par le monde financier, répondant, le plus souvent pour des motifs économiques, à l’injonction à faire de l’argent avec tout. Mais au départ, Les appels de ces choses, œuvres et gestes de résistance à l’arraisonnement marchand, sont intrinsèquement des ouvertures à l’être. Ce n’est que par la suite qu’ils peuvent légitimement ou non, basculer dans le domaine de l’avoir (acheter un livre ou un toile pour l’ « avoir »).

     

    L’intériorisation de la domination est plutôt le fait des auxiliaires au service de ceux qui ont déjà tout l’avoir. Les propriétaires leur reversent des miettes que ces auxiliaires prennent comme un morceau, une preuve charnelle pourtant illusoire d’appartenance à la caste des héritiers. Tandis que ceux qui pensent hors de ce dispositif de contrainte accepté, résistent à la soumission au modèle ambiant et proposent une autre voie, une autre relation au monde, ouvrent sur  un « à –vivre  inconnu ». 

    Toutefois, ce serait un doux rêve de penser qu’un changement de paradigme de la société puisse survenir et perdurer par le seul fait d’alternatifs locaux, et d’« artistes sans buts lucratifs ». En revanche, je peine à croire que l’enfoncement général dans la misère dans lequel nous nous dirigeons continument produise automatiquement à lui seul un soulèvement productif d’une société qualitativement nouvelle et (comme le dit Jean-claude Michéa dans son ouvrage « Les mystères de la gauche »), « Meilleure ». C’est paradoxalement par la conscience renouvelée des auxiliaires du système, de cette élite efficace au service de la perpétuation des dominations, que peut venir une contribution décisive. En tout cas aussi décisive que les deux autres. Je pense à tous ces gens compétents, souvent cultivées mais regrettant, dans leur aliénation quotidienne au service du business, de ne pas pouvoir investir pleinement leur champ de culture par de l’expérimentation et de l’audace créative au service, non seulement du seul fric, mais aussi d’une réelle aventure humaine. Aventure d’une autre société qui proviendrait en tout point de la société précédente, mais sur une perspective différente ; comme ces premières automobiles qui imitèrent longtemps la forme des fiacres, ou ces premières photographies qui étaient retouchées pour ressembler à la facture plus familière des peintures sur toiles.

    Je pense à Bernard Snowden et tous ceux dernièrement qui ont, avant ou après lui, fait ce genre de geste inouï de dévoilement des secrets criminels des puissants, tels Julien Assange, Bradley Manning… Je pense à ces femmes qui font face courageusement aux formes variées (et en ce point précisément identiques) de fanatismes religieux et aux diverses formes de sexisme, des plus brutales aux plus sournoises. Je pense à ces intellectuels faisant partie des rouages des sommets, qui, un jour, démissionnent et dénoncent  en démontrant, par leur parfaite connaissance des mécanismes du pouvoir économique ou politique, l’arbitraire, l’imbécillité cynique de leur ancien employeur (par exemple Éric Verhaeghe dans son livre « Jusqu’ici tout va bien ! Énarque, membre du MEDEF, président de l’Apec, je jette l’éponge ! » éditions Jacob-Duvernet  2011). Ces gens sont de précieux témoins, de précieux contributeurs à une invention collective. Ils n’ont pas de supériorité sur les autres formes d’inventeurs de mondes alternatifs, ils en sont une possibilité de réussite supplémentaire. C’est pourquoi, il est singulier de voir à ce point les artistes en vogue ou d’arrière plan, être aussi peu visibles sur le terrain de la dénonciation d’un système inique et de l’invention d’un autre monde. Peut-être, comme les autres auxiliaires, ni plus ni moins, ont-ils du mal à repousser la perspective de rémunérations alléchantes que proposent les possédants par la course à la réussite mondaine dans ce monde spécifique de l’art. Peut-être, pourtant, auraient-ils tout autant que d’autres anciens auxiliaires, une autre utilité qu’il leur reste à dessiner ? 

     

     

     


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