• De l’intrigue considérée comme l’un des beaux-arts

     

     

    De l’intrigue considérée comme l’un des beaux-arts

    De l’intrigue considérée comme l’un des beaux-arts

    De l’intrigue considérée comme l’un des beaux-arts

     

    Devant l'affichage de Beaubourg pour l'exposition Duchamp "La peinture même".

     

     

    Parmi les différentes significations du mot intrigue se trouve : « Ensemble de combinaisons secrètes et compliquées visant à faire réussir ou manquer une affaire » (Petit Robert).

     

    Je me demande si la part phénoménale d’énergies et de compétences combinées d’acteurs tous experts en leur matière qui se trouve investie dans la mise en scène et la valorisation d’une œuvre d’artiste, ne constitue pas une part grandissante d’intrigue au détriment d’une spontanéité dans l’action. Le calcul aurait pris ainsi le pas sur l’acte.

     

    Non pas qu’il faille considérer l’acte comme une absence de pensée, mais plutôt lui reconnaître la particularité d’être une part de savoir et d’expérience qui n’anticipe pas intégralement le résultat, qui ne se limite pas exclusivement à un plan préalablement établi et mis à exécution. L’excellent livre de Bourdieu « Manet, une révolution symbolique » énonce précisément cette distinction : il s’agit chez Manet d’une anticipation d’un refus d’anticiper intellectuellement sur la relation physique et manipulatoire à la sensation, ce qui dévoile dans le résultat une trace d’intimité dans la relation subjective à l’action.

     

    Ce que j’aime dans cette idée, est qu’elle restaure le rôle propre à l’action (de peindre ou d’agir, de faire un geste), phénomène immédiat qui ne soit prémédité que dans la mesure de la marge de variable que l’anticipation intellectuelle – et par là le désir – lui laisse : je sais que je veux faire cela mais je sais aussi laisser à cela la part d’inconnu, d’impréparation, qui laisse survenir des accidents qui font chair avec l’instant pour constituer un tout inextricable du temps de son accomplissement, façonnant comme une pâte de durée incarnée de manière unique. Une certaine décontraction en somme.

     

    Bien sûr que lorsque des intrigants intriguent (ne voyez aucune aigreur ou méchanceté contre cette forme calculatrice d’action à laquelle chacun doit bien inévitablement se consacrer d’une manière ou d’une autre, un moment ou l’autre), il leur arrivent aussi d’être dépassés par la tournure prise par les choses, par la vie, les différentes résistances et déviations que leur oppose le réel. Mais il n’y a pas à ce degré dans leur entreprise cette fusion liée à l’obligation d’improviser au travers d’un métier, d’une envie presque charnelle.

     

    Tout n’est pour autant pas laissé entièrement au hasard. Le métier, le savoir technique, portent cette faculté d’impulsion et d’intuition. Et justement ils s’offrent ce luxe d’en entretenir une ouverture du champ opératoire. Avec une part de tolérance à l’accident qui n’est pas une complaisance ou une facilité. Disons qu’il s’agit d’une aisance liée à une maîtrise, et qui permet de jouer avec l’accident minime et d’en jouer avec curiosité et détente.

     

    C’est cette curiosité qui se trouve interdite (et non dite) lorsque le programme est entièrement prédisposé à des fins strictement d’exécution opératoire comme cela a été fait  par la lecture strictement conceptuelle de la révolution de Duchamp (et la rétrospective de Beaubourg portant sur la peinture de Duchamp semble aller à rebours de l’interprétation strictement conceptuelle qui a été faite de l’artiste au cours du siècle passé. Je ne crois évidemment pas à une réhabilitation strictement picturale de l’œuvre de Duchamp - ce serait trop bête et peu conforme à l’intelligence du commissariat de ce genre d’exposition.

    Mais je crois que le rapport à la peinture de Duchamp a été beaucoup plus passionnel que l’éclairage mental que certaines interprétations en ont fait. Passionnel d’abord parce que Duchamp a été refusé par la société des artistes pour son "Nu descendant un escalier". Il y a eu immanquablement là un compte à régler. Que Duchamp a proprement réglé. Mais certainement pas en tuant définitivement l’acte de peindre. Il l’a réglé en reposant sur d’autres bases la validité de sa démarche, éclairant alors toutes celles des autres artistes qui suivirent. Ce n’est pas rien !

     

    C’est en quoi l’autorisation qu’un artiste se donne aujourd’hui de peindre relève de l’évidence, à condition qu’il puisse se trouver à lui-même des raisons de peindre et des motifs à peindre. J’ai choisi de repeindre la Joconde que Duchamp avait réemployée ( lui l'avait fait par la retouche - barbiche, moustache et "L.H.O.O.Q." - d’une carte postale transformée en quelques gestes en ready made). Repeindre la Joconde d'après une reproduction Internet et l'insérer aujourd'hui semble là le meilleur contrepied à la doxa un peu lourde, officielle, tirée depuis des décennies de l’œuvre de Duchamp. Et montrer à même la rue cette Joconde avec l’incrustation du masque du Président Hollande, lui même comble de l’imposture, était le deuxième pas de rupture. Mon musée portable est donc à même la rue, comme animé par une double urgence politique et artistique.

     

    N’en déplaise à ceux qui trouveraient ce dispositif, sous l'énorme musée, quelque peu misérable... En effet le parvis de Beaubourg, après la fête de l’Humanité il y a 10 jours (voir photo), a des allures de cour des miracles, et l’on y trouve surement dans un recoin quelque Quasimodo. On y voit d'ailleurs des gens, plus qu'on ne croit, qui se rendent au centre Pompidou pour aller surtout aux toilettes, puis en ressortent, soulagés. Et bien là justement on peut rencontrer des personnes réelles et étranges à la fois, apportant un enseignement.

     

    J’y ai été abordé par une dame guadeloupéenne plus tout jeune, la soixantaine, assez bien habillée, qui m’a approché pour lire mon « drapeau français ». Elle m’a dit, mécontente, qu’elle n’était pas d’accord que « tous ces étrangers profitent des services sociaux alors que elle, qui était française, ne pouvait plus y accéder malgré qu’elle couche depuis plusieurs nuits dehors » (sic). Elle n’a pas caché son admiration ou tout du moins sa grande compréhension pour Le Pen.

     

    Cette femme noire de peau et misérable qui soutient le raciste et millionnaire Le Pen représente parfaitement la misère de clairvoyance politique dans laquelle fait sombrer la misère sociale lorsque les missions de justice et de solidarité de l’État ne sont plus financées à force d’alléger le sort de milliardaires. L’inégalité et l’injustice de sa propre situation comparée à ces mêmes milliardaires ne sont jamais apparues dans l’argumentaire de cette dame ; c’est sans doute plus valorisant de tenter de croire appartenir à une condition supérieure "moyenne" du fait de s’employer, même dans la « panade » la plus totale, à rabaisser et se montrer intransigeant et inhumain avec plus fragile et précaire que soi. Cela dit, je souhaite la chance à cette dame. 

     

    D’autres m’ont félicité, le pouce en l’air, l’un d’eux m’a crié, « c’est génial ce que vous faites ! ». Un enseignant iranien m’a interviewé assez longuement avec son appareil photo, terminant l’entretien en me disant qu’il se posait lui-même les mêmes questions que moi. Une dame m’a dit après avoir lentement compris une image, que les « gens ne prennent plus la peine de regarder autour d’eux ». Une femme qui parlait hébreux à sa fille, ma complimenté pour mon drapeau palestisraélien, répétant « c’est très beau ». Une jeune militante qui tenait à préciser qu’elle était anti sioniste mais pas du tout antisémite, m’a finalement, bien que fauchée, acheté à un prix réduit ce « drapeau », inspiré par un bel article de l’historien israélien Shlomo Sand sur l’hypothèse d’une fédération de deux états indépendants, mais institutionnellement obligés de coopérer.

     

    Au delà de ces contacts, vraiment plaisants et encourageants, il se trouvera de nombreuses personnes qui éviteront même de regarder, qui feront les frileux, les pressés, qui s’entêteront à ignorer ce qui n’est pas validé par l’institution académique conjointement au marché spéculatif. Il se trouve toujours, excusez l’image, de nos jours, des gens qui font leur jogging précisément aux pics de pollution, qui exposent leur nudité fragile au soleil de l’été en plein midi, ou qui fument leur cigarette électronique au milieu des embouteillages, croyant sans doute trouver un style moderne à la silhouette vaporeuse des fumeurs de narguilé en lui retirant son tuyau disgracieux.

    Je vois le monde tel qu’il est, l’officiel, comme une véritable dépendance à laquelle une partie immense de la population se croit encore tenue de se soumettre corps et âme. Imprégnée de réflexes de pensées toutes faites qui permettent à la remise en question de ne (presque) jamais survenir, cette masse veille à ne pas faire d’impair, ni s’écarter de la route – que dis-je, de l’autoroute surtaxée ! – éclairée, balisée par les médias dominants.

     

    J’ai reçu la première souscription pour ma prochaine édition d’affiches et suis heureux de me créer, grâce à ces soutiens si précieux (qu’ils en soient remerciés !) un petit espace de représentation qui corresponde à mes convictions profondes, justement sans intrigue, sans calcul, juste de l’action.

     

     

    (ci dessous, les deux affiches en souscription. Les souscripteurs s'ils le veulent peuvent avoir une affiche de chaque gratuite, hors frais de port)

     

    De l’intrigue considérée comme l’un des beaux-arts

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