• Échangeons moins d’objets, échangeons plus d’idées

     

     

     

     Joël Auxenfans, service en porcelaine de Limoges, usine Chastagnier, Limoges, 1992. Collection du musée National Adrien Dubouchet de la céramique, Limoges. Voir plus de travaux de cette période sur :  http://objetsdunautretemps.eklablog.com/  . 

     

     

    Le rituel désormais en expansion constante dans nos communes des vides grenier, reflète, en même temps que leur succès, quelque chose qui provoque un malaise. Malaise difficile à définir puisqu’il ne s’agit pas de dénigrer des initiatives locales, qui demandent de l’organisation, du bénévolat, et dans lesquelles sont impliqués la plupart du temps, certains de nos voisins de quartier, ou des membres de nos familles, et qu’il est malaisé de critiquer ainsi son entourage, sans proposer quelque chose en échange qui leur semblerait effectivement préférable.

     

    Serait-ce la parfaite synchronisation entre ces rassemblements autour d’objets d’occasion un peu désuets et l’apolitisme - pour ne pas dire l’antipolitisme - d’une part croissante de la population, phénomène vérifié à chaque scrutin, mais aussi dans la vie quotidienne, celle justement qui implique, non les ténors de la profession de politicien, mais les voisins, les collègues, les amis, les membres de la famille ? On dirait en effet que ce qui rassemble ces centaines de gens est un silence, un interdit politique. Non pas qu’ils ne se parlent pas. Ils parlent, rassurez vous ! Mais ils ne parlent que de la pluie et du beau temps, en y ajoutant seulement le petit marchandage ritualisé autour de ces objets sans grand intérêt passionnel, sans grand enjeu social, sans intérêt mercantile véritable. On dirait même que c’est là le dénominateur commun, le pseudo « communisme » de ces gens : ne pas parler de choses qui nous engagent et nous concernent, ne pas parler de ce qui doit et pourrait changer avec notre implication.

     

    À croire que ce troc, en faisant mine de repartir à l’origine du commerce et à travers lui, par la même occasion, du capitalisme, cherchait par dessus tout à éviter de poser des questions qui fâchent, dans cette crise économique pourtant violente et même tragiquement menaçante du capitalisme mondialisé, et encore plus, éviter de les partager. Un tel « communisme » du silence, de l’interdit, du tabou, même alimenté des meilleures intentions du monde, même entretenu sur le mode le plus bon enfant qui soit, a quelque chose de tyrannique. Verriez-vous ces mêmes gens, en des effectifs si nourris, se réunir pour discuter de l’urgence d’un audit de la dette souveraine de la France pour réévaluer les politiques fiscales, financières, sociales, économiques, et écologiques et qui voteraient à la fin pour faire connaître à la presse et aux élus leur exigence ? Ou bien les verriez-vous se renseigner et discuter des menaces que fait peser sur l’écologie ou les services publics pourtant déjà si mal en point, le grand accord économique transatlantique négocié dans le plus secret entre des technocrates américains et européens dans l’unique intérêt des multinationales ? Croyez-vous qu’ils se masseraient ainsi si nombreux pour exiger ensemble des critères libérant la consommation quotidienne et les paysages, les modes de travail, de l’emprise toxique des multinationales de l’agro business qui dominent le monde à coup d’OGM, de pesticides, de semences brevetées impossibles à re semer ? Vous rêvez !!

     

    « Plutôt mourir que de se trouver dans une assemblée politique ! » pensent-ils pour la plupart. Mais ici, parmi tout ce monde qui « chine » autour d’une masse d’objets dont la plupart n’est presque plus digne d’être à proprement parler vendue, mais devrait être, soit donnée, soit jetée au recyclage, il y a une évidence impression d’être collectivement « rassuré » par le simple fait de se trouver là dans ce silence assourdissant, effectué sur le mode d’un badinage soigneusement entretenu et surveillé. D’ailleurs, l’ un des arguments des promoteurs du vide grenier serait le fait d’entretenir ainsi une « économie parallèle » qui recycle plutôt que jeter, et contourne les importations et les profits des multinationales de la grande distribution...

     

    Je réponds à cela que pour être une vraie économie parallèle, encore faudrait-il malgré tout qu’il s’en dégage un certain flux de masses de valeur qui soit aussi financière, et pas seulement de l’ordre de la petite affaire pour trois euros. Je veux dire par là qu’en aucun cas ces petites transactions sur le mode de la « dinette » ne mettent en cause le système capitaliste mondialisé dont chacun pourtant pressent qu’il ne peut plus continuer ainsi indéfiniment, ne serait-ce que pour des raisons de ressources naturelles, mais aussi simplement pour des raisons économiques ou sociales, et même démocratiques.

     

    Dans l’excellent livre de David Greaber, « Dette, 5000 ans d’histoire » (Les liens qui libèrent 2013) véritable phénomène de révélation paru à plus de 100 000 exemplaires aux État - Unis (que l’on m’excuse d’employer exactement la même rhétorique que les éditeurs commerciaux tirant argument du nombre de ventes au USA pour asséner aux lecteurs français l’obligation d’acheter à leur tour l’ouvrage), il est démontré que le scénario de passage du troc à la monnaie n’est qu’une pure invention des économistes, sans aucune base reposant sur des cas civilisationnels vraiment étudiés par les anthropologues. Le troc, s’il a existé, ne pouvait opérer qu’entre des gens qui « étaient sûrs de ne jamais se revoir », parce qu’il reposait le plus souvent sur une sorte de jeu de prédation essayant de tirer avantage de l’autre en lui prenant un objet dont on croit la valeur supérieure à ce qu’on lui laisse prendre en échange. Souvent ces « échanges » se passaient à la limite de la guerre ouverte, qui d’ailleurs pouvait leur succéder assez rapidement après, si l’une des parties se sentait par trop lésée par l’autre.

     

    Selon David Graeber, Lorsque les gens se connaissaient et habitaient en voisinage quotidien, il n’était pas question de cela. Si l’un d’entre eux voulait un objet de l’autre (p. 46-47), l’autre le lui donnait purement et simplement. C’était un « cadeau ». Et le bénéficiaire de ce cadeau repartait content, mais aussi conscient qu’il avait désormais une dette envers son voisin. Si son voisin n’avait à ce moment aucun besoin particulier en vêtement, objet, ou nourriture par exemple, la logique du don en échange se projetait pour plus tard, comme une évidence : lorsque celui qui a donné l’objet à l’autre sera dans le besoin, l’autre se débrouillera pour le dépanner. D’ailleurs, entre nous, n’est-ce pas là la plupart du temps comment fonctionnent nos relations entre amis, entre voisins. Quelqu’un aide un voisin à un déménagement. Sur le moment, il n’a rien en échange, à part le plaisir de « rendre service à l’autre ». Mais l’autre le dépannera à son tour, ou lui fera un beau cadeau à une autre occasion. C’est cette élasticité temporelle et scripturale (qui fait que tout n’est pas écrit et traduit sous un équivalent monétaire) de la dette qui lui donne, au contraire d’un verdict culpabilisant et fabricant des inégalités entre les hommes, un caractère de lien social et affectif vraiment enrichissant humainement.

     

    On rend à l’autre ce que l’on juge être à la mesure du cadeau qu’il nous a fait un jour, du soutien qu’il nous a apporté en d’autres circonstances. Et c’est là toute la différence avec l’usure et les taux d’intérêts capitalistes. Cela n’exclue pas d’éventuels conflits portant sur l’évaluation, mais cela échappe à toute valorisation monétaire, à toute domination accumulatrice.

     

     

    Que font donc ces gens entre eux lors de cet échange de menue monnaie lors des vides grenier ? Ils entretiennent un micro "sens du commerce" et en enseignent les rudiments à leurs enfants ? Ils passent le temps, sans aucune injonction patronale, sans exigence de rentabilité, sur un petit stand de fortune (c'est déjà pas mal de nos jours, direz-vous) ? Ils se parlent, se regardent entre eux, regardent des objets (j’emploie la troisième personne du pluriel, car j’essaie, sauf à de rares occasions, d’éviter ces endroits, même si je dois reconnaître que plusieurs objets qui me sont utiles, m’ont été apportés soit par le cadeau de quelqu’un revenant d’un vide grenier, soit parce que je m’y étais arrêté aussi). Ils ont « commerce » avec leurs voisins. Mais reconnaissons qu’il s’agit là d’un commerce très minimal. Ceci est dit, répétons-le, sans acrimonie. J’observe un phénomène qui prend de l’ampleur – l’expansion des vides grenier – et je cherche à le relier à d’autres phénomènes, à en comprendre la signification.

     

    Ce n’est pas moi qui jetterai la pierre à quelqu’un qui aime les objets. J’en ai moi-même réalisé des centaines en tant qu’artiste, en travaillant seul ou auprès d’artisans, d’industries (voir le blog http://objetsdunautretemps.eklablog.com/  qui commence l’exposé de travaux produits par mes soins des années quatre vingt dix à deux mille). Donc je comprends ce dialogue magique, secret, de la forme, la matière, la surface, des évocations que déclenche un objet chez un individu qui le regarde, le touche, le manie, l’expose chez lui, l’offre, ou en a un usage plus ou moins quotidien.

     

    Je comprends cette envie de voir, de laisser défiler ces centaines d’objets pour voir lequel suspendra notre regard pour nous dire quelque chose. Il y a là comme une façon de s’en remettre à la chance, au hasard de rencontres fortuites, peut-être aussi est-ce ressenti comme nécessaire lorsque le conditionnement des rythmes quotidiens en est arrivé à ce point de ne plus pouvoir provoquer d’imprévu dans nos vies, à part l’accident… Puisque pratiquement tous les évènements et les objets soumis à nos désirs et nos pulsions sont en fait minutieusement parties prenantes de politiques managériales de marketing orchestrées de manière presque totalement infaillible (mais parler ici de totalitarisme susciterait assurément un tollé de protestation de la part de nos concitoyens consommateurs).

     

    Il y a là aussi, dans ces vides grenier, une façon de s’exposer à peu de frais. N’est-ce pas un lieu où chacun peut librement composer, organiser, un petit lieu d’exposition, généralement une planche posée sur deux tréteaux ? Dans cette époque où prédomine l’art de la représentation aussi bien dans les musées que dans les vitrines de magasins, dans les programmes télévisuels aussi bien que sur les millions de sites commerciaux de vente en ligne, exposer soi-même ses quelques objets dépareillés, même un peu poussiéreux, relève d’un agréable moyen d’exister socialement et « médiatiquement » à peu de frais. Mais que l’on ne dise pas que cette exposition est faite pour « rapporter ». Entre ce que ces vendeurs vendent et ce qu’ils achètent, le bénéfice strictement financier est faible, voir nul : ils avaient des objets en trop, qui les encombraient, et ils les remettent en circulation vers d’autres intérieurs, vers d’autres usagers. Mais il est peu probable que l’on puisse parler d’enrichissement. De détente, oui, mais pas beaucoup plus.

     

    Mon postulat est que plutôt que des objets de rebut, dont une bonne part pourrait être donnée ou jetée et ne mérite pas un tel déploiement d’énergie individuelle et collective, mes contemporains auraient avantage à échanger des idées. Et plutôt que des objets dont ils ne sont en rien les auteurs, je les encourage à essayer de créer des idées, d’écouter et comprendre d’autres créations d’idées. Je crois profondément que ce marché libre d’idées est le seul à même de nous sortir de la « panade » mondiale dans laquelle nous sommes tous pris. Je pense donc que ces marchés de vide grenier, sous leurs côtés bon enfant, sont un dérivatif parmi de multiples autres, comme le football professionnel télévisuel, les cures d’amaigrissements, sujet absolument unique donné à la réflexion des dames sur les couvertures des magasines qui leur sont exclusivement dédiées, ou les motorisations des derniers modèles de grosses cylindrées pour ces messieurs, ou les résultats de la ligue 1, les jeux numériques, le PMU, et tant d’autres sujets garantissant la nécrose la plus totale des facultés citoyennes de ceux qui sont sous leur emprise.

     

    Autrement dit, n’y a-t-il pas d’autres manières de créer un événement participatif à Montrouge dans mon quartier ? Un évènement qui ne soit pas à ce point un anesthésiant politique et au travers duquel pourtant passent à coup sûr, à un moment ou à un autre, "incognito", en civil, nos élus ou candidats locaux, comme surveillant l’innocuité générale des attitudes de la population. La place publique est-elle devenue un lieu envahi de « petits apprentis marchands » singeant les règles du commerce déjà omniprésent, lorsqu’elle devrait plus que jamais être non pas un temple mais un lieu dynamique, ouvert, et porteur d’enthousiasme, du partage des idées, de l’invention individuelle et collective.

    N’y a-t-il pas mieux à faire ? Je ne dis pas qu’il faut interdire ces vides grenier. J’en appelle plutôt à d’autres mobilisations complémentaires, qui actuellement font cruellement défaut, comme anémiées et dévitalisées par avance par ces moments de « festivités innocentes » tellement « vides » et tellement poussiéreux, tellement intellectuellement statiques. Ne serait-il possible que les citoyens de Montrouge et d’autres communes ne se trouvent d’autres envies à partager publiquement que ces réunions d’antiquaires improvisés, dont je soupçonne en partie leurs organisateurs d’être à d’autres moments de fervents militants de manifestations beaucoup moins innocentes comme par exemple la « Manif pour tous », elle aussi annoncée comme apolitique mais manifestant avec la plus grande vigueur le triomphe agressif des idées les plus réactionnaires, contre les droits des femmes, des homosexuels, des minorités, des sans droits, des étrangers et des précaires. Comme quoi les idées poussiéreuses peuvent être parfois plus dangereuses qu’il n’y paraît !

     

     

     


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