• Gagne pain

     

    Gagne pain

    Joël Auxenfans. Sans titre. Huile sur toile. Projet d'affiche. 2014. 

     

     

     Dans l’excellent ouvrage d'Olivier Bobineau, L’empire des papes, une sociologie du pouvoir dans l’église (CNRS éditions, Paris 2013), on y apprend qu’ «  il existe deux conceptions principales du lien politique, la « coopération » et «  la domination ». D’un côté, le politique selon une première tradition, constituée d’Aristote à Hegel, renvoie à « une fonction émancipatrice : il serait l’instrument de la pacification et de la rationalisation des existences ». De l’autre, une seconde tradition, développée par Platon ou Machiavel, le rapporte au contraire à sa fonction assujettissante : au pouvoir serait attachée, par un effet nécessaire de l’imperfection du matériel humain, l’injustice de la domination aveugle »

     À croire que, selon certains courants politiques, les hommes seraient par essence incapables de se diriger eux-mêmes et qu’il faudrait à tout coup, pour éviter le désordre irréversible qui découlerait de leur prise des responsabilités, les écarter du pouvoir au nom d’un péché originel, d’une tache qui les en délégitimerait éternellement. D’où cette idée très prégnante que les oligarques servent à cela : empêcher les débordements humains en, « raisonnablement », gérant les affaires à leur place.

     L’interdit qui frappe la possibilité que la société civile se penche sur les possibilités et risques qui apparaissent avec les progrès de la science en est un exemple : en bioéthique, le professeur Israël Nisand, co-auteur avec Pierre Mattei, du livre «Où va l’humanité ?»  ( Les liens qui libèrent 2013), expose son point de vue d’une manière éclairante sur France Info : http://www.franceinfo.fr/entretiens/un-monde-d-idees/israel-nisand-je-ne-vois-pas-pourquoi-on-interdit-la-gpa-1333143-2014-02-27

     Mais cette question se pose un peu partout. Et par exemple en art. Dans ce domaine comme dans d’autres, mais plus encore peut-être, la hiérarchie des valeurs sert le maintien d’un ordre entre dominants et dominés. Entre ceux qui peuvent se payer des œuvres coûteuses pour y gagner un faire valoir symbolique au yeux de toute la société, accompagné le plus souvent d’une plus value financière à laquelle ces puissants ne se privent pas de travailler, et le reste des gens ordinaires, l’art ne semble finalement utile qu’à creuser un fossé, ou à ériger un mur, c’est selon.

     Or, en quoi, je vous le demande, le fait pour des artistes, de ne pas servir cette « cause » ségrégative passablement frelatée les fait s’exposer au danger de n’être pas en train, à leur manière, de produire de l’art ? Si seul le marché produit de l’art, serait-ce que ce dernier ne serait alors qu’un avatar du marché, comme n’importe quel minable produit dérivé financier ? En quoi résiderait son prestige symbolique historique, son aura, son mérite ? Sans aller jusqu’à chercher des exemples d’artistes qui s’épuisèrent certes, mais existèrent à ignorer le marché de leur temps pour se concentrer à produire une œuvre qu’eux seuls dans un premier temps trouvaient juste – je pense à des peintres comme Van Gogh et avant lui Jean-François  Millet – les artistes n’ont pas besoin à ce point de se placer en position de poissons pilotes des requins de la finance – et je pense cette fois à l’autre extrémité, à des personnages prédateurs et toxiques comme François Pinault et Bernard Arnault.

     Il existe une forme de travail et des modalités d’existence qui ne permettent pas en effet pour un artiste de rayonner internationalement, du fait des difficultés budgétaires à faire face aux dépenses quotidiennes. Mais ces contraintes ne relativisent pas nécessairement la validité des questions soulevées par le travail ou ce qu’il en reste lorsque toutes les obligations journalières sont résolues. Et je ne cache pas que cette validité reste, chaque jour, à inventer ! Mais en quoi ces contraintes-là seraient moins dignes et moins stimulantes que les ambitions d’un riche mécène ? Car on voit bien qu’une certaine exagération des formes, atteinte par la monumentalité écrasante de certaines pièces, dont la taille est peut-être autant le résultat du ferment exponentiel de l’ambition du commanditaire, de son poulain, et de leurs partenaires (galeries, curateurs, institutions en quête d’un retour sur investissement), que de la nécessité interne à la « création originale », ne définit pas nécessairement en propre ici un fait artistique. Il y a bien d’autres paramètres qui agissent, et qui, lorsqu’on y songe, prennent bien là en fait et inutilement le devant de la scène.

     Pourquoi n’envisagerait-on pas « de l’art utile » ? Non pas de l’art utilitaire, au sens d’instrumentalisé ; non pas pour risquer de ruiner l’idée même d’art. Mais enfin, un art qui serve en quelque chose la société civile et non la légitimation plus que douteuse des grandes fortunes. Or, s’il est  compréhensible que le « métier » d’artiste soit progressivement apparu en diverses époques aussi comme un gagne pain, avec les négociations de la forme et du fond que cela impliquait en divers moments de la création, il reste que cette phase de négociation pourrait aussi s’avérer créative. Et que si choisir les partenaires institutionnels ou les lieux de publication fait partie depuis longtemps de la méthodologie de conquête du pouvoir et de maintien à celui-ci de nombre d’artistes contemporains, on pourrait envisager que l’éthique et la pertinence sociale des choix des prises de contact, des partenariats, figurent bien comme arguments complémentaires par lesquels une qualification de l’œuvre s’élabore, et ainsi là aussi, sa légitimité proprement artistique.

     

     

     

     


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