• Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Joël Auxenfans. Une soutien de l'affiche. Le 5 juin 2016. 

     

    Merveilleuses, ces foules de militants éduqués, vigilants, avides de nouveaux temps pour le développement de l’humanité. Car cette dernière, reconnaissons-le, est bien mal en point : dévastations de tous ordres, inhumanité généralisée, robotisation et surveillance, consommation imbécile, abrutissement de masse orchestré scientifiquement par de grands professionnels, marchandisation de toute chose, perte de dignité et déshonneur pour les services de sécurité appliquant des consignes criminelles…

    Sans être si haut placés que le gouvernement actuel, il existe des gens « ordinaires » qui participent à ce processus de violence, en se taisant, en se refusant à discuter contradictoirement mais pacifiquement, en soutenant les violents sans prendre de nouvelles des victimes, en apportant soutien aux menteurs, leur faisant fête, en couvrant les injustices… Ils relaient en fait un état de la société : durs avec les faibles, les « critiques » et les non conformes, et complaisants avec ceux qui imposent leur loi, celle du silence et de la violence.

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Joël Auxenfans. Affiche peinture diffusée sur des médias. 5 juin 2016.

     

    C’est d’ailleurs ce que décrit Bernard Stiegler dans son livre de 2007 « Télécratie contre démocratie », cette « philia », relation qui permet à la société de vivre ensemble, est irrémédiablement détruite par la fabrication télévisuelle et politicienne des pulsions, des replis sur soi et des haines interdisant le débat, cantonnant les gens dans leur quant à soi auto- satisfait.

    On retrouve à présent un peu partout des réflexes claniques, des comportements collectifs de horde, les individus en régression anti politique, se cherchant un chef, se rangeant derrière un dominant, faisant concomitamment le culte du silence en face des injustices sociales ou autres et celui de bruyants éclats d’appartenance au groupe ainsi « organisé » sur le mode de la domination et de collaboration zélée à celle-ci.

    Ainsi se reproduit à petite échelle l’enchaînement de compromissions et d’arrangements avec l’ordre en place qui se trouve établi à plus grande échelle, dans l’ordre social global jamais contesté, jamais critiqué, en une sorte de bal local et mondial des faucons et des faux-culs. Gens qui vivent dans la perpétuation irresponsable de mensonges.

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Joël Auxenfans. Diffusion de l'affiche peinture dans les médias. 5 Juin 2016.

     

    C’est dire le contraste qu’opère dans ce climat le discours de Jean-Luc Mélenchon ! http://www.jlm2017.fr/live_5_juin?utm_campaign=5juin_live3&utm_medium=email&utm_source=jlm2017

    Cet homme politique présente vraiment la particularité de formuler une pensée politique en même temps qu’il crée des situations inédites, telles que ce commencement de campagne sur des chapeaux de roues, hors de tous les appareils de partis, pour générer un enthousiasme populaire par delà les tractations d’état majors.

    Alors que je traversais le quartier de l’Ourcq pour rallier la place Stalingrad, je croisai des personnes d’un certain âge, d’origine algérienne me semblait-il. L’une d’elle m’a abordé dans la rue en faisant allusion à mon grand écriteau encore vierge que je portais sur l’épaule. Lorsqu’il a su que j’allais au rassemblement de Jean-Luc Mélenchon, il s’est exclamé : « C’est le seul qui me plaise, c’est pour lui que je dis toujours à mes enfants de voter ! ». On s’est quitté sur un grand signe de complicité et de sympathie enthousiaste, qui faisait chaud au cœur, dans ce monde si froid et si rempli de faux amis.

    Une fois au « défilé », appelé ainsi parce qu’on y vit défiler de nombreuses catégories d’insoumis, provenant de divers métiers en lutte, de divers pays, de divers engagements (féministes, écologiste, agro écologique, anti fasciste, …), j’ai reçu de nombreux compliments pour ma peinture affiche Mélenchon 2, dont quelques complimenteurs m’en achetèrent un exemplaire. Mais je reçus aussi, avec désagrément je l’avoue, trois ou quatre réflexions, toujours les mêmes, me reprochant un « culte de la personnalité » envers Jean-Luc Mélenchon.

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

     

    Joël Auxenfans. Parution dans Libération le 14 juin 2016.

     

    Il me faut faire une énième mise au point, même si la plupart des gens ont manifesté un plaisir visible à découvrir cette nouvelle image.

    Cette image ne défend pas une « ligne politique officielle ». Elle ne se trouve donc liée par aucun contrat de conformité avec une thèse orthodoxe. Elle se veut précisément paradoxale, c’est-à-dire « à côté », différente, particulière, y compris en courant le risque d’être à contre sens. Elle est anti unanimiste. C’est-à-dire qu’elle se donne à elle-même d’autres résonnances que l’espace, le temps et les interlocuteurs limités (même si on peut les souhaiter les plus nombreux possible) de la campagne de Jean-Luc Mélenchon.

     

    Je ne cache pas être par ailleurs un soutien sincère de Monsieur Mélenchon. Mais je fais exister une dissonance. Tant pis si cela ne plaît pas à certains, prompts à endosser, sans s’en rendre compte, le rôle peu glorieux de commissaire politique et de commissaire à la propagande. Les démons que Milan Kundera affrontait dans son roman « La plaisanterie » ne sont décidément pas tout à fait morts. Ils ressurgissent parfois là où on croirait ne plus devoir les rencontrer. Or c’est cette disparité, cette diversité que je défends qui fait pourtant la richesse d’un rassemblement quel qu’il soit.

    Mes images sont en ce sens des tests, un peu comme ces timbres que l’on apposait sur la poitrine autrefois, pour vérifier que le corps réagissait bien et produisait bien ses anti corps après une vaccination. Pour certains, l’absolue liberté de ton, de méthode, de dispositif et de références – y compris au risque de malentendus – que se donne une œuvre d’art, pose problème, surtout au sein d’un rassemblement militant. Cela révèle que l’accueil de postures décalées, qui interrogent, n’est pas encore au goût du jour pour certains militants pourtant très pointilleux sur les libertés.

    Or, premier point, même si l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon essaie à juste titre de limiter la célébration du « nom » ou « la personne » du candidat, pour lui préférer l’idée de « résistance » ou d’insoumission, il est inévitable que des visuels, des vidéos, des livres montrant le visage apparaissent et soient utilisés par les militants, ou par le public. Donc l’image du personnage est présente, et même omniprésente d’une manière directe ou dérivée.

    La question est alors pourquoi lorsqu’une image du candidat est peinte, elle pose un problème ? La photographie serait-elle miraculeusement porteuse d’une suppression du risque du culte et de la personnalisation excessive ? En quoi le médium peinture fait-il jouer une corde particulière chez certains spectateurs ? Serait-ce parce que ce médium rappelle le souvenir des propagandes du réalisme socialiste ? Mais je demande alors que soient comparés les types de peintures, car cette comparaison fera apparaître un autre esprit, et justement montrerait la distance qu’opère l’affiche Mélenchon 2 vis-à-vis de cette tradition.

    Je dirais même qu’en réveillant le souvenir, l’affiche Mélenchon attire l’attention sur ce point pour le placer sur un second degré. Or c’est ce second degré qui fait la différence. Les affiches réalistes socialistes n’opèrent pas ce second degré, elles embrigadent, un point c’est tout. Or, la référence à la séduction particulièrement appuyée, et à la mirifique « promesse de paradis » politique contenue dans l’affiche Mélenchon 2 sert justement à placer le spectateur au delà de ce stade du premier degré. C’est la conjonction d’une première apparence agréable au premier degré dans la manière de peindre et d’une référence désagréable dans les connotations qui surviennent à l’esprit, qui crée une résistance de l’image à la consommation brute et à l’interprétation simpliste, et donc une profondeur.

     

    Le bal des faucons et des faux-culs

    Joël Auxenfans. Dans le cortège de la loi travail (Pierre Bouvier/Le Monde).  Publication sur le site du Monde du 28.06.2016 http://www.lemonde.fr/politique/live/2016/06/28/loi-travail-suivez-la-manifestation-en-direct_4959711_823448.html#yoirJVpq27KiWKw7.99


    Rien, aucun texte ne démontrera catégoriquement par des mots qu’il faut impérativement aimer une image ou une œuvre. Mais ces mots peuvent orienter le regard et attester qu’il ne s’agit ni de fascination, ni d’idolâtrie mais bien d’une tension, d’une prise de risque, bref d’un travail sur le sens et la forme, sur la résonnance de l’image, résonnance qui ne s’effectue pas ailleurs au final que dans la « tête » des gens de manière chaque fois singulière. Aussi est-ce là un travail politique, non pas par son sujet (uniquement) mais bien dans son mode d’apparition, dans sa manière d’exister et de toucher chaque personne spécifique.

     

    Un autre point qui me paraît révélateur de la relation déstabilisante qu’opère cette affiche peinte avec le climat ambiant des images aujourd’hui, c’est qu’elle procède d’un temps passé avec de la matière, des outils, des sensations, une sensibilité, une mémoire et une culture en action dans un acte de production manuel.

    L’incroyable complexification des processus de production, de visualisation et de consommation d’aujourd’hui finit par poser le problème de l’immédiateté. De quelle immédiateté de contact aux choses et aux pensées sommes-nous capables ? Puisque nous ne faisons presque plus jamais rien de nos doigts, avec nos cœurs et nos sensibilités mais qu’au lieu de cela nous trions, classons et sommes triés et classés avec notre consentement ou non par des big datas omniprésents et invisibles, l’acte de peindre, de passer un peu de notre temps de notre vie sur une toile ou un dessin prend la forme d’une résistance à l’évolution non souhaitée du monde, tout aussi héroïque (bien que peut-être plus plaisante !) qu’une guérilla anti NSA, anti TAFTA, anti fasciste, anti dérégulation, anti pollution, etc.

     

    Je termine donc sur cet extrait intéressant de Michel Blay (Philosophe des sciences, directeur de recherche émérite de classe exceptionnelle au CNRS, il préside le Comité pour l’histoire du CNRS depuis janvier 2010) Penser ou cliquer ? (CNRS éditions Paris 2016) p.15 :

     

    « (…) Ce n’est pas tout : le numérique, en s’immisçant à toutes les échelles dans les entrelacs de la « nature », comme dit Sam Palimsano (PDG d’IBM en 2008) dans son discours, crée une sorte de monde ou de nature-machine. Cette dernière devient, dans l’artificiel et l’illusion, ce que nous finissons par concevoir comme la « Nature » tout autant qu’une « planète intelligente » de surveillance généralisée ou « la fusion de données multisources offre la possibilité unique de visualiser et de gérer des évènements en temps réel et de les archiver (Site Thales Hypervisor)».

    Nous sommes connectés dans un monde technique intelligent, c’est-à-dire surveillé et renseigné, voire contraint ; la nature ou, l’idée que nous nous en faisons, se dérobe et se dédouble dans l’artificialisation du GPS, de la carte Mappy, du vivant industrialisé, de l’alimentation « Food 2.0 », de la biofabrication et des mesures de capteurs en tout genre apparaissant sur de multiples écrans. Nous devons nous interroger : existons-nous encore ou ne sommes-nous pas déjà devenus les somnambules, sans même avoir besoin d’un stimulateur cérébral, d’une nature marchandise, produite industriellement, devenue « artificielle » et se substituant à ce qui était primitivement et gratuitement accessible ? Sommes-nous encore capables de construire nos existences, c’est-à-dire de penser de rêver et d’imaginer nos vies, ici et maintenant, pour faire, dans la liberté, société ?

    Pourquoi en est-il ainsi et peut-on d’une façon ou d’une autre échapper à ce qui apparaît comme inéluctable ? Ou, pour le dire autrement, comment pourrait-on penser un avenir où la transformation du monde et de nos vies ne s’organiserait plus seulement selon des choix politiques déclinés en programmes industriels et financiers, à la recherche de débouchés pour des produits toujours plus inutiles et inquiétants ? Ou bien encore, plus simplement, pourquoi un avenir technico-répressif, comme irrépressible, semble-t-il aujourd’hui s’imposer tout en étant si peu en accord avec les exigences de l’environnement, l’ouverture aux autres (l’être-avec et l’être-pour) et la liberté des hommes ? »

    Michel Blay poursuit p.45 :

    « Nous ne sommes ni des machines, ni des sources d’énergie, mais des hommes et des femmes existant dans leur finitude, loin des immortalités conceptuelles auxquelles on veut les réduire. Ni les concepts, ni la machine, ni le rat, ni la psychologie comportementale ou cognitive, ni la chimie, n’expliquent ni n’expriment l’homme vivant, contrairement à ce que certains laissent croire. La simplification des êtres dans ce qu’ils sont ne doit pas conduire à confondre l’être simplifié (objet possible et hypothétique d’études expérimentales) avec ce qu’il est, à moins que l’on ne souhaite, peut-être, réduire l’homme, en gommant son intériorité, à un ensemble de procédure normées et codées compatibles avec le fonctionnement des machines.

    Pourquoi mettre de jeunes enfants devant des ordinateurs ou autres machines électroniques si ce n’est pour leur inculquer le plus tôt possible des comportements machiniques les assujettissant au monde sans profondeur d’une vie réduite à des gestes quasi instinctifs et à la pratique d’une langue réduite à un outil ? Et pourquoi s’étonner ensuite d’un retour de la violence alors que rien des échanges vivants (par langage et non par signaux ou clics) entre individus n’est plus vraiment privilégié ? *

     (*à titre d’illustration on peut lire Stanislas Dehaene professeur au Collège de France et titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale qui ne manque pas, dans un discours scientiste d’un autre âge, de faire par exemple l’éloge de l’usage intensif des jeux vidéos, dans « Apprentissage et Sciences cognitives », Cités 2015, p.81-97. Voir son site à vocation promotionnelle « Mon cerveau à l’école », dont le titre évoque à lui seul le réductionnisme neuroscientifique de l’approche.)

     

    Et termine son livre, très juste, très indispensable, à lire en moins de 50 pages ;p. 51 (fin) :

    « Notre avenir, pour qu’il y ait un avenir, ne peut donc être restauré qu’au prix d’une refonte de l’idée de nature pour laquelle l’existence, englobant la science et la technique, n’est pas un vain mot, mais une ouverture sur une nouvelle façon de faire société dans la construction du sens, de l’intériorité et de la responsabilité. »

     

     

     

     


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