• Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

     

    Le personnage du « petit bourgeois social démocrate », bien qu’il ne soit pas nommément désigné, est une figure récurrente dans le cinéma. De Hitchcock à Tarentino, en passant par Lumet, Reiner Fassbinder et Lars Von trier, ce personnage n’est pas traité avec ménagement.

    D’abord, efforçons-nous de préciser le profil de ce personnage : disons qu'il correspond à quelqu’un qui s’accommode, en toutes circonstances - du fait de sa position intermédiaire et du « rang » qu’il s’attribue dans la hiérarchie sociale - d’un système de pouvoir écrasant pour les faibles et des inhumanités croissantes qui en découlent, pour maintenir un avantage symétriquement croissant aux « dominants ».

    La particularité de ce personnage réside dans son ambiguïté. Ce n’est pas qu’il soit en permanence du côté du pouvoir. Il semble même parfois s’en démarquer par une  gestuelle ou des paroles qui peuvent faire croire aux victimes du système qu’elles bénéficient grâce à lui d’un précieux soutien « dans la maison » du maître. Malheureusement ces postures entrent en contradiction avec les actes réels qu’il faudrait entreprendre et que ce personnage, précisément, n’entreprend pas.

    C’est ainsi que progressivement se détache son caractère faux, nuisible, toxique par rapport à l’enjeu et au dénouement historique. On le voit apparaître comme un frein, un obstacle de plus, par la fausse route qu’il fait suivre, le mauvais conseil qu’il donne, sa lâcheté politique intrinsèque. Il apparaît comme un des « moyens » par lesquels la dureté de la violence sociale peut persister encore un temps, parfois long. En cela on peut se demander comment un tel personnage a pu à ce point acquérir chez ces cinéastes un rôle si lisible,  comme si le rôle du réalisateur consistait ici principalement à démystifier le public à l’égard des illusions politiques.

    Prenons le cas de Hitchcock dans son film incident at a corner. Le rôle en question est incarné par Bob Sweeney et permet de voir à l’action la « prudence » petite bourgeoise sur les enjeux clé de la soumission à l’injustice. Il préfère dans ce cas précis, ne pas affronter l’opinion dominante de la bonne société, dût-il en laisser son propre père, victime d’une immonde calomnie, subir une injustice inqualifiable.

    Dans le cas du film de Lumet 12 hommes en colère, ce sont plusieurs personnages qui incarnent ce rôle, à vrai dire la majorité. Cette majorité qui, peu vigilante sur l’exigence intellectuelle et morale, se laisse emporter par l’idéologie des faits divers et une forme de mollesse politique. Ces hommes, pour leur commodité propre, laisseraient volontiers, sans y regarder de près, un jeune de 18 ans accusé de meurtre se faire exécuter malgré la fragilité des preuves portées contre lui.

     Dans le cas de Dogville, Paul Bettany incarne un écrivain soucieux d’édifier moralement les habitants d’un « village témoin » synthétisé plastiquement par un tracé à la craie. Ce bon-cœur ne parviendra pas à éviter une seule brimade ni une seule oppression à Grace (Nicole Kidman) dans le projet d’intégration qu’il lui propose. Cette dernière se chargera personnellement de le tuer soigneusement à bout portant en fin de film, reprenant ainsi la référence Brechtienne du scénario originellement tourné vers la  question de la vengeance.

    Avec Django unchained, Tarentino poursuit une succession de films porteurs de significations politiques explicitement libératrices, en particulier anti machistes avec Jackie Brown, Kill Bill, Le Boulevard de la mort. Cette fois, c’est la violence de l’esclavage des plantations des États du sud avant l’abolition qui est ici exposée avec une force persuasive enthousiasmante. Laura Cayouette joue la sœur du planteur sadique Calvin Candie joué par Di Caprio. Finalement, elle disparaît, tiré comme par magie hors du plateau de l’histoire, éliminée de manière comique et expressive à la fois : de cette fausse humanité - elle avait des allures de bienséance morale, mais vivait pleinement de la violence esclavagiste sans s'y opposer le moins du monde – on n’en veut plus !

    Précison que Tarentino a nécessairement vu et repris la problématique de Whity de Fassbinder qui se déroule selon exactement les mêmes développements:  Un noir devra finir par décimer les membres d'une famille dont il était l'esclave, bien qu'il n'avait pas de haine à leur égard, mais parce que tous selon divers modes, étaient en position de perpétuer inlassablement cette aberration de la société humaine sans vraiment vouloir la remettre en cause.

     

    C’est donc cette impuissance à penser ou entreprendre physiquement la remise en question frontale d’un système d’oppression qui semble bien apparaître à divers degrés dans ces cinq films. Le caractère clairement lisible de cette attaque ouverte de la complaisance petite bourgeoise sociale démocrate - c’est-à-dire « à prétention d’améliorer le système à la marge sans la volonté de le changer fondamentalement dans les faits » - est ce qui en fait aussi, outre la grande maîtrise formelle, la qualité d’exception.

     


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