• Morceau choisi / une perle rare

    « En fait, tous les français sont des produits croisés, et recroisés, et surcroisés de milliers et de milliers d’alliances hétérogènes. Et nul ne saurait se pencher sans un sentiment de trouble profond sur ce gouffre du passé, sur cette suite prodigieuse d’unions et de rencontres, de rapts et de violences, de hasards heureux et de misères subies dont il est finalement, après des millénaires, l’aboutissement imprévu.


    Évoque devant toi la masse formidable de tes ancêtres. Songe que tu as deux parents ;  quatre grands-parents ; huit arrières grands parents ou si tu préfères, huit bisaïeux et seize arrière-arrière-grands-parents ou trisaïeux, dont, pour employer la formule consacrée, le sang coule dans tes veines ; songe que j’arrête l’énumération au quatrième degré en remontant, mais qu’elle continue sans arrêt ; que le nombre des personnes, hommes ou femmes, dont nous descendons ne cesse de croître avec une prodigieuse rapidité ; que cependant nous ne savons encore rien, ou à peu près, sur la façon dont se transmettent à leurs descendants directs, dans le détail, les caractères des ancêtres, leurs qualités, leurs défauts, leurs vices de corps et d’esprit, etc. ; que dans les 256 personnes (128 hommes et 128 femmes) qui sont tes aïeux à la huitième génération seulement, il y a évidemment de tout, au point de vue des provenances, des caractères physiques et des tempéraments - dans les villes surtout, j’imagine, où le brassage des populations est plus intense que dans les campagnes. Pense à tout cela, et dis-toi que tu n’as aucune raison de choisir parmi ces être humains (dont les uns étaient grands et les autres petits, d’aucuns irritables et nerveux, d’aucuns flegmatiques et placides, ceux-ci blonds et ceux-là bruns, ceux-là robustes et ceux-ci chétifs) tels ou tels dont il te plairait de te réclamer spécialement et de penser, sans aucune raison, que tu reproduis les traits et les caractères ; car comment saurais-tu faire ce choix puisque, sauf exception très rare, tu ignores tout de tes ancêtres au delà de la troisième génération ; que, par exemple, tu ne sais rien de celle qui fut ton aïeule à la huitième génération et qui naquit en 1680 – ni même de cette autre qui naquit en 1800 et qui fut l’arrière-grand-mère de ta grand-mère…


    Auquel des types physiques que nos anthropologues sont si fiers d’avoir isolés appartenaient-elles l’une et l’autre ? Et leurs maris ? Des Nordiques ? Des Alpins ? Mystère. Tu n’en sais rien. Seuls quelques rois, quelques Grands  de ce monde ont des données (et bien incertaines) à fournir sur ce point, parce qu’ils disposent de portraits de famille et de documents, bien difficiles d’ailleurs à exploiter. Alors ?

     
    Alors nous sommes des sang-mêlés. Ne parlons pas de race pure. Un anthropologue suisse conclut : « Pour les ethnologues, la France se présente comme une synthèse de l’Europe ». Et il ajoute : elle paraît contenir plus de types ethniques que l’Italie même. » Faut-il gémir sur cette richesse, sur cet étonnant afflux de races sur le sol français ? Certes non. Nous sommes des sang-mêlés et c’est très bien ainsi…


    « Comment, très bien, me diras-tu ? Cependant on prend grand soin de sélectionner les animaux. C’est qu’on estime, évidemment , que ceux qui sont « purs de race » valent mieux que les autre, les mélangés ? » - Sans doute. Mais le problème n’est pas le même pour les hommes et pour les bêtes. S’agissant de celles-ci, on se propose d’atteindre un but économique précis. On cherche à obtenir des espèces spécialisées dans une sorte de production particulière. Ces moutons sont pour la viande, mais ceux-ci pour la laine. Ces vaches pour le lait, celles-ci pour la reproduction. Telles poules, produits d’une sélection rigoureuse, pondent beaucoup ; ces autres, qui pondent peu, ont la chair délicate et grossissent rapidement.


    Soit. Mais en admettant qu’il soit possible qu’on fasse avec les hommes ce qu’on fait avec les bêtes, une question se pose : l’idéal, pour les membres d’une nation, serait-il de présenter, développée à l’extrême, une seule et même aptitude physique ou morale ? ce serait absurde – et d’ailleurs impossible. Car les hommes n’en sont point encore à se laisser marier d’autorité par des vétérinaires humains tout-puissants, maîtres absolus des unions et des croisements – et les réglementant d’ailleurs au nom de quoi ? de la science ? Mais je répète que nous ne savons rien encore, ou presque rien de tout cela… En attendant ?

      
    En attendant, bienheureux l’homme qui est le résultat d’une extrême profusion de croisements divers. Car il risque d’avoir des aptitudes variées. Des dons multiples, hérités d’ancêtres très peu pareils. Et j’ajoute : bienheureux le groupe, bienheureuse la nation qui n’est pas « pure ». Car dans la variété des types d’individus qui la composent, elle risque de trouver des citoyens et des citoyennes capables de faire face à toutes les difficultés, à toutes les épreuves que la vie réserve à un groupe d’hommes organisés en nation. Et c’est tant mieux pour elle. Ce n’est pas la monotonie d’un seul caractère, d’une seule aptitude, qui fait la richesse d’un peuple. C’est la diversité des moyens. Le contraste des tempéraments. L’opposition des natures. »



    Lucien Febvre et François Crouzet, Nous sommes de sang-mêlés, manuel d’histoire de la civilisation française, présentation de Denis et Élisabeth Crouzet, éditions Albin Michel 2012. « Un manuscrit retrouvé de 1950. Un événement. »


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