• « Pourquoi si mous », …et si laids ?

     

     

    Dans « Ainsi parlait Zarathoustra » (Idées Gallimard 1971, p 265 ), Nietzsche énonce ce dialogue imaginaire entre l’anthracite et le diamant :

    « Pourquoi si dur - dit un jour l’anthracite au diamant. Ne sommes-nous proches parents ? » – « Pourquoi si mous ? Ainsi mes frères, moi, je vous interroge ; car n’êtes-vous – mes frères ?  Pourquoi si mous, si amollis, si concessifs ? En vos cœurs pourquoi tant de négation, de dénégation ? Dans votre regard si peu de destin ? » (…)

     

    Non pas que je prétende à être le « Zarathoustra de mes concitoyens », mais la distribution du tract image-texte de ma création locale intitulée « Montrougiens naïfs ? … » (voir billet "Attentat à la tiédeur" ci dessous) m’ a permis de tenter un exercice instructif. Avec 500 exemplaires édités à mes frais pour une population de 45 000 habitants, j’ai pensé que je devais économiser ces documents et ne pas les envoyer à une perte assurée, ni provoquer la colère inutile des habitants les plus réactionnaires.

     

    Aussi me suis-je donné pour règle de ne distribuer qu’à des personnes qui manifestaient par le regard ou l’attitude, une certaines ouverture, une curiosité, et aussi une apparence aimable ou pour le moins courtoise. Inutile en effet d’aborder et de parler à haute voix à une personne faisant semblant de ne pas entendre, ou affichant une expression nauséeuse à mon attention, comme si j’étais avec mes petits papiers le plus méprisable des objets, ne méritant pas même une réaction humaine: allons donc au devant de gens qui spontanément ou par éducation, regardent, ont une expression et répondent par une parole à une parole à leur attention.

     

    Cet exercice m’a permis de constater de part les rues de Montrouge, une quantité insoupçonnée de gens effectivement pas en état de recevoir un tract : il y a tous ceux (nombreux) qui, abattus par la vieillesse, la maladie, l’usure de la vie, boitant ou titubant, ravagés, n’ont malheureusement pas même la force de lever le nez ; il y a ceux qui n’ont apparemment pas l’habitude de lire, pour qui une image et un texte (qui plus est politiques) demandent un effort au delà de leurs capacités ; Il y a ceux sous antidépresseurs, glacés, pâles, convalescents, le regard erratique ; Il y a tous les intoxiqués, avinés, enfumés, drogués, certains très diminués par l'adiction ; il y a ceux pour qui, de part leur éducation,  n’ont jamais rencontré la politique (ou l’art), qui sont incapables de se situer dans le champ d’un quelconque débat d’idées, de goûter une réflexion exposée avec des mots, des références et  des arguments situé dans le champ de l’histoire ou de l’actualité; il y a ceux qui sont tellement formatés que cela apparaît dans leur costume, leur allure, leur manière de marcher, leurs mouvements d’automates, programmés de l’extérieurs d’eux-mêmes, ne guidant aucun de leur geste par un désir personnel, critique et souverain ; Il y a ceux que seuls leur passion, leur compétence et leur travail obsèdent, distraits à tout ce qui à trait à l’humanité en général ; Il y a les parents de familles nombreuses, entièrement dans un fonctionnement familial auto centré ; il y a ceux qui se voient appartenir à la classe riche, avec bijoux, coiffure blonde plaquée, vêtement d’une certaine coupe et d’une certaine étoffe, mocassins, polo sur les épaules à la manière « décontractée » de l’université d’été du MEDEF ; Il y a ceux chez qui la violence affleure à chaque instant dans le masque du visage crispé, verrouillé, le regard ulcéré, que ce soit un type sanguin impulsif ou un faux placide inquiétant ; Il y a ceux qui sont tellement enfouis dans une jeunesse ou une amourette qu’ils ne voient strictement rien d’autre que leur propre bien-être, sans égard pour rien, tout glissant sur eux comme la pluie sur un imperméable ; il y a d’autres types qui échappent à la description… 

     

    Bien qu’évidemment il y ait une injustice à juger les gens sur l’apparence – qui plus est fugace – et que probablement il y ait une marge d’erreur importante qui fait que quelqu’un d’apparence bougonne pourrait se révéler enjoué et vif, plaisantin et pertinent, cela m’aura évité peut-être le désagrément et la fatigue d’affronter des formes diverses d’hostilité. En revanche, j’ai pu identifier deux ou trois profils types de personnes encore capables de prime abord de regarder autour d’eux, d’entendre et de répondre, avec un peu de cordialité ou même d’humour. Il s’agit majoritairement de couples avec un ou deux enfants en bas âge, ou un père ou une mère seule avec la poussette et un petit, ou bien encore des femmes plus âgées, mais alertes, curieuses avec, disons, une conscience, une curiosité. Ces dernières catégories positives, comptent pour environ un huitième des gens croisés dans ma ville. Autant dire que la citoyenneté est bien malade ! Compliments aux survivants !! Qu’ils croissent et se multiplient !!!...

     

     

     

     


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