• Que faire, que lire ?

    Que faire, que lire ?

     

     

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Meuble prototype à partir du projet de recyclage des palissades d'un chantier d'infrastructure. Projet "les Palissades". 2015.

     

     

    Je commence par citer cet extrait de Frédéric Lordon, philosophe et économiste qui me paraît de  loin éclairer le débat avec le plus de hauteur et de profondeur de vue en même temps qu’apportant un éclairage très précis et pratique de questions d’aujourd’hui.

    « On notera au passage qu’il n’est pas d’expérience de réalité plus décisive pour juger des prétentions de la « mondialisation irréversible » qu’une crise saignante à l’occasion de laquelle les systèmes bancaires se rétractent spontanément sur des bases nationales – les banquiers les plus audacieusement mondialisés savent très bien dans ces cas là où se rendre pour trouver leur salut : auprès de l’État, l’État ringard, l’État détesté, mais au guichet duquel ils accourent, éperdus et chialant, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a personne d’autre auprès de qui quémander des mesures d’exception vitales. Que la finance se fragmente pour se recomposer dans le périmètre national, il n’y a que les amis de la mondialisation financière pour le déplorer, ou bien ceux qui ont l’internationalisme si égaré que la perte de n’importe quoi labellisé « international » les attriste, même quand il s’agit de la circulation des capitaux. »

    Frédéric Lordon, La malfaçon, Les Liens qui Libèrent, 2014, p. 120

     

    Pourquoi suis-je conduit à préférer lire des ouvrages d’économie, d’histoire ou de sociologie à n’importe quels autres, c’est une question à laquelle je ne répondrai pas de manière définitive. Mes goûts peuvent changer. Néanmoins, le fait est que les textes sur l’art proprement dit ne m’attirent plus autant est l’indice que les enjeux de l’art sont moins liés à l’art lui-même et à son réseau de relations internes désormais qu’à l’ensemble des autres questions qui se posent avec une pression et une urgence grandissantes.

    Sans vouloir discréditer des productions artistiques qui ont souvent leurs qualités, je constate dans beaucoup d’œuvres présentées comme participant de l’art contemporain (dont je ne souhaite pas autre chose qu’être partie prenante de la manière la plus pertinente) quelque chose d’inscrit dans une relation assez routinière. Relation à son public, relation aux codes de représentation, mobilisation des supports de médiation, écho presse, réseau, etc.

    Inutile de s’étendre, depuis Bourdieu, on sait comment fonctionne l’art en tant que champ parmi d’autres champs, à ceci près que l’art incarne dans l’imaginaire social une forme particulièrement prononcée d’oxymore – entre la simplicité « pauvre » des moyens élémentaires de la création (matière, écriture, dessins, etc.) et le retentissement du succès auquel, parfois, une œuvre donne lieu.

    Nassim Nicholas Taleb dans son « Cygne Noir », évoque le contraste entre le type d’activité « non scalable » et un autre type d’activité « scalable » : l’activité scalable type consiste à produire de choses qui ne peuvent pas fluctuer considérablement dans leur valeur, et pour lesquelles l’exercice de la profession permet seulement d’accumuler à chaque transaction une somme qui est prévisible et stable, comme c’est le cas du boulanger et ses baguettes.

    L’activité non scalable est du type écrivain, artiste, dont la production, le plus souvent statistiquement réduite durablement à un mode très limité de développement, peut soudain prendre des proportions de valeurs totalement imprévisibles, et surtout inouïes dans l’augmentation de son coefficient de croissance. Nassim Nicholas Taleb parle évidemment depuis le type de société qui permet cela de la manière la plus quantitativement contrastée, j’ai nommé le capitalisme financiarisé et médiatisé actuel.

    Ce contexte risque toutefois de conditionner chez les artistes ou auteurs littéraires – pour reprendre cette catégorie « scalable » –  un syndrome de la production orientée vers la recherche du « succès ». Je ne dénie à personne (et encore moins à moi-même) le droit de rechercher le succès. Je précise seulement que ce contexte détermine de manière exponentiellement accentuée une tendance à rechercher le succès pour lui-même, au détriment d’une production véritable de formes ou de concepts novateurs, ou pour le moins pertinents durablement.

    Bernard Stiegler, qui publiait dernièrement un superbe article dans le journal l’Humanité, évoque la tendance à combler l’impuissance à penser par les postures (et impostures) philosophiques prises par des personnalités surtout avides de médiatisation alors que cette dernière ne devrait pas être une fin en soi. Il parle aussi de cette tendance lourde à la prolétarisation des intellectuels, de plus en plus souvent condamnés à des tâches inscrites dans des prescriptions niant leurs capacités réelles de jugement et de choix souverains.

     

    Que faire, que lire ?

    Bel article de Bernard Stiegler paru dans le journal L'Humanité. 

     

     

    Cette prolétarisation  des gens ayant une activité intellectuelle, peut se trouver chez ces milliers de chercheurs perdant un temps fou à rechercher des financements pour leur laboratoire au prix de sélection d’axes de recherches de plus en plus utilitaristes dans des perspectives lucratives pour les financeurs, tandis que l’évaluation de leur réflexion est colonisée par l’exclusivité du rôle de seulement quelques revues internationales forcément hyper sélectives et assez conformes aux canons dominants (comme c’est le cas notamment en économie, voir à ce sujet l’ouvrage sous la direction d’André Orléan, « À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose, Manifeste pour une économie pluraliste, Pour l’AFEP ». Les Liens qui Libèrent, 2015).

     

    Ce sont ces associations d’aide sociale et de réinsertion qui doivent répondre de plus en plus à des appels d’offres sur des durées courtes et non plus sur trois ans, pour des marchés de prestations devenant leurs seules sources de survie faute de subventions publiques pérennes  (siphonnées comme on sait par les dizaines de milliards à fonds perdus de cadeaux fiscaux aux multinationales), là aussi au détriment de choix d’axes de travail vraiment jugés les plus justes et au profit de méthodes plus expéditives, plus facilement quantifiables, mais ne permettant pas un travail de relation de qualité avec des gens en souffrance psychologique et sociale.

     

    Ce sont des professeurs de collèges, harassés de remplir des grilles d’évaluations qui se superposent sans se compléter, qui se voient obligés de participer à des simulacres de jury dans des domaines qu’ils ne connaissent pas, ou bien se mettre activement à participer à la promotion de leur établissement pour attirer des élèves en séduisant les parents, en faisant jouer le « rayonnement » mesurable par les articles de presse, ou par la « réputation », les portes ouvertes, tandis que la réalité de la disponibilité aux élèves dans la classe, en particulier les plus demandeurs et les plus fragiles, ainsi que le travail réel de concertations entre collègues pour des objectifs de fond initié souverainement par les personnels, deviennent finalement secondaires faute d’énergie, de temps, de rémunération.

     

    Ces phénomènes accentuent une perte de valeur et de savoir des métiers intellectuels, si tant est que Bernard Stigler a tellement raison de rappeler que la transformation en substantif de l'adjectif intellectuel et l’opposition « intellectuel » et « manuel » ne sont qu’un marquage de classe destiné à opérer une ségrégation parfaitement injuste et inopérante contre les manuels pris pour des imbéciles, et qui occulte en outre la réalité de la création intellectuelle autant que sociale, qui passent toutes deux par la pratique, le croisement d’expériences relevant tantôt de la manualité et tantôt des concepts.

     

    Bernard Stiegler a aussi raison de montrer comment l’innovation joue davantage aujourd'hui un rôle de « disruption » incessante  parce qu’elle est conduite à seule fin de monopoliser par les multinationales la circulation de l’argent des produits nouveaux qu’elles imposent à la commercialisation de masse en remplacement incessant de produits de génération précédente à peine commencés d’être utilisés.

    On a la preuve que le capitalisme financier est la principale force structurellement opposée à une régulation des modes de production et de consommation vers plus de lenteur, de durabilité et, au sens fort, d’économie. Ce sont les tenants de l’économie capitaliste dérégulée qui sont anti économiques au regard des possibilités réelles de perpétuation de cette fuite en avant absurde que recèle la planète et ses habitants. Même lorsqu'ils imposent l'austérité, ce n'est pas pour cesser la production d'objets importés et inutilement sophistiqués pour l'usage qu'on en a, c'est pour faire jouer toujours plus l'extraction de plus value et la hausse de dividendes. 

     

    Comme le dit justement Sylvestre Huet, interviewé aujourd'hui dans l'Humanité aux côtés de Marie Monique Robin et Gérard Le Puill, "Comment voulez-vous demander aux populations d'accepter une sobriété énergétique généralisée s'il y a une caste de dominants qui, parce qu'ils sont riches, n'ont aucune limite à leur propre consommation d'énergie.  Si vous êtes un écologiste conséquent ou un communiste qui prend en compte l'écologie de manière conséquente, il faut avoir dans votre programme l'éradication des grandes fortunes et des grands revenus sinon vous n'y arriverez pas. "

     

    Abrutir massivement des centaines de millions de consommateurs pour leur faire impérativement se précipiter sur le dernier modèle de Smartphone six mois après l’achat du précédent modèle participe d’un crime à grande échelle. De même, la tromperie mondialisé des contrôles de pollution des véhicules automobiles avec la complicité active des institutions européennes et de politiciens bien placés devraient relever de poursuites avec amandes et peines de prison. Car ces faits ont une incidence à grande échelle sur la mortalité et le réchauffement http://www.franceinfo.fr/vie-quotidienne/environnement/article/pollution-automobile-la-grande-supercherie-743551  

    Mais on n’imagine pas voir ces personnes responsables cyniquement de ces tripatouillages de résultats des mesures de pollution -  induisant pourtant une augmentation de quatre à cinq fois le taux effectif de pollution automobile sur la planète -  être l’objet de « recherches policières chez eux à six heures le matin », comme on l'a fait pour quelques syndicaliste  dernièrement. Parce que ces gens qui décident  de tricheries et du pouvoir politique sont amis, en réseau, sont de la même promotion, du même milieu, et ont trop d’intérêts occultes entre eux en jeu.

     

    Ici la surabondance de preuves de la gravité de la situation du monde actuel n’a d’équivalent que la tétanisation politique dans laquelle se trouve la majorité de mes concitoyens.

     

    Je me rappelle encore des moqueries ( prétendument affectueuses mais aussi un peu tueuses) dont j’avais été l’objet un jour que je passais devant mes voisins qui participaient entre eux à un barbecue, tandis que je portais chez moi les numéros du journal l’Humanité auquel je suis abonné et qui s’étaient accumulés dans ma boite aux lettres.

    Ces cris mi hystériques mi ironiques, désabusés jusqu'à la puanteur intellectuelle, à la vue d’un journal (celui de Jaurès et sans doute pour eux celui des grandes illusions et des grands crimes commis au nom du communisme), je réalise maintenant qu’ils servaient en fait de prémisses à, dans un premier temps, l’interdiction de parole et d’expression de mes opinions argumentées (chiffres à l’appui) en réponse à des divagations racistes ou grossièrement haineuses et simplistes qui s’échangeaient par courriels. Et pour finir à un silence et une complicité tacite collective à des violences dont je fus victime par un voisin participant au même barbecue... « amical ».

     

    Or, si je prends le numéro d’aujourd’hui au hasard, celui du vendredi 6.11.2015, du journal l’Humanité : j’y trouve les interventions ou interviews de Marie Monique Robin, Cynthia Fleury, Jean-Pierre Terrail, Sylvestre Huet, Gérard Le Puill, Slaloj Zizek, des noms de penseurs ou de spécialistes renommés parmi des centaines d’autres qui interviennent constructivement régulièrement et que ce journal sollicite de manière équitable et honnête.

    Le niveau intellectuel et d’information de l’Humanité est réellement supérieur à celui de beaucoup des quotidiens de la presse dominante. Le traitement de l’information y est beaucoup plus près des réalités sociales vécues par les gens ordinaires et par les peuples du monde. Et pour couronner le tout, l'Huma (comme un autre remarquable journal Le Monde diplomatique) est indépendant des lobbys de presse appartenant aux groupes transnationaux, comme le sont en revanche Le Monde, Libération, l'Express, Le Nouvel Obs, La Croix, L'Équipe, Le Parisien. 

    Et pourtant ce journal vraiment indépendant (nous sommes des milliers à le financer en plus de nos abonnements par des souscriptions) remarquable de qualité est ostracisé, boycotté, occulté, méprisé ou objet de méfiance sans l’avoir jamais ouvert par les gens qui, de toutes façons, ne lisent presque plus –  à part des textos les yeux rivés sur leur tablette ou leur téléphone.

    Ces non-lecteurs à BAC + 3 et plus,  gavés comme de la volaille de Noël d’information abêtissantes et déstructurées par la télévision et la plus grande part des durées d’antennes de radios commerciales ou officielles, ont en haine toute forme d'intellectualité et de citoyenneté critiques. Lorsqu'on leur adresse plus de trois lignes, ils ont le rejet facile de cette "prose" en effet haïssable pour leurs esprits enkystés...

    À cet égard, regarder les couvertures des magazines des salles d’attente des médecins ou des kiosques est éclairant sur l’imbécilité et le cynisme cultivés à grande échelle, y compris dans les milieux bourgeois, à grand renfort de publicité et de titres visant à dévier l’attention des vrais enjeux.

    En six années, j’ai pourtant, grâce, pour la plupart d’entre eux, à des notes de lectures ou des interviews passionnantes trouvées dans L’Humanité, pu faire acquérir par la médiathèque de ma ville plus de soixante cinq livres remarquables (voir document) que j’ai pu étudier avec profit et qui servent désormais à d’autres personnes soucieuses d’apprendre. Peut-on encore avec cette liste considérer le journal quotidien l’Humanité comme un outil d’information infréquentable ?!...

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Liste de livres acquis par la médiathèque de ma ville, qui ne comprend pas tous les autres livres que j'ai suggéré d'acquérir, presque à chaque fois sur la base de note et d'articles ou d'interviews de l'Humanité.

     

     

    « Apprends à apprendre et jamais ne le désapprends » disait Bertolt Brecht. On peut dire qu’aujourd’hui, mes concitoyens semblent s’impliquer à faire rigoureusement l’inverse, qui pourrait être dit ainsi : « ce que tu appris de l’école, oublie-le et jamais ne te cultive à nouveau ! ». Inutile de dire que sur ce terreau, les grands rentiers capitalistes et les faiseurs de haine se régalent et dispose là à loisir de la qualité de population qui leur convient... parfaitement ! 

     

     

     

     

     

    Que faire, que lire ?

    Joël Auxenfans. Meuble bibliothèque table basse sur roues. Vue en cours de montage. 2015.

     

     

     


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