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    Joël Auxenfans. Affiche pour un chantier d'infrastructure. Peinture sur toile. 2015.

     

     

     

    L’ouvrage de Nassim Nicholas Taleb, Le cygne noir, la puissance de l’imprévisible, paru chez les belles Lettre en 2007, que je crois avoir vu signalé comme important dans le livre de Yanis Varoufakis Le Minotaure planétaire, est dérangeant, et c’est sans doute sa qualité. Si Nassim Nicholas Taleb semble avoir un parcours atypique et en particulier non académique, cela ne l’empêche pas d’avoir accumulé semble-t-il une érudition assez sidérante, érudition construite autour d’une question obsédante pour lui depuis longtemps : comment se fait-il que les évènements les plus imprévisibles et qui ont le plus révolutionné le monde sont ceux qui sont systématiquement écartés de la structure même du calcul scientifique de la prévision, qui lui, repose sur la loi des grands nombres et sur ce qui s’appelle une « courbe en cloche », principe statistique appliqué abusivement selon lui à l’économie, à la finance, à la gestion des entreprises transnationales, de la planification, et de tant d’autres domaines universitaires où ils ne semblent par avoir leur place ?

     

    Si l’on ressent ici ou là dans son livre un certain agacement ou même un franc ressentiment envers le monde académique, guindé selon lui dans des modes de réflexion qui ne sortent pas d’un certain type de confort intellectuel illusoire, de conformisme, ce n’est peut-être pas uniquement par ce sentiment de défi aigre que l’on trouve parfois chez ceux qui n’ont pas suivi un cursus et une progression de carrière purement universitaires, avec ce que cette carrière comporte parfois (et pas plus qu’ailleurs sans doute), de soumission à un ordre hiérarchique, à une validation de principes d’autorité inscrit dans des habitudes de pensée académiques (cela ne date pas d’hier, voyez Rabelais et la haine qu’il s’attira de la Sorbonne).

    Quelqu’un par exemple comme Jean-Claude Michéa, philosophe « indépendant », auteur du « Complexe d’Orphée » et des « Mystères de la gauche », est pris me semble-t-il dans ce ressentiment récurent de haine anti universitaire, qui ne l’empêche pas, malgré des idées remarquables et pertinentes par exemple sur George Orwell, ou sur la collusion rapidement structurée entre libéraux et socialistes parlementaristes, de « déconner » (à mon avis) sur les travailleurs immigrés. Il dit que ceux qui les défendent sont presque toujours des fonctionnaires et des enseignants, en déduisant que les vrais travailleurs français, victimes, d’après lui, de la venue des travailleurs étrangers, sont plutôt tentés par une réaction de repli vers le Front National.

    C’est nier que la plupart des luttes victorieuses des ouvriers par exemple des années soixante dix, dans des usines comme Citroën, furent victorieuses et apportèrent un progrès social, parce qu’elles menèrent de front la question de l’égalité, de la non discrimination français/étranger, du respect et des revendications salariales ou ayant trait aux conditions de travail. Voir à ce sujet le livre « L’établi » de Robert Linhart, incroyable témoignage entre l’enquête de terrain d’un jeune intellectuel en immersion dans une usine et remarquable travail d’écriture et restitution des relations avant tout humaines qui se tissent entre travailleurs, d’origines diverses.

    Nassim Nicholas Taleb, pour sa part, n’est pas exempt de simplifications et surtout d’un oubli presque intrinsèque à sa pensée, de la population qui n’a pas une situation suffisamment confortable au départ, population qui représente toutefois les 4/5ème ou les 5/6ème de la population totale sur la terre. Il semble ignorer la question politique, syndicale, associative, en gros, les mobilisations populaires pour se concentrer sur la capacité individuelle et collective à se préparer à l’imprévisible, qu’il reconnaît par définition impossible à évaluer.

    Il a une fâcheuse manie de parler des chauffeurs de taxi qui l’amènent ou le ramènent des différents aéroports par lesquels il transite pour ses conférences, comme indice de son degré de fusion avec le niveau du peuple, affirmant en même temps d’une manière paradoxalement assez juste, que les chauffeurs de taxis ou toute autre catégorie que l’on considèrerait non experte, se trompe moins en fait dans ses pronostics que les experts d’entreprises multinationales, ou ceux des plateaux télé, qui en outre sont souvent les mêmes.

    Bizarrement, passé cette caractéristique d’oubli du champ social duquel pourtant provient une grande part du progrès humain, lacune qui peut provenir peut-être du milieu social d’origine ou du parcours de trader et d’intellectuel très indépendant de Nassim Nicholas Taleb, passé cet individualisme frénétique et cette pensée délibérément libertarienne dont il se revendique par ailleurs sur son blog, il faut reconnaître à Nassim Nicholas Taleb que quelque chose est résolument original dans cette pensée du Cygne noir. 

    C’est en tout cas l’ouvrage parmi les plus déroutant qu’il m’a été donné de lire depuis longtemps. Je ne dis pas le plus instructif, car là justement, ceux de nombreux chercheurs en sciences sociales, qu’il décrierait peut-être, m’ont appris beaucoup précisément par leur méthode d’investigation universitaire, en histoire, ou en sociologie. Je dis déroutant. Justement parce que dérouter veut dire emmener quelques temps dans une autre voie, et pourquoi pas changer de route définitivement, sans pour autant oublier… le reste.

    De fait, on a l’impression que le plan sur lequel se passe la démonstration de Nassim Nicholas Taleb, s’applique à la situation d’un trader, dont la logique se généraliserait à l’ensemble des domaines d’activité des humains, avec à mon sens quelques inadéquations, en particulier sur le désintéressement, ou la recherche délibérée et lucide d’un profit qui n’est ambitionné que mesuré, et d’une vie conforme à des choix éthiques plutôt que de conquêtes de position « extrêmement » dominantes.

    L’idée centrale de Taleb est de se penser enfin comme un être qui, pour ses choix, ne se fie pas à la norme statistique basée sur une infinité de cas médiocres, ou offrant peu d’écart, en tout pas susceptible de renverser par un seul individu, le rapport entier.

    Ainsi par exemple il oppose deux types de situations de calcul de probabilité : l’une qu’il appelle le « médiocristant », est basé sur des accumulations de quantités, par exemple la taille humaine, ou le poids humain, dont on peut créer une moyenne dont les cas exceptionnels ne peuvent à eux seuls modifier considérablement la donne. Par exemple, même l’homme le plus grand du monde, s’ajoutant à 999 individus pris au hasard, ne pourra modifier fondamentalement  la moyenne des tailles des 1000 individus. Pour ce cas de figure, le calcul par les grands nombres est valable.

    Le problème que soulève justement Nassim Nicholas Taleb est que la vie, et la modernité, surtout l’époque actuelle, ne relèvent pas du médiocristant, mais plutôt de l’ « extrêmistant ». Il prend pour exemple, le cas de la richesse : en prenant 999 personnes, et en leur ajoutant juste monsieur Bill Gates, la somme des revenus des 999 personnes prises au hasard se renversera complètement, faisant des revenus des 999 personnes un minuscule appoint au revenu du seul Bill Gates. Pour cette situation extrême, la pure accumulation de calculs de probabilité basée sur l’idée de moyenne de résultats médiocres manque complètement la situation et n’en rend pas compte fidèlement. Elle est simplement parfaitement inopérante.

    Or, le 11 septembre 2001, la crise de 2008, et tant d’autres évènements imprévisibles et pourtant ayant eu un pouvoir de transformer radicalement les conditions, ont été à la fois totalement imprévisibles avec les moyens classiques de la prévision probabiliste, et ont été pourtant d’une puissance de transformation incomparable avec la somme de petits faits mesurés par les statisticiens pour prédire l’avenir. D’où le constat de Taleb : les prévisionnistes (économistes, experts sont des charlatans. Ils sont payés à prédire, et passant systématiquement à côté des faits majeurs et imprévisibles qui bouleversent le monde, ils continuent à faire profession de prévisionnistes et d’experts, de manière complètement indue et malhonnête.   

     

    Voici, par respect pour l’auteur, quelques larges extraits de son livre, que je recommande :

    Nassim Nicholas Taleb, Le cygne noir, la puissance de l’imprévisible, Les Belles Lettres, 2007.

     

    p. 122 :

    « (…) Ces chercheurs ont répartis nos activités en (grosso modo) un mode de pensée double, dont ils qualifient les deux membres de « système 1 » et « Système 2 », ou d’ « expérientiel » et de « cogitatif ». La distinction est directe.

    Le système 1, système expérientiel, est facile, automatique, rapide, opaque (nous ne savons pas que nous l’utilisons), traité en parallèle, et peut être sujet à erreurs. C’est ce que nous appelons « l’intuition », et il réalise en un clin d’œil ces prouesses devenues célèbres sous le terme « blink », d’après le titre du best-seller de Malcolm Gladwell. De par sa rapidité même, le système 1 est éminemment émotionnel. Il effectue des raccourcis dits « heuristiques », qui nous permettent de fonctionner rapidement et efficacement. Dan Goldstein qualifie ces raccourcis de « rapides et frugaux ». D’autres leur préfèrent les qualificatifs « rapides et sales ». Cela dit, ces raccourcis ont certainement des qualités puisqu’ils sont rapides, mais ils peuvent parfois nous induire gravement en erreur. Cette idée centrale a donné naissance à toute une école de recherche baptisée « approche des heuristiques et des biais » (l’heuristique correspond à l’étude des raccourcis, et « biais » signifie « erreur »).

    Le système 2, système cogitatif, est ce que nous appelons normalement la réflexion. C’est celui dont on se sert dans une salle de classe, car il est laborieux, raisonné, lent, logique, séquentiel, progressif et conscient de lui-même (on peut suivre les étapes de son raisonnement). Il commet moins d’erreurs que le système expérientiel, et, comme on sait comment on est arrivé à son résultat, on peut revenir sur ses étapes et les corriger de manière adaptative.

     

    La plupart de nos erreurs de raisonnement viennent de ce que nous utilisons le système 1 alors que nous pensons utiliser le système 2. Comment ? Comme nous réagissons sans réfléchir ni faire preuve d’introspection, la principale caractéristique du système 1 est que nous n’avons pas conscience de l’utiliser ! »

     

     

    P 176 :

    « En sortant du symposium, je réalisai que seuls les militaires affrontaient le hasard avec une véritable honnêteté intellectuelle et en faisant preuve d’introspection – contrairement aux universitaires et aux cadres d’entreprises qui utilisent l’argent des autres. Cela n’apparaît pas dans les films de guerre, où ils sont souvent dépeints sous les traits d’autocrates assoiffés de sang. Les gens que j’avaient en face de moi n’étaient pas de ceux qui déclarent la guerre. De fait, pour beaucoup d’entre eux, une politique de défense réussie parvenait à éliminer les dangers potentiels sans conflit, comme la stratégie consistant à mettre les russes en faillite en faisant monter en flèche les dépenses allouées à la défense. »

     

    P. 225 :

    « Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, la découverte de l’arrogance épistémique humaine aurait été fortuite. Mais c’est également le cas de beaucoup d’autres découvertes - beaucoup plus que nous ne le pensons.

    Le schéma de découverte classique est le suivant : on cherche ce que l’on sait (disons une nouvelle façon de se rendre en Inde) et on trouve quelque chose dont on ignorait l’existence (l’Amérique).

    Si vous croyez que les inventions qui nous entourent sont le fruit des efforts d’une personne assise dans un bureau qui les a réalisées conformément à un planning bien précis, réfléchissez encore : presque tout ce qui relève de l’instant est le fruit delà sérendipité. Ce terme fut forgé par l’écrivain britannique Horace Walpole qui le tira d’un conte intitulé Les trois princes de Sérendip. « Grâce au hasard ou à leur sagacité », ces princes « ne cessaient de trouver des choses qu’ils ne cherchaient pas ».

    Autrement dit, vous trouvez une chose que vous ne cherchez pas et qui transforme le monde, et après coup, vous vous demandez pourquoi il « a fallu autant de temps » pour arriver à quelque chose d’aussi évident. Aucun journaliste n’était là quand on a inventé la roue, mais je suis prêt à parier que ses découvreurs ne se sont pas lancés dans le projet d’invention de ce moteur de croissance majeure et ne l’ont pas réalisé suivant un planning précis. Et il en va de même pour la plupart des inventions.

    Sir Francis Bacon signalait que les progrès les plus importants étaient les moins prévisibles, ceux qui « sortaient du sentier de l’imagination ». Et il ne fut pas le dernier intellectuel à le souligner. Cette idée surgit régulièrement pour se dissiper rapidement. Il y a près de cinquante ans, l’auteur de best-sellers Arthur Koestler lui consacrait un livre entier, intitulé fort à propos Les Somnambules, puisqu’il y décrit les inventeurs comme des somnambules trébuchant sur des résultats et ne réalisant pas ce qu’ils ont entre les mains. Nous pensons que l’importance des découvertes de Copernic sur les mouvements planétaires était une évidence pour lui et ses contemporains ; il était mort depuis soixante-quinze ans quand les autorités commencèrent à en prendre ombrage. De même, nous croyons que Galilée fut une victime de la science ; en fait l’église ne le prenait pas très au sérieux. Il semblerait plutôt qu’il ait lui-même récolté la tempête en froissant quelques sensibilités. À la fin de l’année ou Darwin et Wallace présentèrent leurs études sur l’évolution par sélection naturelle, lesquelles changèrent la façon dont on voyait le monde, le président de la société Linnean, où ces études furent présentées, annonça que la société ne voyait là « aucune découverte marquante », rien de particulier qui puisse révolutionner la science.

    Quand vient notre tour de prévoir, nous oublions que c’est impossible. Ce qui explique que l’on puisse lire ce chapitre et autres exposés similaires, adhérer totalement à leur contenu et ne pas tenir compte du tout des arguments qu’ils défendent quand on pense à l’avenir.

    Prenez cet exemple capital de découverte typique de la sérendipité. Alexandre Fleming était en train de nettoyer son laboratoire quand il aperçut, sur une boite de culture déjà ancienne contaminée par un champignon, une zone où les bactéries ne s’étaient pas développées. Il isola un extrait de la moisissure, l’identifia correctement comme appartenant à la famille du pénicilium, et appela cet agent « pénicilline » ; c’est grâce à elle que beaucoup d’entre nous sommes encore en vie aujourd’hui (y compris moi-même comme je l’ai expliqué au chapitre 8, car une fièvre typhoïde non traitée peut être fatale). Certes, Fleming cherchait « quelque chose », mais sa découverte est le fruit de la pure sérendipité. De plus, même si, avec le recul, cette découverte apparaît primordiale, les responsables de la santé mirent très longtemps à réaliser l’importance de ce qu’ils avaient entre les mains. Fleming lui-même cessa de croire en cette idée jusqu’à ce qu’elle soit relancée.

    En 1965, deux astronomes radio de Bell Labs, dans le New Jersey, qui installaient une grande antenne parabolique, furent troublés par un bruit de fond, un sifflement semblable aux parasites que l’on entend quand la réception est mauvaise. Ils ne parvinrent pas à s’en débarrasser - même après avoir enlevé les fientes d’oiseaux qui se trouvaient sur la parabole, car ils étaient convaincus que c’étaient elles qui provoquaient ce bruit. Ils mirent un certain temps à comprendre que ce qu’ils entendaient n’était autre que la trace de la naissance de l’univers, le rayonnement micro-ondes du fond cosmique. Cette découverte relança la théorie du big-bang, idée moribonde dont des chercheurs avaient jadis fait le postulat. J’ai trouvé sur le site des laboratoires Bell ces commentaires expliquant pourquoi cette « découverte » était une des avancées majeures du siècle : « Dan Stanzione, qui était président des laboratoires Bell et directeur de Lucent quand Penzias (un des astronomes radio à l’origine de la découverte) pris sa retraite, déclara que Penzias « incarne la créativité et l’excellence technique qui sont la marque de Bell Labs ». Il le comparait à un personnage de la Renaissance qui « accrut notre compréhension précaire de la création et repoussa les limites de la science dans nombre de domaines importants ». »

    Renaissance… mon œil ! Ces deux types étaient à la recherche de fientes d’oiseau ! Non seulement ils ne cherchaient absolument rien qui ressemblât vaguement à des preuves de l’existence du big-bang, mais, comme d’habitude dans ces cas-là, l’importance de leur découverte ne leur sauta pas aux yeux. Ralph Alpher, le physicien à l’origine de cette idée dont il avait fait état dans un article coécrit avec deux pointures nommées George Gamow et Hans Bethe, eut malheureusement la surprise d’apprendre leur découverte en lisant The New York Times.». En fait, dans les articles moribonds postulant la naissance de l’univers, les scientifiques exprimaient des doutes sur la possibilité de mesurer les rayonnements en question. Comme il arrive fréquemment en matière de découverte, ceux qui cherchaient des preuves ne les trouvèrent pas ; et ceux qui n’en cherchaient pas les trouvèrent et furent salués pour leur découverte. 

    Nous sommes face à un paradoxe. Non seulement les prévisionnistes échouent en général lamentablement à pronostiquer les changements drastiques engendrés par les découvertes imprévisibles, mais le changement progressif se révèle globalement plus lent qu’ils ne s’y attendaient. Quand une nouvelle technologie fait son apparition, nous sous-estimons ou surestimons gravement son importance. Thomas Watson, le fondateur d’IBM, prédit qu’un jour, on n’aurait plus besoin que de quelques ordinateurs. »

     

     

    Nassim Nicholas Taleb ne fournit pas vraiment de matériau issu d’une étude approfondie sur un sujet unique comme le font beaucoup d’universitaires. Il procède par une accumulation organisée, mais pour le plaisir, de tentatives convaincantes de mettre en cause « l’arrogance épistémique » des classes dirigeantes, politiques, scientifiques,… Il est persuadé, au travers d’une longue recherche et après de nombreuses rencontres éclectiques, que l’occultation des facteurs extrêmes et imprévisibles de transformation en mal ou en bien du monde est un déni de vérité, et aussi un modèle très inefficace.

     

    Il suggère au lieu de « prévoir », ce qui est pratiquement impossible, de se « préparer » à toute éventualité la plus extrême, non pas en étant paranoïaque, mais en refusant de considérer que s’il n’y pas de preuve d’une éventualité, ce serait la preuve qu’il n’y a pas cette éventualité, ce qui est pourtant très différent.

     

    Je laisse le mot de la fin à Nassim Nicholas Taleb :

     p. 380 :

     

    « Mais toutes ces idées, toute cette philosophie de l’induction, tous ces problèmes de connaissance, toutes ces opportunités démentes et ces pertes potentielles effrayantes – tout cela semble bien fade au regard de la réflexion suivante :

    Je suis parfois stupéfait de voir les gens se gâcher leur propre journée ou se mettre en colère parce qu’ils se sentent floués à cause d’un mauvais repas, d’une tasse de café froid, d’une vexation sociale ou de l’accueil impoli qu’on leur a réservé. Souvenez-vous de ce que nous avons dit, au chapitre 8, sur la difficulté de voir les chances réelles que les évènements qui font notre propre vie ont de se produire. Nous sommes prompts à oublier que le seul fait d’être en vie est une chance extraordinaire, un événement qui avait extrêmement peu de chance d’arriver, une occurrence fortuite absolument inouïe.

    Imaginez une minuscule tache de poussière à côté d’une planète qui fait un milliard de fois la taille de la Terre. La tache de poussière représente les chances que vous aviez de naître, et la planète gigantesque,  celles que vous aviez de ne pas naître. Alors, cessez de vous faire du mauvais sang pour des broutilles ! Ne faites pas comme cet ingrat à qui on avait offert un château et qui s’inquiétait de l’humidité qui attaquait la salle de bains. « À cheval donné on ne regarde point la bouche », dit le proverbe - n’oubliez pas que vous êtes un Cygne Noir. Sur ce, je vous remercie d’avoir lu mon livre. »

     

     

     

     


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  • Chèvres tetracornes visibles au parc animalier de Neuilly la forêt dans le Calvados. Photographie Joël Auxenfans, 2015. 

     

     

     

     

     

    Ces gens qui sont aujourd’hui les assistants de réalisation du « film capitaliste » de l’écrasement des droits sociaux, je parle de tous ces employés qui se croient obligés de fusionner avec les « valeurs » des chefs d’entreprise du simple fait qu’il sont dans l’illusion d’optique que procure le fait d’être employés à seconder en toutes choses leurs patrons, se refuseront jusqu’au bout du bout à considérer frontalement le rapport  de domination auquel ils se vendent corps et âmes.

    Cet interdit ou cette fuite pour ne pas parler des faits qui sont pourtant ceux-là même qui structurent l’ensemble des problématiques mondiales a quelque chose de saisissant.

    Dans son remarquable livre « La comédie humaine du travail, De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale » (paru chez Érès en 2015), la sociologue du travail Danièle Linhardt nous livre un portrait lui aussi saisissant de cette religion managériale, à laquelle les responsables des Ressources Humaines croient dur comme fer et se sentent investis de la mission d’imposer partout autour d’eux au détriment du sens, de la qualité et de la santé au travail, mais pour les intérêts bien compris des propriétaires des multinationales ou des dirigeants des services publics à leur tour contaminés par cette maladie dégénérative du travail et du bien commun.

    Voici un passage qui dit ce qui se passe dans le monde salarié :

    p. 110 :

    « (…) Les salariés subissent seuls le poids de l’idéologie dominante qui dépossède de la distance critique, ne bénéficient plus de l’intelligence collective capable de défier cette idéologie subjectivement (par des valeurs, une morale et des espoirs partagés) et objectivement (par l’invention de savoirs, savoir-faire qui démontrent quotidiennement que les principes tayloriens qui prétendent faire l’économie de l’implication et des connaissances des ouvriers sont irréalistes). Ils ne peuvent plus vivre ensemble les difficultés d’une situation commune, ni mesurer les effets communs qu’elle produit sur les uns et sur les autres. Ils ne peuvent plus opposer de résistance aux exigences qu’on leur impose. Ils n’ont plus d’autres références que leur propre souffrance face à leurs difficultés. Ils ont bien du mal alors à ne pas penser que s’ils souffrent, c’est parce qu’ils ne sont pas adaptés, ou mal préparés à leur travail, qu’ils manquent de résistance et des ressources nécessaires pour tenir leur poste. Au cours d’enquêtes que j’ai menées au sein d’entreprises du secteur public comme privé, il m’a été donné d’entendre des salariés, certains de haut niveau, lâcher sous le mode de la confession qu’ils n’étaient pas à la hauteur, qu’ils manquaient d’intelligence, et que c’est pour cela qu’ils n’y arrivaient plus et se trouvaient en état de souffrance, que c’était leur faute en somme s’ils souffraient…

    Ils subissent de plus une véritable offensive idéologique et éthique de leur management qui ne ménage pas ses efforts pour les convaincre du bien-fondé de ses choix, pour les transformer (comme je l’ai évoqué dans le premier chapitre) en militants inconditionnels de leur entreprise. Vider les collectifs de leur substance, individualiser à outrance pour désamorcer la contestation est une option, encore faut-il s’assurer que les salariés individuellement s’associeront bien aux valeurs professionnelles requises. »

     

    Ce « beau monde » auquel ses bénéficiaires exclusifs consacrent l’énergie et les moyens médiatiques nécessaires pour y faire adhérer leurs « sujets » ou leurs subalternes consentants doit être dévoilé pour ce qu’il est : une arnaque de haut vol.

    Hervé Falciani, qui a pourtant fréquenté intimement le beau monde des privilégiés de la ville de sa naissance et de sa jeunesse, Monaco, est pourtant on ne peut plus clair, lui, pour dire comment fonctionne ce monde. Dans son remarquable livre écrit avec la collaboration de Angelo Mincuzzi, Séisme sur la planète finance, au cœur du scandale HSBC, Mon combat contre l’évasion fiscale, préface de William Bourdon, édition La Découverte, Paris 2015, il écrit ceci :

     

    p.85 :

    « Le commun des mortels pense que la finance, c’est comme le soleil ou la pluie : un phénomène inéluctable qui échappe à tout contrôle humain. En fait, elle est manœuvrée par des personnes qui veulent maintenir le statut quo et conserver leur suprématie sur les États, qui seraient les seuls capables de surveiller ses activités. On ne comprend pas pourquoi, alors que la police patrouille dans les rues et que l’État rend la justice, personne ne supervise vraiment la finance. L’absence de contrôle d’un système aussi important et aussi puissant n’est pas le fruit du hasard : c’est le résultat d’une volonté précise. Les capitaux ne sont pas des entités autonomes : derrière eux, il y a des personnes en chair et en os – entrepreneurs, financiers, managers de multinationales – qui ont le pouvoir de convaincre et de corrompre les politiques qui font les lois. Tout se passe au détriment des simples citoyens qui ne savent pas, ou ne comprennent pas, que la formulation des règles concernant la finance et les banques sert souvent à éviter obligations et contrôles. Ou alors, même quand la vigilance existe, ce sont les moyens de la mettre en œuvre qui manquent et, sans ressources, on ne peut rien contrôler. »

     

     

    Nous sommes donc là en présence de deux niveaux d’ambitions que je qualifierais de mauvaises. Celle consistant à vouloir approcher et tenter de ressembler servilement à des gens beaucoup trop riches pour être honnêtes. Ce sont ces employés au service de la perpétuation du système capitaliste financier, médiatique, qui ne jurent que par les crédo du milieu patronal au sein duquel ils se croient « évoluer ». Et ce sont ces affairistes acharnés à nier leur responsabilité économique envers le plus grand nombre et la société dans son ensemble, qui préfèrent perdre des millions à cause d’une fluctuation boursière que payer leur dû aux États.

     

    A l’opposé de cette lamentable et criminelle dérive, des gens ont une autre ambition, qui me paraît tout simplement la bonne, celle qui est proportionnée à l’humain et à la justesse.

     

    Je n’insisterai pas plus ici encore une fois sur le remarquable travail accompli par les agro écologistes en circuit court qui un peu partout, dans la discrétion et la modestie mais aussi dans une grande ambition, rendent vie aux sols, aux terroirs, aux paysages, au goût, au temps de vivre, à l’humain, à la biodiversité, à la santé et à l’avenir, ce qui n’est déjà pas si mal comparé aux dégâts causés par les premiers « ambitieux ».

     

    Je parlerais ici d’un lieu qui commence une aventure excellente, à la fois simple et riche, proche et néanmoins étonnante, je veux parler du parc animalier de la Ferme du Beauquet Marais, situé à Neuilly La Forêt (il existe d’autres Neuilly que le ghetto de riches situé dans les Hauts de Seine) dans le Calvados (06 86 72 38 26). En pleine nature, des dizaines de races de chèvres, cochons, ânes, vaches, lamas,  moutons, oiseaux de basse cour, (et dromadaire) de France entière et du monde entier, sont présentés au public dans des conditions saines et agréables, offrant un spectacle parfois incroyable des possibilités de la diversité des variétés animales cultivées par les humains au cours des millénaires.

     

    On y trouve plusieurs animaux à trois ou quatre cornes, dont des chèvres issues des bergeries nationales du Château de Versailles. Entre l’envie de laisser renaître les croyances irrationnelles et la simple connaissance des variations des espèces animales, il y a un écart qui rappelle celui qui sépare les délires criminels du racisme et de la diabolisation des minorités transformées en bouc émissaires véhiculés sciemment par les arrivistes divers du PS à la droite la plus extrême (mais très poreuse à l’autre droite au besoin), de la capacité réelle à analyser une situation politique et sociale, et à agir au bon endroit, au bon moment, et avec l’idée juste.

     

    Un vrai programme. 

     

     

     


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     Esthétisation fallacieuse ou exposition éclairante de la violence

     

    Joël Auxenfans. Peinture à l'huile sur toile pour affiche accompagnant un chantier d'infrastructure. 2015. 

     

    Le visage culturellement donné à la violence dans nos sociétés est en général celui d’un phénomène bonhomme, presque sain, banalisé, considéré comme une fatalité du genre humain. Dans le film hollywoodien « Le grand Sam » réalisé en 1960 par Henry Hathaway avec John Wayne dans le personnage principal, je me souviens d’une bagarre collective finale dans la boue qui est un sommet de bonne humeur. Les coups échangés sont violents (bien qu’artificieusement joués par les comédiens), mais l’idée qui triomphe ici est que la violence est indispensable pour exister, conquérir une femme, montrer son appartenance, et enfin « être un homme » parmi les autres hommes. Bref, la violence serait en définitive, plus qu’un mal inévitable, un art du savoir-vivre, savoir s’imposer, ne pas se laisser se faire marcher sur les pieds, se faire respecter, profiter de la vie somme-toute...

     

    Une infinité de films, romans, bandes dessinées, feuilletons télévisés, jeux divers portent cette idée générale qui incite à considérer la violence comme une possibilité offerte à chacun dans ses relations à autrui, une sorte de pari vivant manifestant une forme de santé psychique rustique, signe de vivacité, de bon sens, et d’une âme de « bon vivant », voire de gay-luron. En tout cas, je ne vois pas dans cette véritable promotion de la violence par  les moyens de l’art, ce qui n’inciterait pas les gens à considérer que celle-ci est finalement un recours après tout volontiers praticable, oubliant qu’elle est un délit, et qu’elle peut être un crime.

     

    Nulle part ou bien extrêmement rarement dans ce même corpus culturel déposé au cours des temps, et en particulier ceux du vingtième siècle, la place est accordée aux conséquences de la violence. Conséquences sur les victimes, individuelles ou collectives, puisque l’épopée ne dévie pas de la trajectoire linéaire des prouesses du héro « positif » pour sinuer vers l’examen de la souffrance physique ou psychique de ses victimes lorsque celui-ci percute, bouscule, blesse ou assassine, souvent pour ce qui est présenté pour de bonnes raisons, ses opposants.

     

    Dans le feuilleton de Walt Disney « Zorro », les « méchants » mexicains, par lesquels la firme de Disney véhicule finalement la haine des républicains et du peuple, apparaissent toujours violents pour des raisons sans origine, sans histoire personnellement vécue auparavant. Le méchant est simplement à abattre, et en plus il a la tête de l’emploi, c’est-à-dire celle d’un être haïssable, pour lequel le remord n’a pas droit de cité.

     

    Rare sont les films ou les œuvres qui s’intéressent au vécu des victimes. Jadis, le grand tragédien grec Eschyle avait pourtant construit tout le ressort expressif de son œuvre « Les Perses » (472 avant JC) en se plaçant du côté de l’armée et du peuple des vaincus, les Perses, battus par les athéniens lors de la deuxième guerre médique.

     

    Le public des films où la violence est présente sur un mode acceptable voire cultivé, est plutôt invité à rire de la violence, ou à l’apprécier esthétiquement, car celle-ci donne lieu à des « accrochages », à des chorégraphies qui bien entendue n’ont rien à voir avec la réalité bestiale de la violence, à la réalité de la laideur qui se joue dans les esprits et dans les corps. « Apocalypse now » est à ce titre un sommet d’esthétisation, puisqu’on y voit les hélicoptères US flotter comme au sein d’une symphonie, dans l’espace des flammes engendrées par les obus, les bombes à fragmentation, les nappes de napalm et d’agent orange, les flammes projetées sur les civils, enfants, femmes, vieillards, et sur les combattants et les territoires vietnamiens qui ont reçu rappelons-le, par l’État symbole de la « démocratie occidentale moderne », un tonnage de bombardement supérieur à celui de l’ensemble du conflit de la deuxième guerre mondiale sur tous les territoires de la terre où elle s’est tenue.

     

    Je me rappelle d’un film des débuts de Kurosawa, faisant le récit d’un assassinat commis par un bandit de grand chemin, qui, voyant arriver un mari accompagnant sa femme à travers un long périple dans la solitude de la forêt japonaise, décide de prendre d’assaut le couple en se battant avec le mari et en emportant de force la femme. Le combat est non pas magnifique et mis à distance comme a su le faire par exemple Quentin Tarantino dans « Kill Bill » ou dans « Django unchained », il est plutôt affreux, mais dans le bon sens du terme, puisqu’il nous montre l’horreur absolue de deux hommes finalement à moyens assez comparables et assez lamentables, trébuchant, ayant des crises de peur, tremblant et suant, ratant leurs coups de fébrilité, se livrer à une lutte à mort devant le regard horrifié de la femme, regard qui livrera témoignage et dénonciation pour obtenir justice du meurtre de son mari. Ce qu’elle obtiendra.

     

    « Wanted dead or Alive », série télévisée américaine (1959) pour un jeune public avec Steeve Mac Keen, nous montre un chasseur de prime parfaitement maître des coups blessants ou mortels qu’il porte à ses adversaires, sans apparemment que le film ne s’intéresse un seul instant et de manière conséquente à la genèse et aux conséquences des violences auxquelles il a à faire face. Une foule de feuilletons ou de films prône un idéal d’insensibilité à la fois devant le risque, l’autre, la souffrance, les conséquences et l’origine réelle du conflit. C’est-à-dire que le langage et le politique sont escamotés par les coups et l’esthétisation de leurs stratégies de conquête d’une position dominante, montrée toujours comme définitive, alors que la violence participe d’un processus immanent, qui se perpétue, et se développe dans la durée indéfiniment, comme une motte de sable indéfiniment réédifiée et détruite par l’effritement, les vents et la marée.

     

    En fait, ce type de comportement consistant à passer à l’acte de violence sans autre recours est hautement valorisé médiatiquement. Il y a un hiatus entre les postulats éthiques et philosophiques qui fondent la morale de nos sociétés, tels que les établissements scolaires sont missionnés à les transmettre, et qui passent par le langage, l’écoute des arguments de l’autre, la culture du dissensus constructif seul à même de trouver ensemble les meilleurs solutions négociées pour une vie en commun, ou encore le conflit construit politiquement pour défendre l’intérêt commun des appétits de puissants indifférents aux plus faibles qu’eux autrement que comme des agents à leur services, et la majorité des clichés véhicules par le cinéma grand public, par la télévision et les médias en général.

     

    A croire que l’armature centrale de notre société est bien la violence (voir "La violence des riches" de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, La Découverte, 2014), ce que l’on sait par les rapports de domination capitaliste, prédation, exploitation, extraction de plus value, pression sur les sous-traitants, abus de position dominante, entente illicite sur les prix entre concurrents, chantage à la délocalisation, licenciements boursiers subventionnés, non reconnaissance de maladies ou accidents professionnels, désinformation sur la nocivité des produits utilisés ou commercialisés, recrutement de scientifiques mercenaires de renom pour contester les critiques des chercheurs indépendants, éradication des conquêtes sociales et des règlementations du travail et des normes, etc.

     

    Ce qui est plus surprenant est la prodigieuse acceptation de la violence par l’entourage de celle-ci, soit parce que les personnes sont dans une relation de dépendance vis-à-vis de l’auteur ou des auteurs des violences, soit parce que l’idée de reconnaître les faits de violence de l’un de leur proche ou voisin remettait en cause un certain ordre hiérarchique et de représentation du monde qu’il se sont construits pour leur confort personnel. De là vient sans doute qu’il y a recoupement quasi parfait entre la sociologie des personnes politiquement peu critiques des injustices du système global et celle des personnes informées de violences dont serait victime quelqu’un de leur voisinage immédiat et qui ne réagissent pas. Tolérance aux messages racistes, à la violence des idées, et pour finir accommodement silencieux vis-à-vis d’une violence très concrète, locale, et pourquoi pas de l’intime voisinage.

     

    Aussi, contre cette banalisation et cette bienveillance sociétale envers la violence, rien de tel que de restituer ici quelques notes prises sur le livre incroyablement pertinent et révélateur « Le livre noir des violences sexuelles » (Dunod , Paris 2013) de Muriel Salmona, docteur psychothérapeute exerçant à Bourg-la-Reine. Son expérience clinique, conjuguée à de nombreuses recherches internationales, permet de se faire enfin une idée précise sur la genèse de la violence qui ne vient pas de nulle part et n’est jamais sans conséquences, contrairement à ce qu’une ignorance générale savamment entretenue sur la question essaie de nous laisser croire.

     

    Ces notes bien que très fragmentaires, sont assez révélatrices du fonctionnement à la fois social et neurobiologique de la violence et de ses conséquences : 

     

    p. 33 :

    « L’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) a pu mesurer qu’en 2009, 2,7 % de personnes de 18 à 75 ans (2,5% d’hommes et 3% de femmes) se déclaraient victimes de violences physiques et sexuelles, soit 1 177 000 personnes. »

     

    p. 59 :

    « L’Organisation  Mondiale de la Santé en 2002 a défini la violence  comme : « La menace ou l’utilisation intentionnelle de la force physique ou du pouvoir contre soi-même ou contre autrui, contre un groupe ou une communauté, qui entraine ou risque d’entraîner un traumatisme ou un décès, des dommages psychologiques, un mal-développement ou des privations. » Cette définition, qui exclut les événements violents non-intentionnels, inclut donc les violences verbales, physiques, psychologiques et sexuelles, mais aussi les négligences et les actes d’omission. La notion d’intentionnalité est aussi essentielle, intention d’exercer un rapport de force, un pouvoir, une emprise, une domination, sans pour autant vouloir provoquer un préjudice précis : par exemple, secouer un bébé, et entrainer sa mort, ne signifie pas forcément une volonté infanticide.

    La violence envers autrui est avant tout une affaire de droit. La loi qualifie la plupart des violences en crimes et délits que la justice est supposée reconnaître et punir, car la violence porte atteinte à notre dignité d’être humain et à nos droits fondamentaux à la vie, à la sécurité et à la santé.

    La violence est traumatisante. Outre les risques directs d’être tué ou blessé physiquement, elle est à l’origine de graves blessures psychiques : les psychotraumatismes. Or, ces blessures ont un substrat qui n’est pas seulement psychologique mais aussi neurobiologique, avec des atteintes visibles de certaines structures du cerveau et des atteintes du fonctionnement de circuits cérébraux, atteinte qui heureusement pourront être réparées lors d’une prise en charge adéquate.

    C’est l’incohérence de la violence, son non-sens, qui la rend particulièrement traumatisante pour le psychisme, surtout si personne ne vient secourir la victime, reconnaître sa souffrance, la réconforter en s’indignant et en l’entourant de sollicitude. Car la violence opère une déchirure du sens  que nous donnons au monde et à notre existence, fragile tissu en constant remaniement que nous nous efforçons de tisser tout au long de notre vie. Cet indispensable sentiment d’unité et d’appartenance à nous-mêmes et au monde nous permet seulement d’exister comme un individu singulier, unique, avec son histoire ses savoirs, ses émotions et ses sentiments, mais aussi comme un élément d’un tout universel, capable d’entrer en relation et d’être en empathie avec les autres, de pouvoir les reconnaître dans leur singularité, avec leur histoire, leurs savoirs, leurs émotions et leurs sentiments, et d’être reconnu par eux dans un échange permanent. »

     

     

    p. 64 :

    « (…) Les violences sont donc reconnues (par l’ONU et l’OMS) comme une question de droit et non comme une question d’intimité, de sexe, de couple de famille, de coutume ou de culture, les conséquences des violences étant une question de santé publique.

    Pourtant nous sommes loin du compte ! Les victimes confrontées à un déni massif de la part de leurs proches, mais aussi de tous ceux censés les protéger et les accompagner : travailleurs sociaux, policiers, juges, médecins… Pour le monde de la santé, la reconnaissance des conséquences traumatiques des violences sur la santé psychique et physique a toujours été et reste problématique, alors qu’avoir subi des violences, particulièrement dans l’enfance, est un déterminant majeur de la dégradation de la santé et du bien-être des personnes.

    Plusieurs faits expliquent cela :  la méconnaissance des mécanismes, l’habitude de considérer la violence comme une fatalité, ou encore la non-dénonciation des violences pour divers motifs (tolérance des rapports de force, protection des dominants et de la structure hiérarchique de la société, mépris des victimes et suspicion systématique de leur parole), mais aussi absence de reconnaissance et de prise en charge appropriée par les acteurs de santé publique (corps médical et professions paramédicales, secteurs de l’aide sociale).

    Il y a une véritable incapacité à penser les violences et donc à les reconnaître, mais aussi à les entendre lorsqu’elle sont révélées, car la révélation entraine un stress émotionnel chez les personnes qui reçoivent la parole des victimes. La remise en cause de l’opinion souvent favorable qu’elles avaient de l’agresseur, l’horreur des crimes et délits commis, la peur des conséquences d’une dénonciation des violences font que par angoisse, lâcheté ou complicité, tout sera mis en place pour dénier les violences et imposer le silence aux victimes. »

     

    p. 72 :

    « Les violences traumatisantes « insensées » entrainent une effraction psychique impossible à contrôler, responsable d’une sidération des victimes. Cette effraction paralyse le psychisme des victimes, elles se retrouvent alors pétrifiées dans l’incapacité de se défendre mentalement contre ce qu’elles subissent. Le psychisme « en panne » ne peut plus, par l’intermédiaire de représentations mentales concernant l’événement (analyse, compréhension et prise de décision), jouer un rôle de défense et de modulation du stress intense déclenché par les violences. Or, le stress est la réponse adaptative normale devant tout danger, c’est un « réflexe neurobiologique, physiologique et psychologique d’alarme, de mobilisation et de défense de l’individu à une agression, une menace ou une situation inopinée » (Louis Crocq, 2007).

     

    Le modèle clinique et théorique 

    Lors des violences traumatiques, la paralysie des défenses psychiques a pour conséquences l’apparition d’un stress dépassé qui sera responsable d’atteintes neurologiques. Ces atteintes seront réversibles à la condition  d’être prises en charge spécifiquement. Les mécanismes de ces atteintes commencent à être connus depuis une quinzaine d’années, mais c’est surtout depuis les années 2003-2005 que les recherches en neurosciences couplées à la clinique ont permis de bien mieux comprendre les réactions et les perturbations de certaines fonctions du cerveau lors de violences traumatisantes (Schin, 2006 ; Yehuda, 2007 ; Salmona, 2008). Ces perturbations produisent des altérations de la conscience et des troubles de mémoire émotionnelle qui seront la cause de troubles psychiques et de souffrances morales.

    Pour mieux comprendre les effets et les causes psychotraumatiques de la violence, ainsi que ses mécanismes de reproduction de proche en proche, de génération en génération, je vais expliquer le modèle clinique et théorique que j’ai élaboré, synthèse réalisée à partir des recherches internationales en psychiatrie, en sciences humaines, en neurosciences,  et à partir de mes propres recherches cliniques.

     

    La réaction émotionnelle normale face à un danger

    Face à une situation dangereuse, nous sommes tous programmés pour déclencher immédiatement une réaction émotionnelle de survie, automatique et non consciente. Cette réaction est commandée par une petite structure cérébrale sous-corticale, l’amygdale cérébrale (amygdale car elle a la forme d’une amande) (Ledoux, 1997).

    Cette réaction émotionnelle sert d’alarme et elle prépare l’organisme à fournir un effort exceptionnel pour échapper au danger, en lui faisant face, en l’évitant ou en le fuyant. Pour ce faire, l’amygdale cérébrale commande la sécrétion par les glandes surrénales d’hormones de stress : l’adrénaline et le cortisol. Ces hormones permettent de mobiliser une grande quantité d’énergie en augmentant la quantité d’oxygène et de glucose disponible dans le sang. Le cœur se contracte plus fort et bat plus vite, le débit sanguin augmente, la fréquence respiratoire s’accélère, un état d’hypervigilance se déclenche.

    Dans un deuxième temps, le cortex cérébral informé du danger analyse les informations, consulte grâce à l’hippocampe toutes les données acquises se rapportant à l’événement (expériences, apprentissage, repérage spatio-temporel). L’hippocampe est une autre petite structure cérébrale qui s’apparente à un logiciel capable d’encoder toutes les expériences, de les traiter puis de les stocker en les mémorisant, indispensable pour aller ensuite les rechercher. L’hippocampe gère donc la mémoire, les apprentissages, et également le repérage spatio-temporel. À l’aide de tout ce travail d’analyse et de synthèse, le cortex peut élaborer des stratégies pour assurer sa survie et prendre les décisions les plus adaptées à la situation.

    La réponse émotionnelle une fois allumée, comme toute alarme, ne s’éteint pas spontanément. Seul le cortex, aidé par l’hippocampe, pourra la moduler en fonction de la situation et des besoins en énergie de l’organisme, ou l’éteindre si le danger n’existe plus. Pendant l’événement, toutes les informations sensorielles, émotionnelles et de travail intellectuel seront traitées, encodées puis stockées dans les circuits de mémorisation. L’événement sera alors mémorisé, intégré dans les circuits neuronaux, et il sera disponible pour être ensuite évoqué et raconté. Dans un premier temps le récit sera accompagné d’une réaction émotionnelle, qui progressivement deviendra de moins en moins vive. Mais la mémoire émotionnelle restera sensible, comme rappel d’une expérience de danger à éviter. Si l’on a été piqué par un frelon, la vue ou le bruit d’un insecte volant enclenchera une réaction émotionnelle pour nous informer d’un danger, que l’on identifiera aussitôt en se rappelant la piqûre. En identifiant l’insecte on pourra se protéger ou au contraire se rassurer selon qu’il paraît dangereux ou non. Cette mémoire de l’événement est dite autobiographique.

     

    La sidération du psychisme

    En cas de violences, tous les mécanismes gérant la réponse émotionnelle sont très perturbés. Devant le danger l’amygdale cérébrale s’active et la réaction émotionnelle automatique s’enclenche. Mais comme la victime est réduite à néant face au non-sens de la violence qui s’abat sur elle et à la volonté de destruction inexorable et incompréhensible de l’agresseur, la violence pénètre comme un raz de marée dans le psychisme et balaie toutes les représentations mentales, toutes les certitudes, rien ne peut s’opposer à elle. L’activité corticale de la victime se paralyse, elle est en état de sidération. Le cortex sidéré est dans l’incapacité d’analyser la situation et d’y réagir de façon adaptée.

    Des expériences effectuées par des scientifiques américains ont permis de mettre en évidence cette paralysie corticale : ils ont fait à deux personnes, une qui a subit des violences (un vétéran du Vietnam) et qui présente un état de stress post-traumatique, et une autre qui n’a pas subi de violences et qui n’a pas de stress post-traumatique, des IR (Imageries par Résonance Magnétique) encéphaliques fonctionnelles (qui permettent en registrant les variations de flux sanguin de visualiser les zones du cerveau qui s’activent). Lors de l’examen les chercheurs font écouter aux deux personnes simultanément un enregistrement avec un récit neutre, et soudain des violences de guerre extrêmes sont rapportées et décrites. Ce récit violent entraine chez les deux personnes une réponse émotionnelle. Chez la personne qui n’a pas de trouble psychotraumatique, on voit sur l’IRM de nombreuses zones corticales s’activer pour répondre au stress déclenché par le récit(particulièrement au niveau du cortex préfrontal et de l’Hippocampe), ce qui permet d’analyser la situation (il ne s’agit que d’un récit) et de moduler et d’éteindre la réponse émotionnelle, la personne développe un discours intérieur qui lui permet de se calmer, et elle peut décider de se plaindre à la fin de l’examen. En revanche sur l’IRM de la personne traumatisée, lors du récit des violences on constate une absence totale d’activité corticale, aucune zone ne se colore, la personne est sidérée, elle ne va pas pouvoir calmer la réponse émotionnelle que le récit a enclenchée (Bremner, 2003).

    Lors de la sidération corticale, la victime est comme paralysée, elle ne peut pas crier, ni parler, ni organiser de façon rationnelle sa défense (ce qui lui sera souvent reproché ensuite).

    Comme le cortex est  en panne, il ne peut pas contrôler la réponse émotionnelle, celle-ci continue de monter en puissance, avec des sécrétions de plus en plus importantes d’hormones de stress, adrénaline et cortisol. L’organisme se retrouve rapidement en état de stress extrême.

     

     Le risque vital cardio-vasculaire et neurologique

    Cet état de stress extrême comporte un risque vital cardio-vasculaire et un risque d’atteintes graves neurologiques, notamment du fait de la quantité croissante des hormones de stress (adrénaline et cortisol) déversées dans le sang. À haute dose, ces hormones de stress deviennent toxiques pour l’organisme/ L’excès d’adrénaline peut entrainer une souffrance myocardique susceptible de provoquer un infarctus du myocarde et une mort subite. Et l’excès de cortisol est neuro-toxique, il est à l’origine d’une souffrance neuronale qui peut être responsable d’un état de mal épileptique, de pertes de connaissance, d’ictus amnésique et d’un coma. Jusqu’à 30% des neurones de certaines structures cérébrales peuvent être détruits ou lésés avec une diminution importante des épines dendritiques et des connexions neuronales (Woolley, 1990 ; Yehuda, 2007 ; Nemeroff, 2009). La victime se retrouve en danger de mort non seulement par la volonté criminelle de l’agresseur, mais aussi par le risque vital créé par le stress extrême généré par les violences.

     

    (…)

     

    Face à ce risque vital cardio-vasculaire et neurologique le cerveau dispose d’une parade exceptionnelle : la disjonction. Comme pour un circuit électrique en survoltage qui disjoncte pour éviter de griller tous les appareils branchés, le cerveau fait disjoncter le circuit émotionnel en sécrétant en urgence des neuro-transmetteurs (endorphines) et des substances (antagonistes des récepteurs de la N-Méthyl-D-Asparate) qui sont assimilable à des drogues dures, comme la morphine et la kétamine, il s’agit donc d’un cocktail puissant (Zimmerman, 2010). L’association morphine et kétamine est d’ailleurs utilisée pour traiter des douleurs rebelles en chirurgie post-opératoire. 

     

    Cette disjonction interrompt brutalement les connections entre l’amygdale et les autres structures du cerveau. L’amygdale isolée reste « allumée » mais ses informations ne passent plus. La sécrétion d’hormones de stress (adrénaline et cortisol) s’arrête donc brutalement et le risque vital avec. Le cortex ne reçoit plus d’information sur l’état émotionnel psychique et physique. L’amygdale cérébrale ne transmet plus d’information à l’hippocampe pour traiter la mémoire de l’événement et donner des repérages temporo-spaciaux.

    La disjonction traumatique va être à l’origine de deux conséquences neuro-biologiques qui seront au cœur des troubles psycho-traumatiques et à l’origine de toutes les conséquences sur la santé : la mémoire traumatique et la dissociation.

     

    Avec cette disjonction les victimes se retrouvent alors soudain dans un état d’anesthésie émotionnelle et physique : elles continuent de vivre les violences, mais elles ne ressentent plus rien, c’est ce qu’on appelle un état de dissociation (Van der Hart, 1992). Les victimes décrivent alors un sentiment d’irréalité, voire d’indifférence et d’insensibilité, comme si elles étaient absentes ou devenues de simples spectateurs de la situation du f ait de l’anesthésie émotionnelle et physique liée à la disjonction, avec une sensation de corps mort. La conséquence immédiate de la dissociation est que la victime se trouve encore plus incapable de se défendre.

    En même temps, l’interruption des connexions entre l’amygdale et l’hippocampe est à l’origine de la mémoire traumatique. En effet, l’hippocampe déconnecté de l’amygdale ne peut pas encoder, ni intégrer, ni mémoriser l’événement violent, qui de ce fait ne pourra pas devenir un souvenir normal de type autobiographique. L’événement restera sous la forme d’une mémoire « piégée » telle quelle dans l’amygdale cérébrale. C’est cette mémoire émotionnelle et sensorielle « piégée », qui n’a pas accédé au statut de mémoire autobiographique, qui est la mémoire traumatique. La mémoire traumatique fonctionne comme une machine à remonter le temps qui peut se mettre en route de façon inopinée et faire revivre à l’identique l’expérience sensorielle et émotionnelle des violences, sans possibilité de contrôle cortical conscient. C’est elle qui est à l’origine des grandes souffrances des victimes. C’est elle qui va contraindre les victimes à mettre en place des stratégies de survie.

    Nous allons d’abord détailler les manifestations protéiformes de la mémoire traumatique, puis de la dissociation traumatique, avant de d’aborder plus loin la description  des stratégies de survie que sont les conduites d’évitement, de contrôle et d’hypervigilance, et les conduites dissociantes et anesthésiantes.

     

    La mémoire traumatique : une machine infernale à remonter le temps

     

    Cette mémoire traumatique, telle une mine interpersonnelle, est susceptible d’exploser à chaque fois qu’on posera le pied dessus, c’est-à-dire chaque fois qu’une situation, une pensée ou une sensation rappellera consciemment ou non les violences. Si elle n’est pas traitée elle persistera des années,  voire des dizaines d’années, et elle transformera la vie des victimes en un chap. de mines, générant un climat de danger et d’insécurité permanent.

    C’est donc une mémoire émotionnelle et sensorielle brute et hypersensible des violences, piégées dans l’amygdale cérébrale. Elle n’est pas sous le contrôle des fonctions supérieures corticales, elle échappe à toute analyse, à tout travail de « réécriture » pour en faire un discours autobiographique, elle ne peut pas être racontée, elle ne peut être que revécue de façon hallucinée sans aucune possibilité d’en changer le cours (Janet, 1928 ; Van der Kolk, 1991).

    Elle se différencie ainsi de la mémoire autobiographique, consciente et déclarative, qui est travaillée, remaniée, modifiée et affectée par le temps. En effet, dans le cadre de cette mémoire autobiographique, l’intensité émotionnelle des évènements du passé est érodée par le temps. Son contenu peut être transformé, voire falsifié. La remémoration d’évènements ayant eu un fort impact émotionnel positif ou négatif, sera accompagnée d’émotions très atténuées et elle ne s’accompagnera pas de phénomènes sensoriels bruts mais de leurs représentations intellectuelle. On se souviendra de l’intensité d’une douleur ou de la chaleur bénéfique d’un bain de soleil, on ne la ressentira pas à nouveau à l’identique, on se souviendra de la qualité d’une lumière, de l’intensité visuelle et auditive d’une tempête, on les reconstruira mentalement, elles ne nous apparaîtront pas telles qu’elles étaient exactement.

    En revanche, lors de réminiscences de la mémoire traumatique, l’événement traumatisant est revécu à l’identique, sans reconstruction, de façon inchangée, même de nombreuses années après. Le temps écoulé n’a pas d’action sur l’intensité et la qualité des sensations et des émotions. Les réminiscences sont intrusives, elles envahissent totalement la conscience en donnât l’impression de revivre l’événement  au présent, avec le même effroi, les mêmes perceptions, les mêmes douleurs, les mêmes réactions physiologiques. Elles sont déclenchées de façon automatique par des associations mnésiques, par des stimuli ou des contextes rappelant le traumatisme. Le lien associant le stimulus présent et le traumatisme passé peut-être clairement identifié ou au contraire totalement ignoré. De la même façon les réminiscences peuvent être reconnues comme le « film » complet ou partiel du traumatisme ou au contraire rester incompréhensibles, sans que la victime reconnaisse le caractère ancien et déjà vécu de cette expérience sensorielle et émotionnelle. Ces réminiscences s’expriment sous la forme de flash-backs soudains, de rêves et de cauchemars, d’expériences sensorielle pouvant prendre l’apparence d’illusions, d’hallucinations, d’expériences douloureuses psychologiques, émotionnelles, somatiques, motrices (Steele, 1990). Elles s’accompagnent toujours d’un intense sentiment de détresse et d’une grande souffrance psychique et physique, qui sont ceux qui ont été vécus lors du traumatisme initial.

    N’importe quelle dimension du traumatisme peut être réactivée et revécue, les violences elles-mêmes (les actes, leur déroulé, leur contexte), les émotions et les sensations ressenties par les victimes (la terreur, les douleurs, la peur de mourir, etc.), mais également tout ce qui concerne l’agresseur (ses paroles, ses injures, ses mises en scène, sa haine, son mépris, ses menaces, son excitation, son odeur). Cette mémoire traumatique des actes violents de l’agresseur, qui colonisera la victime, sera à l’origine d’une confusion entre elle et l’agresseur, souvent responsable de sentiments de honte et de culpabilité, qui seront alimentés par des paroles et des émotions violentes et perverses perçues à tord comme les siennes, alors qu’elles proviennent de l’agresseur, et cela constituera une torture supplémentaire pour la victime.

     

    Une bombe émotionnelle prête à exploser à tout moment

     

    Cette mémoire traumatique, « abcès mnésique » émotionnel et sensoriel, reste « bloquée », « enkystée », et fait revivre à l’identique le « film » des violences avec la certitude que l’événement est en train de se reproduire. Elle est accompagnée d’un « orage neurovégétatif » ‘sueur, pâleur, tachycardie, spasmes viscéraux, impression de gorge serrée, de ne pouvoir respirer, etc.) et de réactions motrices (mouvement de défense automatique, immobilisation,  raidissement du corps, yeux écarquillés, bouche ouverte, etc.), voire d’absences, de pertes de connaissance ou de symptômes dissociatifs.

    Véritable machine à remonter le temps infernale, elle se déclenche la nuit lors de cauchemars « hallucinés », ou le jour dès qu’elle est « effleurée » par des liens, des émotions, des sensations, un contexte qui rappelle les violences. Un mot comme « viol » ou des injures entendues, même si elles ne nous sont pas destinées, peuvent la déclencher. Mais cela peut être aussi : un bruit inattendu, une porte qui claque, un objet qui tombe, un cri, l’explosion d’un pétard ; une odeur, un goût ou une consistance qui rappelle l’odeur de l’agresseur ou bien celle du sang, de la sueur ou du sperme ; un regard, un mouvement, une voix, un visage, une silhouette qui ressemble à l’agresseur ; une couleur, comme le rouge ; une scène… (suit une longue énumération précise de l’auteur) »

     

    (…)

     

    p. 91 :

     

    « LA DISSOCIATION TRAUMATIQUE, OU COMMENT ON DEVIENT ÉTRANGER À SOI-MÊME

     

    La disjonction du circuit émotionnel, déclenchée lors du survoltage, produit une interruption brutale de la réponse émotionnelle et une anesthésie émotionnelle et physique. Au moment le plus effroyable l’angoisse extrême, le stress dépassé, la douleur insupportable vont s’arrêter brutalement alors que les violences, elles, vont continuer. La victime continue à voir l’agresseur par exemple la violer ou la frapper, à l’entendre hurler, menacer, mais il n’y a plus de connotation émotionnelle, plus rien n’est ressenti.

    Cette anesthésie émotionnelle va donner l’impression d’une grande étrangeté, d’irréalité, et de déréalisation. La victime traumatisée aura l’impression de ne pas vivre l’événement, de ne pas en faire partie, mais d’en être spectateur, de l’observer à distance, voire d’être totalement transportée dans une autre scène, comme si elle était déjà morte, c’est la dissociation péri-traumatique.

    (…)

    Ces états émotionnels discordants vont perturber l’entourage et susciter de nombreuses réactions inappropriées d’incrédulité, de minimisation des faits, d’absence d’empathie, voire de maltraitance et de non assistance à personne en danger.

     

    p. 100 :

     

    En miroir, les proches ou les professionnels, nous l’avons vu,  peuvent également ne rien ressentir émotionnellement face à des situations pourtant dramatiques, le processus empathique étant en panne du fait de l’anesthésie émotionnelle de la victime. Ce n’est souvent qu’intellectuellement, parce qu’ils sont conscients de ce phénomène, qu’ils pourront reconstruire des émotions adéquates pour bien prendre en charge les victimes. De plus, en fonction de leur passé traumatique, certains professionnels peuvent se dissocier en écoutant les récits des violences qui par association avec des évènements de leur passé re-déclenchent leur mémoire traumatique. Et dans certains cas les violences subies par les victimes sont tellement inouïes et atroces, que le récit en est directement traumatisant. Si les professionnels ne sont pas conscients de ces risques, s’ils n’ont pas une bonne connaissance de leur passé traumatique et des répercussions qu’ils peuvent avoir sur leur capacité relationnelle et professionnelle, s’il n’ont pas développé toute une capacité à identifier puis à moduler ou à éteindre leur réponse émotionnelle, ils peuvent décompenser et être eux-mêmes traumatisés(traumatisme vicariant), ils peuvent également avoir des réactions tout à fait inadaptées qui peuvent être maltraitante, dangereuses, et même s’apparenter à une non-assistance à personne en danger. Ils sont alors envahis devant ces victimes des violences par des angoisses non maîtrisées, une irritabilité voire une agressivité, et avec un manque d’empathie et de bienveillance, ils rejettent la victime, ou bien ils réagissent par de la confusion voire de la sidération, et même par une banalisation des faits de violence (avec des commentaires malheureusement fréquents tels que : « ce n’est pas si grave ! », « ce sont des jeux d’enfants », « il ne s’est pas rendu compte », « vous avez du mal comprendre », etc.), ou par de l’indifférence (liée à la dissociation et à l’anesthésie émotionnelle). Ces situations aboutissent souvent à une absence de reconnaissance et d’identification des violences et du danger couru par la victime, qui ne seront pas dénoncés ni pris en charge. Et ces professionnels censés accompagner, protéger et soigner la victime, vont l’abandonner et parfois lui faire subir de nouvelles violences.

     

    L’anesthésie émotionnelle au service des agresseurs

     

    Les agresseurs sont également aux prises avec une dissociation et une anesthésie émotionnelle, mais ils vont utiliser ces symptômes très différemment, comme des « atouts », au service de leur intérêt et de leur domination. Afin de mettre en scène des personnages très efficaces pour tromper leur victime et leurs proches, dans un jeu subtil et convaincant, ils se transforment au gré des nécessités d’un côté en voisin aimable, en professionnel impressionnant, en père idéal, et de l’autre en dictateur impitoyable, monstre implacable, grand pervers sexuel, fou furieux, etc. (.. ;)

    Toutes ces mises en scène sont des mensonges, une escroquerie totale pour se ménager un toute sécurité un vivier de victimes à disposition, souvent offertes sur un plateau à des personnes « bien sous tout rapport », « au dessus de tout soupçon », victimes qui seront également totalement désorientées par ces allers-retours entre la personne la plus gentille qui soit à certains moments, et la personne la plus horrible qui soit à d’autres moments. (…)

    De plus l’anesthésie émotionnelle rend l’instrumentalisation d’autrui et les agressions beaucoup plus faciles pour ces agresseurs, car il n’y a aucun risque de dégoût ou de culpabilité face aux violences, ni de compassion ou d’empathie encombrante face aux victimes, tous facteurs qui pourraient limiter les violences. L’agresseur est insensibilisé, il peut  agir sans entrave. De même la préparation minutieuse, parfois très à l’avance, des passages à l’acte violents est-elle déjà en soi génératrice de disjonction, de dissociation et d’une anesthésie émotionnelle qui facilitera la réalisation des agressions (c’est particulièrement vrai pour les tueurs et les violeurs en série).

    Cela explique que même après des actes extrêmement graves, violents et répétés dans la durée, comme lors des guerres ou de violences d’État, associés à des actes de barbarie, des viols systématiques, des tortures, des massacres ou des génocides, les grands criminels de guerre, les tortionnaires continuent de n’avoir aucun remord et de ne pas se sentir coupables des années, voire des dizaines d’années après les faits. Ils ont dans la tête suffisamment d’atrocités en réserve pour alimenter une disjonction et une anesthésie émotionnelle en continu. »

     

    (...) 


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    Que veut dire « Non » ?

     

     

    Joël Auxenfans. Peinture affiche pour le projet "Les Palissades" d'un chantier d'infrastructure. 2015.

     

     

     

    S’il est un livre qu’il faut impérativement que toute personne lise le plus rapidement possible, et en particulier les utilisateurs assidus ou praticiens professionnels des nouvelles technologies (ordinateur, programmation, Internet, réseaux sociaux, téléphone mobile, gadgets électroniques, etc.) c’est le livre d’Éric Sadin, « La vie algorithmique, critique de la raison numérique » paru en 2015 aux éditions L’Échappée.

     

    J’en livre ici quelques extraits :

     

    P. 102 :

    « Un nouveau genre de connaissance émerge, fondé sur une récolte informationnelle massive, soumise à des recoupements corrélatifs identifiés par des algorithmes chargés de détecter des récurrences significatives. Formule heuristique qui renvoie au Data mining à l’œuvre depuis le début de la première décennie du XXIème siècle, qui inaugura le principe d’une divulgation robotisée de phénomènes jusque-là non directement détectables par la conscience humaine. C’est une extension de cette pratique qui s’instaure par le fait de la sophistication croissante des protocoles, portant en outre sur des volumes de données sans cesse amplifiés. Mode d’entendement qui se défait de tout a priori pour en quelque sorte laisser « la vérité du moment se découvrir », à l’écart des catégories pré établies possiblement réductrices. Il a par exemple été constaté que des bouchons de circulation, formés en certaines zones en fin d’après-midi, étaient prolongés le soir même par une désaffection substantielle de la fréquentation des sites de rencontre. Rapprochement avéré entre deux faits apparemment sans rapport, qui a révélé que les conducteurs de véhicules soumis à ce cas de figure, par manque de temps, de disponibilité ou par fatigue, ne se sentaient pas dans des conditions favorables pour se livrer à ce type d’activité. »

    (…)

    « Le savoir corrélatif computationnel se caractérise par plusieurs propriétés. Il doit, pour exprimer sa pleine mesure, porter ses analyses sur des agrégats de données à la fois plus volumineux et les plus variés possibles. C’est la condition nécessaire à ce que se dévoile des faits ignorés, de surcroît non saisissables sous le biais d’autres processus cognitifs. Il s’exerce sur des registres informationnels différenciés, à condition qu’ils soient réduits à des codes binaires : textes, statistiques, images fixes et animées, coordonnées de géolocalisation, objets connectés. Il encourage une mémorisation la plus soutenue, afin de pouvoir relier à tout moment des données déjà stockées à d’autres susceptibles de s’agréger ultérieurement, en vue de révéler des phénomènes jusque-là insoupçonnés. (…)

     

    « L’interprétation corrélative relève encore d’un mode d’appréciation qui se constitue grâce à des mécanismes robotisés, laissant le soin à des systèmes de divulguer des mises en rapport distinctives. Elle nomme une expansion de l’automatisation dans la compréhension des phénomènes, qui s’impose en quelque sorte à la raison par la force itérative de faits décelée par des algorithmes inductifs. C’est la faculté herméneutique proprement humaine qui est peu à peu repoussée ou sacrifiée dans nombre de cas, s’abandonnant à l’évidence du constat avéré et inflexible. Puissance d’impact adossée à son « prestige mathématique », qui n’appelle pas la contradiction, l’enquête minutieuse, la recherche pas à pas, l’effort consubstantiel propre à tout processus de discernement, qui de surcroît recouvre par l’apparence de sa véracité, un pouvoir performatif.

     

    Car l’événement épistémologique majeur qu’il faut saisir – décrypter plutôt – au-delà de ces attributs renvoie au fait que tout résultat d’équation est aussitôt appelé à être exploité sous de multiples formes. Modalité d’appréhension à visée exclusivement utilitaire, qui transforme chaque circonstance en graphe capitalisable, ne laissant jamais en repos les états de connaissance, les situant comme la base hautement informée d’actions à entreprendre, inspirées et garanties par la puissance de définition prouvée des processeurs et des algorithmes. « Néo-utilitarisme » qui renoue avec la philosophie utilitariste de Jeremy Bentham, concepteur du dispositif architectural pénitentiaire à visibilité intégrale, le Panoptique, que la priorité accordée au temps réel renforce et universalise, l’érigeant comme l’acmé d’une relation continuellement fonctionnelle entretenue à un environnement se manifestant sans point aveugle au fil de l’expérience individuelle et collective. »

     

      P. 128 :

    « Mais le fait singulier est qu’il s’opère une sorte de vengeance imprévue du sensible, inapte à se soustraire intégralement au régime computationnel. L’extension des capteurs, associée à la volonté de progressivement numériser les différentes qualités saisies par les sens humains (à terme, jusqu’à l’odorat et le goût), témoigne à la fois de cette inclination démiurgique et signale un point limite, celui de vouloir réduire l’intuition à des suites de chiffres, mais qui dans les faits procède d’une réduction partielle et standardisée, incapable de saisir la dimension pluristratifiée et non « algorithmisable » des sensations, des émotions et de la mémoire humaines. C’est pourquoi le principe d’une équivalence entre le cerveau et l’électronique, tel qu’initialement envisagé par la cybernétique et aujourd’hui relancé par le transhumanisme qui imagine réalisable « à l’horizon 2040 » le téléchargement des « données de l’esprit » sur des puces de silicium, relève d’une inconséquence, d’une naïveté, ou d’une imposture, correspondant à une aberration qui ignore la complexité irréductible de la conscience émotionnelle. La « raison numérique » est finalement confrontée à la juste et implacable vérité du « théorème d’incomplétude » de Gödel, selon lequel tout ne peut être calculable et démontrable. Le peintre Elstir affirme qu’il faut revenir à la racine d’une appréhension pleinement sensible du monde. Toute la recherche de Proust plaide pour que les flux de l’expérience ne soient pas continuellement découpés et exploités rationnellement de façon cartésienne. Car oui, « l’expérience est indestructible. (…) La pensée à hauteur d’expérience est quelque chose comme une boule de feu ou une luciole, admirable et disparaissante. »

    C’est la nature de ce savoir qu’il faut identifier ou déconstruire et qui ne se défera jamais de sa constitution binaire, structurellement limitée à ne saisir que des phénomènes catégorisables. Condition cognitive et épistémologique dont il faut exposer la généalogie et le projet, et dont on voit la mesure éminemment réductionniste et normative qu’elle induit. Car c’est un régime de vérité toujours plus hégémonique, exclusif ou « excluant » qui s’impose, et dont la portée et les conséquences avaient été pressenties il ya plus de trois décennies par Jean-François Lyotard : « Il est raisonnable de penser que la multiplication des machines informationnelles affecte et affectera la circulation des connaissances autant que le fait le développement des moyens de circulation des hommes d’abord (transports), des sons et des images ensuite (médias). Dans cette transformation générale, la nature du savoir ne restera pas intacte. Il ne peut passer dans les nouveaux canaux, et devenir opérationnel, que si la connaissance peut être traduite en quantités d’informations. On peut donc en tirer la prévision que tout ce qui dans le savoir constitué n’est pas ainsi traduisible sera délaissé, et que l’orientation des recherches nouvelles se subornera à la condition de traduisibilité des résultats éventuels en langage de machine. »

     

    P. 154 :

    « La norme quasi imperceptible réside ici dans l’agencement d’un cadre surcodifié qui ne vise qu’à édifier l’image d’un individu libre et surpuissant, et qui, par le fait de cet environnement éminemment avantageux, excite chacun à s’enivrer sans fin de l’expression de soi, prolongée et renforcée par la clameur publique. C’est cela qu’occultera toute sociologie des usages, dont certains des tenants peuvent affirmer à l’instar de Danah Boyd que certes, « c’est compliqué », supposant que des procédés de singularisation demeurent toujours ouverts, mais qui dans les faits entérine les logiques en place, jusqu’à les ignorer ou les absoudre. Une analytique des structures ne représente pas un mode d’approche « complémentaire », elle compte dévoiler la vérité plus ou moins manifeste des soubassements et l’intentionnalité à laquelle ils répondent, et affirme sans nuance que c’est seulement par la déconstruction des mécanismes à l’œuvre, et l’élaboration de constructions fondées sur de tout autres principes, que des usages pleinement singularisés deviendront effectivement possibles. »

     

    P.156 :

    « On peut tenir les lunettes connectées comme le parangon de la sophistication technologique contemporaine, fondée sur l’extrême puissance des processeurs, l’intégration nanométrique de certains composants et un design industriel capable d’amalgamer en une seule entité nombre d’éléments hétérogènes. Néanmoins, ce qui, à la différence d’autres modèles, spécifie les Google Glass, c’est qu’elles bénéficient directement de la haute maîtrise de la science de l’indexation développée par la maison mère, pouvant faire apparaître sans « perte de signal » toute indication « pertinente » à l’attention de chaque individu. Mécanisme qui suppose de percevoir sur l’un des deux yeux des informations qui certes peuvent provenir de l’Internet par commande vocale ou manuelle, mais qui ne correspond pas à sa fonctionnalité majeure, qui consiste à afficher toutes sortes de renseignements adaptés à chaque être sans intention préalable de sa part. Automatisation d’une partie du champ de vision ne requérant pas de décision initiale, qui représente l’acmé du processus de la prise en charge robotisée des personnes. »

     

    P. 157 :

    « Si, selon le psychologue et Philosophe américain William James (1842-1910), « notre expérience se définit par ce à quoi nous acceptons de prêter attention », c’est à un inévitable renversement de la formule qu’il faut procéder, constatant que notre expérience est appelée à se définir ou à se constituer en fonction de ce à quoi des robots numériques s’attacheront à nous faire prêter attention. Ce n’est plus seulement la décision humaine que nous déléguons progressivement à des systèmes, c’est également une large part de notre perception qui est vouée à être ordonnée par des algorithmes. »

     

    P.169 :

    « C’est pourquoi nous passons actuellement du régime de la surveillance numérique qui aura caractérisé les années 1995-2015, à un DATA-PANOPTISME, non pas détenu par quelques figures omnipotentes, la NSA ou d’autres entités, mais entretenu et exploité de partout, avec pour objectif prioritaire d’offrir des services et d’assurer le plus grand « confort de tous ». Dimension qui confirme la formule proprement visionnaire énoncée par Ivan Illich selon laquelle « au-delà de certains seuils, la production de services fera à la culture plus de mal que la production de marchandises a déjà fait à la nature ».

     

    P.186 :

    « Désormais, la plupart des opérateurs téléphoniques monétisent leurs informations, procédant au préalable à une anonymation, soit à l’effacement de leur source individuelle. SFR s’engageatrès tôt dans le commerce de données à des fins de géomarketing, associant à ses offres des outils de data-visualisation cartographique. Un milliard d’évènements seraient quotidiennement captés par l’entreprise (actions d’allumer ou d’éteindre un appareil, passages et durées des appels, envois de messages, trajets effectués, applications consultées…). Architecture qui permet de saisir en temps réel nombre de comportements, leurs itérations et évolutions, dressant un relevé sociologique ininterrompu d’origine industrielle : « Les enchaînements d’évènements émis par les mobiles permettent de suivre la densité et les flux de population tant au niveau macro, national et urbain, que micro selon la topologie du réseau, explique-t-on chez SFR. Notre dispositif nous a permis par exemple d’évaluer à 389500 le nombre de visiteurs du Festival de Cannes en 2012, et d’observer un pic de fréquentation le 18 mai 2012 à 17h.Autres exemples d’indicateurs : le suivi de la diffusion des passagers ayant pris un train à la gare Montparnasse, ou encore la fréquentation des lignes du métro parisien selon l’heure de la journée. Ces données peuvent intéresser des acteurs de transport ou les collectivités locales, note-t-on chez SFR. Mais le secteur de distribution représente aussi l’une des principales cibles du groupe. L’opérateur offrant notamment la capacité de définir la provenance des clients visitant un centre commercial ou un supermarché. »

     

    P. 198 :

    « L’open Data sonne l’épuisement définitif du politique entendu comme l’élaboration de projets soumis à la délibération démocratique, et glisse vers une régulation algorithmique, automatisée et sans signataire de la vie publique. Le dessein consiste désormais à assurer une gestion la plus efficace au moyen de joysticks imperceptibles, permettant de réagir en quasi temps réel aux conjonctures : «  Diriger : décider sans gérer. ANT._ Gérer : diriger sans décider. » écrivait avec légèreté et gravité mêlées l’économiste Georges Elgozy. La temporalité de l’action politique se compresse, ne s’accordant plus la distance nécessaire à la réflexion et à la maturation, pour se calquer subrepticement sur le principe de la circulation des flux numériques à la vitesse de la lumière et de la réactivité sans délai à l’œuvre dans les réseaux. Dimension qui atteste de l’imprégnation insidieuse du politique par une technique qui ne travaille pas frontalement à sa désagrégation, mais qui de facto étend de partout son influence agissante par la nature de ses productions et leur diffusion planétaire. Dorénavant, la puissance de gouvernementalité sur les êtres et les sociétés se situe principalement du côté de l’industrie du traitement massif des données, qui représente le cœur d’une nouvelle forme prégnante et expansive de pouvoir : le TECHNO-POUVOIR. »

     

    P. 206 :

    « Le point de contact, ou la façon dont les individus sont dirigés par les autres s’articule sur la façon dont ils se conduisent eux-mêmes, est ce que je peux appeler, je crois, « gouvernement ».

    (citation de Michel Foucault, L’origine de l’Herméneutique de soi. Conférences prononcées à Dartmouth collège, 1980, Vrin)

     

    P. 217 :

    « C’est encore à partir de processus d’innovation que se sont peu à peu élaborés des procédés sans cesse plus sophistiqués et des interfaces toujours plus séduisantes visant à capter l’attention des individus en vue de leur plus intense monétisation. Google et son moteur de recherche, autant que le modèle qui mémorise et catégorise les usages quotidiens de milliards d’utilisateurs via leurs requêtes, sont le résultat de processus d’innovation. La volonté du même Google de créer ex nihilo une plateforme artificielle au large du Pacifique, une sorte d’  « île autonome », dans la but de se délivrer de toute règle et de toute fiscalité, d’ériger en pleine mer une « zone franche libertarienne », est le résultat de processus d’innovation. Amazon et ses procédés de suggestions individualisés fondées sur l’analyse des comportements sont le résultat de processus d’innovation. Une multitude d’exemples similaires pourraient ainsi être déclinés. La servicisation de tous les pans du quotidien via des applications et des systèmes développés au sein d’unités de recherche, sous couvert de services prodigués aux individus, conduit à une marchandisation généralisée de la vie. La marchandisation généralisée de la vie actuellement à l’œuvre est le résultat direct de processus d’innovation. »

     

    P. 219 : 

    « Ce qu’aura institué le techno-capitalisme à échelle globale, c’est un mode de rationalité fondé sur la définition chiffrée de tout phénomène grâce à la puissance indéfiniment accrue du computationnel. Aujourd’hui, il convient de répondre à un type quasi exclusif d’innovation par d’autres gestes d’innovation, envisagés comme autant de possibilités indéfiniment ouvertes à dessiner de nouveaux schémas à l’écart de toute visée strictement commerciale et utilitariste. C’est l’intérêt commun qui devrait être prioritairement recherché et qui a été jusqu’ici massivement réprimé. C’est à un renversement ou à une inversion des valeurs auquel il faut procéder, visant à repousser la seule quête de l’intérêt particulier pour travailler à l’épanouissement collectif et individuel supposé caractériser en propre l’ethos démocratique et civique. Entreprise majeure d’innovation qui doit se manifester sous toutes les formes possibles, dans l’objectif de détrôner la puissance de gouvernementalité outrageusement gagnée par le techno-pouvoir et d’édifier de nouvelles modalités plus vertueuses. Face à la puissance d’inventivité de l’industrie du numérique, à son génie même, c’est toute la puissance d’inventivité des individus et des sociétés, tout le génie humain à pouvoir dessiner autrement les choses, qu’il faut encourager. Jusqu’à quand et jusqu’où allons-nous accepter que quelques milliers de personnes dans le monde, principalement des dirigeants de groupes économiques et des ingénieurs, infléchissent le cours individuel et collectif de nos existences, sans que des oppositions, des digues juridiques ou des contre-pouvoirs ne se dressent ? Il ‘agit-là d’un enjeu politique, éthique et civilisationnel majeur de notre temps. »

     

     

     

     

    Excepté au moment du traité européen de 2005 pourtant caractérisé par un conditionnement unilatéral en faveur du oui de la part des médias et des partis de l’establishment, et en dépit du fait que son résultat – « NON » - a été nié par la suite de la manière la plus anti démocratique qui soit, on trouve rarement de nos jours des moments au cours desquels la population est consultée sur la question « oui » ou « non ».

     

    Surtout, les réponses, lorsqu’elles sont données par le peuple et qu’elles vont à l’encontre des intérêts des dominants, sont généralement contournées ou occultées d’une manière ou d’une autre. C’est le cas par exemple pour les OGM, le nucléaire, les pesticides, les destructions d’emplois pour le lucre de spéculateurs, les gaz de schistes, l’intégration dans l’OTAN, etc.

     

    Il est un discours qui agit efficacement au service de ceux qui nient ainsi les choix du peuple, c’est celui de l’ « innovation ». Il semble facile, à partir d’un climat entretenu médiatiquement, de soumettre la volonté individuelle et collective par l’idée d’innovation.

     

    Tout d’abord, par un présupposé que le « nouveau » - même s’il ne répond pas à un besoin social prioritaire objectivé et énoncé des gens mais vise plutôt à créer une dépendance artificielle en même temps que le produit « nouveau » imposé lui correspondant comme par miracle -  est la réponse à tout et aux conditions exclusives de ceux qui pilotent l’opération marketing. Et ceci même si les objectifs des promoteurs de la nouveauté ne sont pas humanistes mais exclusivement lucratifs et de pouvoir.

     

    Ensuite, par l’argument de principe culpabilisateur que s’opposer à l’innovation est en soi un crime contre les avantages, les services et les plaisirs dont on prive ainsi l’humanité. Sur le plaisir, le capitalisme a su depuis longtemps jouer sur la corde irrésistible de la chatouille sensuelle, des frissons de la transgression obéissant à un jeunisme universel, de l’extase de la perte recherchée du contrôle de soi, du « fun » du côté ludique des choses ainsi commercialisées, même si cette approche séductrice et réductrice de l’âme humaine – censée n’être toujours et exclusivement qu’à la recherche d’un plaisir hédoniste un peu niais et surtout aveugle à lui-même et à ses conséquences - débouche en même temps sur des dégradations planétaires ou des conditions de travail et de vie aggravées d’autres personnes situées ailleurs (hors de vue) dans l’échelle sociale ou dans la géographie du monde.

     

    Il est étonnant de voir l’aisance avec laquelle le public se laisse entrainer avec une naïveté et un aveuglement confondants, à vouloir systématiquement ce que les capitalistes veulent, à penser comme eux et d’après leurs critères. Par exemple le travail le dimanche ou de nuit, au nom de la possibilité indéfiniment exacerbée de pouvoir désirer des choses abracadabrantes, sans plus de limites ni de décence et s’identifiant à un modèle qui correspond le plus souvent à un profil type de riche touriste américain fantasmé désirant à deux heures du matin se procurer tel ou tel produit absolument dans l’instant.

     

    Les consommateurs oublient qu’eux-mêmes sont salariés, ou que d’autres, parfois de leur propre famille, le sont, précisément dans les branches dans lesquelles l’augmentation prétendue des plaisirs s’accompagnera du durcissement de l’exploitation au quotidien. Ce sont là les miracles de l’auto - asservissement auquel se livrent avec joie nos contemporains à l’échelle de la planète.

    C’est cette fois Frédéric Lordon, dans son livre « Capitalisme, désir et servitude, Marx et Spinoza » (La Fabrique 2010), qui approfondit cette question de manière philosophiquement et politiquement aboutie et portée par une écriture superbe de sa pensée, comme l’est à sa manière également celle d’Éric Sadin. Il faut aussi voir cette courte vidéo de Lordon dans laquelle il décrypte et démonte les mécanismes de la double perversion consumérisme/condition du salariat http://www.les-crises.fr/les-zeles-du-desir

     

    Nous sommes dans l’ère de l’ « auto entrepreneuriat » (c’est-à-dire de l’auto exploitation misérabiliste) mais aussi celle de l’auto destruction des bassins d’emplois et des savoirs-faire, par le basculement systématique des choix de consommation, par défaut d’information et, il faut le dire, par manque de pouvoir d’achat et de choix, vers le produit le moins disant. Et ce, même si ces achats compulsifs dénués de toute réflexion critique n’apportent avec eux que des tempêtes mondiales, légèrement différées, de la dérégulation et des destructions irréversibles des écosystèmes vitaux et des conditions de vie des sociétés : les choix consuméristes pour le produit moins-disant d’aujourd’hui faisant les chômeurs de demain.

     

    Ainsi pour les polonais de Bialystok ou de Lotz, anciennes ville textiles de l’Est et du centre de la Pologne dont les immenses usines fermées allègrement comme ailleurs en Europe dans d’autres foyers industriels fortement structurés syndicalement, sont devenues des coquilles vidées de leurs activités initiales. À la place de la vraie production et des vrais salaires, des vrais savoir-faire, on trouve désormais des centres commerciaux gigantesques et luxueux, proposant uniformément à des chômeurs ou petits salariés, les grandes marques internationales en provenance de pays sans droits sociaux et vendus quelques euros.

     

    Ces gens, certes aspirant fortement à ressembler au modèle de consumérisme occidental du fait des privations et du complexe de « ringardise » ressentis pendant ces années qu’ils appellent improprement « communistes », sont ainsi captés, rendant docilement au capital transnational le maigre pécule qu’ils ont encore. Ils viennent là acheter des produits de mauvaise qualité issus d’une exploitation féroce et d’un transport par containers sur des dizaines de milliers de kilomètres, tandis que leur propre outil de travail local a lui, été détruit depuis longtemps, précisément par ces mêmes importations massives et autres tours de passe-passe planétaires de financiers.

     

    Aussi, ces grecs qui, eux, disent « Non » ont-ils quelque chose à apprendre aux européens. La question de la dette y trouve une exposition particulièrement éloquente, comme en atteste le récent rapport de la commission d’experts nommée par le parlement grec pour faire l’audit de sa propre dette : http://blogs.mediapart.fr/blog/cadtm/180615/la-dette-grecque-est-illegale-illegitime-et-odieuse-selon-le-rapport-du-comite-sur-la-dette .

     

     

    Pourquoi le NON des Français, Hollandais, Irlandais en 2005 ou celui des grecs aujourd’hui sont-il, dans ce système politique européen perverti, l’objet d’un dénigrement permanent ? Parce que ce NON dit non seulement un refus de se laisser faire par les technocrates au service des puissances financières, mais aussi parce qu’il porte en lui la possibilité se donner un temps propre de choix et fonde sur une vraie réflexion, une vraie discussion citoyenne, une recherche d’alternative créative se diffusant dans toutes les parties de la société.

     

    Évidemment, plaider par principe pour la cause du NON ne signifie pas qu’il faille suivre pour autant n’importe quel « Non », et suivre par exemple les élucubrations des réactionnaires Versaillais « éternels devant l’Éternel », positionnés rigidement sur tous les fronts contre tout à la fois l’étrange, l’étranger, le corps, l’avenir et la jouissance du temps présent. Ces fanatiques de la procréation décidée par Dieu sans ou contre les hommes et surtout contre les femmes, refusent par ailleurs avec cynisme « l’étranger qui vient d’ailleurs », alors que l’enfant naissant - par exemple – dont ils se revendiquent abusivement les protecteurs missionnés par Dieu, est lui-même un total étranger parmi ceux de sa famille, qui l’accueillent et apprennent petit à petit à compter avec lui.

     

    Ces gens rigoristes ne se refusent jamais une occasion d’exercer leur violence contre les droits d’autres qu’eux, femmes, homosexuels et minorités discriminées, même si le pays le plus catholique de l’Europe avec la Pologne, l’Irlande, vient de leur adresser un superbe camouflet en votant « Oui » à une belle majorité pour le mariage homosexuel.

     

    Ce déni du sexe vécu différemment par les autres au gré des histoires personnelles est le signe distinctif de cette portion de la société qui existe dans toutes les religions et mouvances sous influence religieuse. Repliée sur elle-même, s’enseignant de génération en génération la préférence confessionnelle, l’intolérance, la haine envers l’Autre et surtout envers la philosophie matérialiste et scientifique, l’hostilité à l’égard de la politique et l’extension des droits humains conquis par les humains, cette forme de Non est plutôt un arrêt dictatorial frénétique interdisant l’évolution intrinsèque dont procède pourtant tout processus naturel autant que social.

     

     

    La transgression salutaire des modèles des anciens que doit exercer chacun en connaissance de cause afin de se rendre personnellement maître de ses propres critères de choix, tout autant que celle qu’une société doit adopter à l’égard de ses propres traditions cultuelles issues de temps objectivement arriérés, pour leur assigner une place définitivement inoffensive, sont deux choses essentielles, refusées par ces courants intégristes. Voir à ce sujet l’extraordinaire film de Pier Paolo Pasolini « Carnet de notes pour une Orestie Africaine » (1970), qui montre à travers le mythe grec d’Oreste joué dans l’Afrique des mouvements d’émancipations nationaux, comment le religieux, en tant que culture, peut demeurer l’objet d’une attention socialisée tout en perdant son caractère terrifiant et barbare, en remplaçant par exemple le principe de la vengeance divine par l’exercice démocratique de la justice.

    La manière la plus récente par laquelle ce « courant d’opinion » ultra réactionnaire s’est montré sous le jour du ridicule le plus éclatant et de la violence intellectuelle la plus basse, se trouve dans l’acharnement contre l’œuvre d’Anish Kapoor, immense artiste internationalement reconnu

    http://www.franceinfo.fr/actu/societe/article/oeuvre-controversee-versailles-une-plainte-deposee-contre-anish-kapoor-694138 .

     

    Cette violence de la censure, de l’inculture, de la haine à l’égard de la pensée et de la critique politique, se fraie un chemin dans l’opinion, même la plus modérée, celle qui opine à tout et se laisse indéfiniment mener à coup d’arnaques et de grossières manipulations médiatiques et politiciennes (telles ces fameuses « primaires » pure produit du marketing politique américain, tout comme l’appellation « Les Républicains » récemment inventée par les hommes de communication du « président » non pas celui des français mais celui des "mille et une affaires" judiciaires.

     

    Ainsi, de plus en plus de gens s’affichent garants des « droits de l’homme », mais refusent que s’exerce immédiatement autour d’eux l’invitation au débat et à la réflexion documentée. Ils affichent, par conformisme et approximation idéologique, leur goût pour le « politiquement correct », qui n’est toléré institutionnellement que dans la stricte mesure où il ne met nullement en cause les rapports de domination capitaliste.

     

    Mais en réalité, nos « concitoyens » s’avèrent dans les faits plus préoccupés par un risque de dégât des eaux dont leur appartement risquerait d’être affecté que de l’état physique ou psychologique de personnes de leur connaissance (ou non) victimes par exemple d’une agression pour le "délit" d’une opinion dérangeante. Cette focalisation sur les biens matériels et ce repli sur l’intérêt privé montrent où en sont arrivés le politique et le « commun » dans notre société.

    En réalité, et tout bien entendu, le politiquement correct, la paresse et la lâcheté politique s’accommodent fort bien de la violence, de l’abrutissement intellectuel et de l’illégalité, pourvu qu’ils leur garantissent un STATU QUO de leur statut et de leur confort social dont ils sont sortis jusqu’à présent gagnants, quitte à ce que ce soit contre le reste de tous les autres gens ordinaires.

     

    C’est ce processus de pourrissement sociétal que, courageusement, le mouvement populaire Syriza essaie de renverser, soutenu en France par le Front de Gauche qui essaie laborieusement de dépasser des blocages stratégiques internes empêchant toute véritable effervescence politique populaire. Mais ce n’est en tout cas pas du côté de la classe de l’establishment culturel ou financier que l’on pourra s’attendre à trouver une réelle défense de la liberté d’expression et de la souveraineté politique dès lors que celles-ci ont une visée émancipatrice contre un système dont cette catégorie petite bourgeoise profite peu ou prou. Cette catégorie-là ne dira, elle, jamais NON au système capitaliste, même lorsqu'il s'emportera dans ses errances les plus folles ; elle y adhérera aussi longtemps qu’elle en profitera à titre privé.

     

    - Vous avez dit « hypocrisie » ?

     

     

     

     


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  • À taille humaine

     

     

     

    Joël Auxenfans. Peinture-affiche en préparation du projet "Les palissades" pour un chantier d'infrastructure. 2015.

     

     

    Le souvenir que m’a laissé la lecture des nouvelles de l’écrivain russe Tourgueniev est celui d’une incroyable justesse de ton et de restitution d’une vérité humaine, à taille humaine.

    Au risque de paraître vouloir pousser l’art de la comparaison à son extrémité caricaturale, lorsque l’on pense aujourd’hui (pas besoin d’y mettre les pieds) à l’imbécillité mêlée d’  « hubris » qui anime en entier les projets ou réalisations de tours toutes plus vertigineuses les unes que les autres – on parle de tour de plus de 800 mètres puis d’un kilomètre de hauteur quelque part en plein désert, on ne peut que se poser ces questions de la raison et de la taille humaine dans de tels projets.

    Il faut reconnaître que c’est la tour Eiffel et avant elle de nombreux autres monuments immenses et techniquement inouïs pour leur époque, qui ont tracé la voie de cette course folle. Reste à savoir si existe une limite à un geste constructeur et créateur, au delà de laquelle on pourrait infailliblement accuser un projet ou une réalisation de démesure et d’ineptie.

     

    Chaque fois, le déplacement et la dépense d’énergies financières, collectives et techniciennes si considérables à l’érection de tels « temples », s’est trouvé déterminé par des considérations de pouvoir, de rapports de forces culturel, politique, économique, technique. C’était chaque fois pour imposer une représentation aux gens du monde entier du spectacle des puissances en présence, façon d’y inscrire chaque fois au premier plan celle qui en décidait à ce moment précis l’édification ! Il y a donc une synchronisation entre la mise en mouvement de ces efforts surdimensionnés et l’accès d’une entité politique à un certain degré de suprématie.

    Le Château de Versailles, les divers Palais de ducs, de papes, les cathédrales, les tours des cités commerçantes de Toscane, de multiples exemples répètent à l’envie dans l’histoire ancienne ce phénomène, comme un geste de pure fécondation des potentialités politiques d’un temps, chaque fois renouvelé, chaque fois ultérieurement surpassé, … C’est à se demander où se distingue là-dedans la notion si valorisée de « modernité ». À quelle rupture éthique correspond-elle si elle ne fait en définitive que reproduire en plus grand les mêmes rêves de démesures des temps anciens ?

     

    Un emblème de cette course à la verticalité plutôt que de qualité est le principe du quartier d’immeubles gratte-ciel. Je recommande de lire à ce sujet le livre « New York Délire » (1978), de l’architecte hollandais Rem Koolhaas, avant que celui-ci se mette lui-même à beaucoup construire. La technicité, l’ingéniosité incontestables des buildings de Manhattan décrits par Rem Koolhaas ne font que mettre l’accent sur le caractère surdéterminant de l’économie sur l’épannelage général de l’immeuble, à savoir le coût du foncier et les profits multipliés immanquablement autant de fois que l’on pouvait ajouter un plancher par dessus un autre.

     

    Comme la décision était uniquement dictée par la recherche du profit financier, la marge d’autonomie de l’architecture reste ici assez modeste, même si de très belles réalisations ont pu voir le jour, y compris récemment, comme les tours de Portzamparc, mais à condition toutefois de rester, dans cet exercice, sous la dictée des exigences strictement financières - l’ostentation en faisant partie puisqu’elle répond indirectement mais sûrement à ces dernières.

     

    La question qui traverse de beaux moments de la création artistique universelle n’est pourtant pas celle de l’énormité et de la puissance se voulant sans cesse plus écrasantes. Certaines des plus belles œuvres de l’histoire reflètent l’inverse d’un tel délire et d’une telle perte de l’échelle humaine. Elle révèlent une présence au sensible appréhendable en tant que mesure  cohérente à une humanité inscrite dans un régime d'économie limité. C'est cette limite qui me semble fournir paradoxalement le carburant de la création, puisqu'il s'agit pour le créateur de sublimer les contraintes par des raccourcis qui impliquent la participation du spectateur au projet de transmission. 

     

    Je pense par exemple à un autoportrait de Degas âgé (vu à une exposition au Palais du Luxembourg il y a une douzaine d'années), à peu près contemporain de l’émergence du cubisme de Picasso-Braque ; un tableau à peine peint, sur une petite toile. La présence qui se dégage de ce petit chef d’œuvre est un moment de vérité d’autant plus tangible qu’elle est contenue dans des limites de taille, d’ambition qui n’ont rien de monumental et encore moins d’écrasant.

     

    De même les fameuses céramiques à figures noires ou rouges des grecs anciens, exécutées au cours d’une production manufacturière quotidiennement répétée, n’ont rien de démesurés, rien qui sombre dans un excès de dimension ou de ton. Les hommes qui réalisaient ces pots décorés, pendant qu’ils travaillaient, vivaient et s’exprimaient au travers de leur ouvrage quotidien. C'est-à-dire que leur geste créateur s'inscrivait en même temps dans une économie réaliste du quotidien, on pourrait presque dire dans une écologie (une économie tenable dans un équilibre environnemental). 

     

    Il est rapporté que lorsque les Athéniens perdirent la guerre du Péloponnèse et qu’il leur fut imposé de (faire) détruire eux-mêmes (en réalité par leurs esclaves) les enceintes fortifiées qui défendaient trop bien le port du Pirée, ce fut accompagné par des chants et des musiques que s’effectua des années durant cette mise à bas de leur principal édifice défensif. Aussi, à travers le souvenir laissé par ces chants pourtant ô combien matériellement fragiles (il ne nous en reste aucune trace écrite), la preuve est faite que la fin d’une hégémonie peut produire aussi des œuvres belles, des moments de beauté indestructibles parce qu’inoubliables.

     

    Or, où nous trouvons-nous actuellement dans l’histoire de l’humanité ? Là précisément où il est désormais connu que nul ne pourra empêcher qu’apparaisse avec de plus en plus de force l’impossibilité manifeste de continuer à dévaster et épuiser la terre, à nier l’homme au travers d’exploitations, asservissements, tyrannies, de grossièretés populistes ou de pures barbaries meurtrières. L’achat de tout, même celui du « droit » (quel mépris du sens des mots !) à polluer impunément, massivement et irréversiblement est le symbole de cette nouvelle imbécillité générale qu’imposent les lobbies financiers…  

     

    Actuellement, un nouveau paradigme doit nécessairement devenir un centre d’orientation ou de gravité général des activités humaines : inventer ensemble et construire une nouvelle économie de la mesure, et par là une nouvelle esthétique. Dans cette perspective, l’idée ne sera plus de construire "toujours plus haut toujours plus loin" mais de permettre un équilibre harmonieux vivable pour tous.

     

    Un artiste avait vu cela voici des décennies. Il s’agit de Michelangelo Pistoletto. À un moment pour lui de grande renommée internationale et alors que son travail – en particulier ses tableaux en inox miroir  – était validé par de grandes galeries New-Yorkaises, il a choisi, très jeune, de dérouter et de produire des « objets en moins » (oggetti in meno) conçus dès 1965. Ces objets préfiguraient l’  « Arte povera » qui est arrivé plus tard, au tout début des années soixante-dix, avec des artistes italiens qu’il connaissait et auxquels il s’est associé, Roberto Zorio, Giuseppe Penone, Mario Merz, ....

     

    Ces œuvres sont comme un geste en retrait de l’idée de production artistique. Elles participaient aussi d’un refus individuel de se soumettre à l’injonction de participer à un vaste plan américain de conquête de la suprématie mondiale sur le plan culturel, après une domination déjà acquise, sur les plans économique et militaire. Ces « oggetti in méno » étaient comme une incroyable prémonition de la nécessité qui se profilait déjà de replacer le sensible dans une économie rudimentaire et écologiquement tenable à l’échelle d’une vision planétaire, à l'opposé de la société de consommation en plein essor.

     

    Aussi peut-on voir à présent la possibilité se dessiner de placer une production artistique dans une forme de non-ostentation, si tant est que cette discrétion corresponde à une présence sensible éloquente eu égard à ce monde nouveau encore à faire naître, plutôt que de laisser tout être irréversiblement emporté par le chaos.

     

     


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