Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

Inventer une nouvelle modernité

 

 

 

Inventer une nouvelle modernité

 

Joël Auxenfans. Peinture affiche d'une affiche. 2021.

 

De nouvelles nominations aux postes clés de la culture par exemple au Musée d’Orsay, sont présentées comme devant permettre au public "d'appréhender à la fois l'unité et la diversité de cette période de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, au cours duquel s'est inventée notre modernité". Mais dans le même temps, on apprend à propos de la nomination dans une institution privée ultra « friquée », que sa mission sera de valoriser et faire rayonner encore davantage des trésors accumulés dans les collections spéculatives. Ces deux mouvements de missions sont présentés simultanément dans les médias et semblent en effet interdépendants, voire interchangeables :

https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/mouvements-dans-les-musees-francais-emma-lavigne-dirigera-la-collection-pinault-christophe-leribault-nomme-a-la-tete-du-musee-d-orsay_4772165.html

 

Évidemment il ne s’agit pas ici de faire la critique de personnes, des mérites ni même des missions concernées. Il s’agit de la question du rôle des institutions culturelles dans la définition d’actions situant l’enjeu actuel de la modernité. Il semble en effet que la modernité définie par ce récit historique officiel ne soit plus en phase avec la situation actuelle, et nécessiterait un effort de renouvellement complet, d’aggiornamento un siècle après son premier avènement.

Comment se satisfaire en effet d’une planète en feu, d’inondations dévastatrices dues au changement climatique, de pertes de biodiversité, de l’extension de la misère, des conflits violents, des guerres sur les ressouces, de la déforestation, de la malbouffe, de la santé publique asservie aux profits des firmes pharmaceutiques, toutes ces catastrophes provoquées par une certaine mise en pratique de la modernité… Ce monde ne peut pas durer en l’état. Faire prévaloir d’une manière ou d’une autre le statu quo n’est pas possible.

 

Or le monde le plus huppé de l’art contemporain ne se presse pas de changer les choses. Il préfère maintenir une effervescence de changement plutôt virtuelle que de s’attaquer à l’état de la société dans les faits. Est-ce le rôle de l’art et du monde de l’art de s’attaquer au monde tel qu’il est ? Inversement est-ce leur rôle de veiller de fait à maintenir ce monde tel qu’il est ?

Là aussi la réponse semble courue d’avance : ce monde de l’art-là n’est pas réceptif à des changement structurels, il n’en veut pas, il les ignore. Il est dans le déni. On peut même dire que la caractéristique de la culture main stream, celle des grandes collections privées comme celle des acteurs institutionnels publics les plus prestigieux sont là pour masquer l’urgence du devoir de changer de paradigme. Ils jouent la même musique, avec des nuances de « nouveauté » qui n’en sont pas vraiment, et pas du tout à la hauteur de l’enjeu. Ce qui est un comble pour des élites culturelles ayant un grand pouvoir, qui, sans attendre d’elles d’être visionnaires, pourraient s’informer auprès du GIEC par exemple et en tirer des conséquences.

Certes, il ne faut pas réduire les musées ou les fondations en des lieux de regroupements militants de petites actions écologistes sans envergure, ou de critique et de création sociale, sans répercussion, sans rayonnement justement. Il faut au contraire donner à ces enjeux primordiaux le rayonnement prioritaire des questions qui sont celles de l’urgence et de l’avenir. En faisant cela, va-t-on risquer d’appauvrir ces collections, et l’action de ces collections ? Je ne le crois pas. L’art aurait un rôle à jouer pour penser ces mutations, mais rien n’y fait, cet univers professionnel semble continuer comme si de rien n’était.

Au lieu de ce culte, de cette emphase, survalorisation fétichiste de ces collections qui seraient les seuls certificats d’une authentique modernité considérée sous une seule facette, confirmant la place indépassable de la société de consommation capitaliste mondialisée, on pourrait au contraire interroger ces collections sur le mode non pas du dogme, mais en ouvrant les questions à de nouvelles perspectives.

Cette impasse est particulièrement frappante en architecture par exemple https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/art-contemporain/l-empaquetage-de-l-arc-de-triomphe-oeuvre-posthume-de-christo-entre-dans-le-vif-du-sujet-avec-le-premier-deroule-de-tissu_4768917.html , à l’occasion de l’emballement de l’Arc de Triomphe par les successeurs de Christo.

Dans une tribune publiée samedi dans le quotidien Le Monde, l'architecte Carlo Ratti, l'un des amis de Christo, a cependant appelé à abandonner "l'esthétique des emballages à haut gaspillage". Son propos semble en tout cas lui permettre d’obtenir une bonne publicité puisque grâce à Christo, on essaie de découvrir cette agence d’architecture https://carloratti.com/ .

On y voit une équipe multipliant à outrance des projets toujours plus « extra modernes », plus « environnentaux », mais avec tout de même une forte impression de fuite en avant tapageuse difficile  à ne pas ressentir. Par exemple sur une image d’un de ses projets d’espace ultra contemporain mais affiché « vert », on ne voit que des jeunes gens scotchés sur leur Mac Book Pro, assis ou couchés dans toutes les positions, comme un copié collé de l’ultime horizon indépassable de la modernité vue par ces architectes créateurs d’avenir, de « grands gestes »  et de gros business ne prônant pas vraiment la décroissance. Où sont le corps, le peuple, la terre, le vivant dans cette vie lovée sur elle-même, hors sol ?…

 

Inventer une nouvelle modernité

 

Une image capturée sur le site de l'agence Carlo Ratti. La vie moderne selon les grosses agences : on dirait ce que Jacques Tati avait déjà ridiculisé il y a longtemps dans son film  "Play time".

 

Je critique ici le fait de gagner à ce point de l’argent et d’accéder à ce point aux places les plus en vue, de créer à ce point les réalisations les plus tape à l’œil. Cette façon de présenter ce type d’idéal de vie n’est pas actuellement tenable ni souhaitable pour toute la planète et chacun de ses milliards d’habitants. Je ne veux pas obliger toute la population mondiale à ne pratiquer qu’un seul modèle de vie appropriée à la crise climatique qui serait par exemple le chantier agricole imposé pour tout le monde, bio et en permaculture, qui ferait revenir à une Révolution culturelle à la Mao totalement inappropriée.

Mais je pense qu’il faut se demander si l’on court le risque d’en arriver automatiquement là dès lors qu’on essaie juste de se poser la questions de la pertinence de ces tours, gadgets, voyages pour miliardaires dans l’espace https://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/environnement-et-climat-ce-que-coute-le-tourisme-spatial-a-la-planete_4708117.html , alors que l’urgence et la vraie utilité serait d’empêcher par exemple la migration forcée de 240 millions de réfugiés climatiques réduits à la misère la plus désespérée en agissant de manière drastique vers une baisse réelle des facteurs de réchauffement de la planète. Or ce type de projets mégalomaniaques ne répont pas du tout à ces besoins.

La présidence de l’ONU vient d’annoncer que l’on se dirige, à ce rythme, tout droit vers un réchauffement à 2,7° au lieu des 1,5° qui seraient déjà un cataclysme pour la vie terrestre. Et la déforestation frappe les forêts mondiales à la vitesse de l’équivalent de la surface d’un stade de foot de forêt détruit toutes les six secondes.

Ce ne sont pas ces prouesses très ostentatoires qui tendent ne serait-ce qu’un infime instant à s’en soucier vraiment, à s’y consacrer encore moins. Dans l’esprit de ces stars, il existe sans doute selon elles déjà des associations humanitaires pour cela. Donc pourquoi réfléchir, pourquoi douter ?

C’est à ces ONG qu’il revient d’office, comme un service prévu dans le package de ce système ultra moderne qu’ils prônent, de repêcher en pleine mer des migrants. C’est à elles de faire le job de porter asistance avec des tentes et des blocs électrogènes, à des milliers d’habitants pauvres emportés par des coulées de boues en contre bas de mines illégales mises en œuvres par des multinationales sans scrupules ?

L’écran de fumée des campagnes de green washing, et les prestigieuses collections d’art jouent le même jeu. Y travaillent, n’est-ce pas, des « créateurs d’images », des artistes cotés, et sans doute des collectionneurs en quête de valorisation branchée et optimisée de leurs capitaux …

Or, dans un contexte que nul ne doit aujourd’hui plus pouvoir décemment ignorer, que font les artistes et les professions qui gravitent autour d’eux ? Que font-ils si ce n’est valoriser par leur art la manière dont se constituent ces fortunes, le modèle économique et de comportement irresponsable qui les animent ? C’est ici qu’un effort de réflexion critique serait digne de la part de ces acteurs du monde de l’art, qui en ont justement, les moyens, la marge, la visibilité… Et cet effort, je ne le vois poindre nulle part. Là où se trouve la grande lumière des grands noms de l’art, des galeries et de la spécultation lucrative, ne rêgnent qu’arrogance, indifférence, aveuglement, cynisme, inaction totale…

En revanche, il y a de nombreuses actions d’artistes mineurs ou de petits groupes qui tentent des choses avec de petits moyens. Ce ne sera pas suffisant, il faudrait un programme politique et pas seulement du bénévolat local même éparpillé sur toute la planète. Mais ces gens, dont je fais partie, tentent ces choses parce qu’ils ne peuvent plus humainement et même artistiquement faire autrement.

Mais si, à ce jour, on emballe encore à coup de millions l’Arc de Triomphe, voeu ultime d’un mort qui n’a plus besoin de cela, ni encore moins son art, ni même l’art tout court,… Si on présente tel artiste connu dans tel lieu d’exposition reconnu, parfois avec une débauche de moyens accompagnés de la mièvrerie marketing la plus niaise, je pense par exemple à la campagne de promotion avec y compris la pose en slip de Damien Hirst, digne d’un monde artistique devenu groupie au profit de la spéculation la plus cynique, pour des tableaux « évènements » vendus d’avance des fortunes.

 Il faut par conséquent une convergence d’efforts, un vote uni sur un programme politique le plus complet, pour que les perspectives changent, pacifiquement, mais vraiment.

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article